SCÈNE V
Les Mêmes, LE RENÉGAT.
Le renégat sort de la chambre, il a quitté ses habits de prêtre pour des habits de paysan ; il porte le drapeau caché sur sa poitrinej il cherche à gagner la porte.
LE RENÉGAT, à part.
Une femme, un mourant...
Allons, pour cette fois le danger n'est pas grand.
LA SŒUR
Monsieur, pardonnez-moi, de ce logis peut-être, Usant trop librement...
Je n'en suis pas le maître, J'ai cherché, coaime vous, asile; sans savoir Que ce toit abritait l'image du devoir.
Il veut s'éloigner.
LA SŒUR
Le hasard m'a conduite en ces lieux...
l.K RENÉGAT.
Je respire !...
LA SŒUR
J'y trouvai ce blessé dans un affreux délire... Des mots entrecoupés s'échappaient constamment De sa lèvre pâlie... il est mort en criant...
LE RENÉGAT, à part.
Mortl
LA SŒUR
« Prêtre, sols maudit!... Oh! espion infâme, Quelqu'un bientôt, du corps saura t'arracher l'âme. » Alors je m'approchai voulant le secourir. Mais je ne pus, hélas 1 que l'aider à mourir; Et je n'ai rien coaipris à son discours farouche, « Vengeance! » a-l-il crié, retombant sur sa couche. — J'ai reçu son dernier soupir.
LE RENÉGAT, à part.
Mort, sans pouvoir M'accuser... et d'ailleurs il ne pouvait savoir Que sous mon vêtement saint d'ecclésiastique La trahison vivait...
LA S(i;UR, à part.
Quel air lâche et cynique!
LE RKNKG.VT, à part.
Caché là pour ouïr leur conversation
Malgré tout mon silence et mon attention
Je n'avais rien compris, rien, pas la moindre phrase!...
Me voici rassuré... la femme est en extase.
Partons en emportant loin d'ici ce drapeau...
Mon seul accusateur a sa place au tombeau.
24 LE RENKGAT
A la sœur.
Oh! VOUS, qui soulagez des humains les misères, Pour ce héros obscur, acceptez mes prières... Adieu...
LA SŒUR
Vous... vous parlez?...
Oui, je suis attendu Près d'ici. Dans la nuit je dois être rendu. Je m'étais caché là, dans cette chambre obscure Pour y fuir l'ennemi.
LA SiLUR, à part.
Cette horrible figure S»nt bien la fausseté.
LE RENÉGAT, à part.
Le moment est venu De rejoindre les miens sans être reconnu.
Ecoutant.
Le village est plongé dans un morne silence, J'en profite et je pars.
LA SŒUR
Prenez garde... prudence.
Par ces temps-ci, n'est pns un vain mot.
Je le sais, Femme, je ne crains rien; je suis brave et français.
LA SŒUR
Alors, si vous vouliez me protéger, mon frère... Je sens la peur venir, près ce lit funéraire. Je ne suis qu'une femme et j'ai peur de la mort... Restez là, près de moi.
LE RE.NECAÏ «
Là... faites un effort...
Votre religion vous défend la faiblesse ; On ne peut pas toujours que diable èlre à la messe. Puis... je ne puis rester.
LA S(EUR
Alors, allez en paix!
J'attendrai seule ici le régiment français.
Le régiment fran.;ais?...
LA SŒUR
Il doit être à cette heure Bien prés de ce village ; et dans cette demeure 11 va venir...
LE RKNKGAT.
Ici? VOUS vous trompez, je crois?
LA S(KUR.
Oh! non, j'en suis bien sûre, ils entourent le bois.
LE RENÉGAT, à part.
Mais alors, comment fuir? Pour échapper, que faire ?
LA SŒUR, raillant.
Attendez-les ici, croyez-moi, mon cher frère! 11 vaut mieux sur l'honneur...
LE RENÉGAT, à part.
Est-ce une illusion?...
Celte femme me raille!... oh 1 malédiction! Le mourant aurait-il?... Ce secret... sur mon âme Ta raillerie a tort ; ton faible corps de femme Ne pourrait pas jouter contre ces bras de fer.
LA SŒUR
Ahl vous réfléchissez...
26 LE RENEilAT
LE RENÉGAT, à part.
Elle sait tout, c'est clair I Je ne puis la laisser se jeter sur ma trace, Il faut la supprimer! Allons, un peu d'audace; Tant pis, pourquoi venir me barrer mon cliemin, Le sort en est jeté...
Il prend le poignard caché sous ses vêtements et se rapproche de la sœur.
LA SŒUR, l'arrêtant du regard. t
Pourquoi dans votre main Tenez-vous ce poignard ?...
LE RENÉGAT, surpris.
Pourquoi ?... je vais vous dire...
Vous en savez trop long...
Il se précipite sur la religieuse le poignard levé, elle se baisse, et sa main, comme par hasard, rencontre le revolver déposé sur la chaise, elle lo prend et aj'iste le renégat. LA SŒUR.
Un seul geste et je tire!...
