‹ Le renégat; pièce en un acte, en versChapitre 5 sur 7 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

LA SŒUR SAINT-VINGENT-DE-PAUL, L'OF- FICIER, évanoui, LE RENÉGAT, caché.

LA SŒUR, sur la porte, sans voir 1 officier.

Dieu ! quel mortel silence !

Venir seule pourtant est bien grande imprudence. Un paysan m'a dit : un officier blessé Est caché près d'ici... Mon corps est harassé Mais, jusqu'au bout, je doi? soulager la souffrance.

Ilegardant.

Me serais-je trompée ?

l'officier, revenant à lui et rêvant.

A rnoi!... vive la France!

LA SŒUR, s'approchant.

C'est un français... hélas! Mon frère, vous souffrez?

l'officier.

Qui me parle ?

LA SŒ.UR.

Une Sœur.

L'OFFICIER

Et le prêtre ? parlez Qa'a-t-il fait du drapeau?... l'ont-ils pris...

LA SŒUR

Que veut dire?

l'officier.

Non, non, je suis sensé, je n'ai pas le délire. Un prêtre tout à l'iieure était là, près de moi ; Alors, il est parti... sans rien dire... pourquoi?

LA SŒUR

La fièvre vous étreint... Dormez! sur vous je veille. Nous somuies seuls, voyez...

l'officier.

La douleur me réveille...

Je ne divague pas; je jure que tantôt. Un prêtre à mon chevet, a reçu mon dépôt... J'ai dû m'évanouir, alors, sans plus attendre. Me croyant mort, il est parti.

LA SŒUR

Parti sans prendre Le soin de s'assurer avant si vous viviez? Je pensais tout d'abord, que souffrant, vous rêviez .. Un prêtre, dites-vous, près de vous tout à l'heure... Pourtant, je vous ai vu s*iu], en cette demeure, Depuis trois jours, je vais, parcourant le pays... Je suis sûre n'avoir vu dans aucun logis De prêtre...

l'officier.

Aucun... aucun... en êtes-vous bien sûre?

LA SŒUR

Il n'en est point ici, ceci je vous l'ussure.

l'officier.

Mais celui qui tantôt était là, près de moi, A qui j'ai confié mon drapeau... quel effroi Vient de saisir mon cœur... oh! femmC;, écoule, écoute. Moi, le seul survivant de la grande déroute. Entends... J'avais sauvé le drapeau des vaincus... Et ce drapeau, tu vois... Eli bien, je ne l'ai plus. Je l'ai remis tantôt dans les mains de ce prêtre... Jour de Dieu I si cet homme était un lâche, un traître. Pourquoi le lui donner ? Ahl quel affreux tourment ! Mais alors, j'ai trahi mon pays !... Effrayant I Honte et malheur sur moi! Mais cette robe noire... C'était donc un bandit ?

LA SŒUR

Non, je ne puis y croire.

Ne perdez pas espoir, calmez cette fureur... Voyez, vous redoublez, hélas! votre douleur! Cet homme, le porteur de cette robe sainte. Etait-il jeune ?... vieux?...

l'officier, sans l'écouter.

La joie était empreinte Dans son regard mauvais...

LA SŒUR, préoccupée.

Ses cheveux !..,

l'officier.

Ses cheveux?

Noirs, trente ans, le front bas et fuyant, les yeux bleus, Les sourcils ne formant rien qu'une ligne noire.

LA SŒUR

Dieu de mséricorde ! Oh! Dieu! Dois-je le croire?... Quoi, vous auriez permis que ce reptile atïreux Tienne dans ses deux mains cet étendard de preux ? Cet homme, j'en suis sûre, hélas! c'est un profane.

Un espion maudit, et, sous cette soutane Il va, portant partout l'infâme trahison... Seigneur !... c'est le vendu!

l'officier.

Quoi, c'est un espion?

J'ai placé dans ses mains les couleurs de la France? Oh! non, cela n'est pas, mon âme est en démence... Femme, tu ne peux pas dire vrai, n'est-ce pas ? Tu te trompes, c'est sûr... oh ! sûrement, lu n'as Pas compris le portrait de ce prêtre; cet homme, Le tien, est tout petit, tout petit comme un gnome, Il est voûté, bossu, couvert de longs cheveux... Il a les pieds tordus, et le regard joj'eux... Réponds-moi... c'est un nain?...

LA SŒUR

Il est de grande taille.

L'OFFiaiER.

Mais, c'tst à se briser le front sur la muraille ! C'est lui ! c'est un vendu, ce vautour, ce corbeau ! Oh! malédiction! quel supplice nouveau!

Il Ifi tient, frémissant, sur son corps il le serre... Et dire que tantôt, je l'appelais : u^.on père I Ce renégat voleur ! oh! il court, je le vois, Il se sauve à travers les marais et les bois ! Regarde-le courir... Il s'en va sans rien dire... Regarde, sur sa lèvre... oh ! l'effraj'ant sourire! 11 s'en va tout joj'eux et le cœur triomphant, Jeter cet étendard sous un aigle allemand! Tiens, femme, écoute-moi ; je sens s'ouvrir la tombe. Avant la fin du jour, il faut que je succombe, Mais je voudrais avant te voir faire un serment ; Jure-moi sur le Christ, jure en me regardant. De démasquer partout cet espion infâme !

LA SŒUR

Mon frère, je ne suis moi^ qu'une faible femme.

l'officier.

Femme, comme pour nous, le cœur guide le bras, Tu peux, dès aujourd'hui, le suivre pas à pas. Crois-moi, Dieu qui m'entend, lui-même t'encourage A remplir noblement cet acte de courage...

Prenant le revolver dans son étui, et le déposant sur la chaise près de lui.

Cette arme, si parfois, tu le rencontrais seul; Frappe, n'hésite pas, qu'il n'ait pas pour linceul Les plis de mon drapeau.

la sœur.

Je vous jure, mon frère.

Qu'en implorant mon Dieu, sans crainte et sans colère Je livrerai ce corps tout pétri de venin, Et s'il veut échapper, il mourra de ma main; Mon Dieu me jugera...

l'officier.

Tu mérites, oh ! femme 1 Le bonheur, les honneurs, car ton corps a grande âme. Pars!...

Montrant la porte, deuxième plan droite.

Du Lruit... là ; quelqu'un nous écoutait !

Elle va regarder à la porte et revient. LA SŒUR.

C'est lui.

L'espion.

l'officier.

Ah ! le ciel me le livre aujourd'hui !

LA SŒUR

Par notre seigneur Dieu, du calme ! Laissez faire, Jurez à votre tour, allons, jurez, mon frère.

l'officier.

Je vous obéirai.

LA SŒUR

Le mau'lit ! le handit !

Pour nous tromper encore il a cliangé d'iiabit. Il est en paysan.

Elle va à la porte du fond qu'elle ferme à clef, puis met la clef dans sa poche.

Je ferme cette porte A clef, pour éviter que d'ici même il sorte. C'est lui, ne bougez pas.

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