LIVRE X
Si les cohortes musulmanes , par l'entremise d'Alaor , rappelaient hautement leur chef!... Son sang bouillonne a ces pensées. Hëlas î Agobar , depuis tant d'années , homme de guerre et de carnage , n'ayant eu pour guides que les fureurs et les vengeances , les a pour ainsi dire naturalisées en lui : ces cruels sentimens devenus les coutumes de sa vie ne peuvent donc en un instant se voir extirpés de son ame.
Les premiers Jours de l'arrivée d'Agobar et d'Ézilda 5 les villageois de Fontanias , cherchant à voir les deux étrangers , avaient témoigné une extrême surprise ; mais les explications simples et naturelles des sages qui les gouvernaient avaient entièrement satisfait leur curiosité , et dissipé leur étonnement. Le calme et la joie accoutumés régnaient dans la vallée heureuse.
Des tableaux d'innocence et d'amour , des images d'allégresse et de paix frappent continuellement les yeux d'Agobar. Les mœurs patriarchales de la contrée lui rappellent ces peintures de l'âge d'or dont s'enthousiasmait sa jeunesse. Quelquefois plongé dans d'ineffables rêveries , il lui semblait qu'un pouvoir miraculeux ayant fait remonter son existence aux temps fabuleux de l'antiquité , l'avait passagèrement jeté sur une terre encore vierge et pure. En d'autres momens , il se figurait n'avoir traversé qu'en songe les funestes scènes de sa gloire ; et que , pâtre et chasseur des Ardennes , il n'avait point quitté Polméran.
Les jeux des pâtres de Fontanias exerçant dans la prairie leurs forces , leur légèreté , leur adresse , lui rappellent les premières jouissances de sa vie ; il prend part à leurs joies naïves , il s'intéresse à leurs plaisirs. L'ami des fils de la nature n'est plus l'homme de la vengeance.