Ah! maudit! c'est donc vous qui vendez constamment Allemand au Français, Français à l'Allemand?
Au même instant l'officier se dresse sur son séant.
l'offigter.
Oh! ne le tuez pas ! il est à moi, ce traître... De son horrible sang... oh ! je veux me repiître.
Vivant, il est vivant !
L'OFFICIER.^ \t-i,^^U2M.U. ' ■' "C^ "^^T-^î!^^
L'as-tu déïi vendu?
Quel d'-'lire nouveau Vient vous frapper encore ?
LA SŒUR
Oii ! le bandit! il ose...
Tenez. Je vais ici vous raconter la chope ;
Sachez pourquoi je tiens ce poignard dans ma main.
Je l'ai trouvé là-bas, au coin du grand chemin,
Et je ne l'ai gardé que pour sauver ma vie,
Car je croj-ais tomber dans l'armée ennemie.
Mais tenez, le voici.
Il jette le poignard aux pieds de la religieuse, qui remet le revolver sur la chaise.
l'officier.
Mais le drapeau, maudit !
Qu'en as-tu fait? tantôt n'avais-tu pas l'habit D'un prêtre, et n'as-tu pas, tout à l'heure, ici même, Reçu de ces deux mains, dans un instant suprême, Mes trois chères couleurs?...
^Monsieur, vous délirez.
Je ne vous en veux point, je vois que vous souffrez ! Je suis simple fermier dans un petit village ; N'étant pas, je l'avoue, homme de grand courage. Et sachant l'ennemi partout aux alentours Je voulais ici seul attendre du secours... Ce n'est qu'en entendant votre voix tout à l'heure Que je suis accouru. Si je mens, que je meure.
LA SŒUR, froidement.
Il sera fait ainsi, si vous le souhaitez.
Mais... je vous jure bien...
LA SŒUR
Je crois que vous mentez !
l'officier.
Tu mens ! Je reconnais, va, ta face de fourbe, Et ton front de bandit qui devant moi se courbe, Et ta lèvre pincée, et ton œil glauque et faux, Dans mes bras, je voudrais pouvoir broyer tes os... Tiens... de mon régiment rends-moi le doux emblème Et je laisserai fuir d'ici la face blême! Dis... où l'as-tu caché?...
Voyons, puisque je vous...
Jure que je n'ai pas...
LA SŒUR
Ne jurez qu'à genoux, Bien bas; car le Seigneur n'aime pas le blasphème. Et si du Dieu vivant, vous tenez le baptême, Vous pouvez bien aussi, redoutant son courroux En recevoir la mort.
l'officier.
Si tu veux être absous...
Je ne suis pas abbé ! votre histoire est trop forte. Et je m'en vais... bonsoir.
LA SŒUR
Par où?... par cette porte?
Je me doutais, monsieur, de votre grand désir.
Le renégat est allé à la porte du food ; il essaye en vain de 1 ouvrir.
LE RENÉGAT, descendant.
Fermée !...
l'officier.
Et j'ai la clef que tu ne peux saisir.
Mais puisque je ne suis qu'un paysan, que diable I
LA SŒUR
Vous n'êtes pas cela...
l'op^figier.
Tu n'es qu'un misérable !
Vous divaguez tous deux! si je mens, qu'à l'instant La foudre me consume !
LA SŒUR
Oh! l'être méprisant!...
Le renégat! aussi vil, aussi faux, qu'infâme ! Mais vous n'avez donc pas, sous ces habits, une âme?
C'est trop fort à la fin...
LA SŒUR
Vous mentez!
Ah I je mens !...
Quoi, je vous fais ici tous les plus grands serments, Et vous ne croyez rien... Mais qui vous prouve en somme Que je suis un bandit plutôt qu'un honnête homme?
LA SŒUR
Rappelez-vous la nuit du vingt août; il pleuvait, Le vent dans les buissons lugubrement chantait ; Cinq cents soldats marchaient dans cette bruine épaisse Et du terrible vent recevaient la caresse; Guidés par un français, ils allaient, harassés. Sous leurs pieds les chemins étaient tout défoncés, Ils buttaient constamment dans la ronce et la pierre. Ils accomplissaient là leur étape dernière ;
30 LE RENKGAT
Ils allaient lentement, sans un cri, sans un chant En vrais soldats français, cœur solide et content. Leur guide s'enfonçait, tout seul, dans la nuit sombre Et la troupe suivait en silence son ombre... C'était un homme sûr qui, toujours le premier, Laissait le grand chemin pour le rude sentier, En lui les officiers avaient tous confiance. C'était un patriote, un bon fils de la France Qui leur avait promis qu'ils pourraient dans la nuit, Prendre un camp ennemi, sans carnage et sans bruit.
Mais je ne comprends rien...
LA. SŒUR
Pardon, je continue.
Les Français attendaient que l'heure soit venue Pour bondir sur le camp. Soudain, on entendit Les clairons allemands; de toute part l'on vit L'ennemi tout armé se ruer en furie, Et de ce régiment faire une boucherie.
Des cinq cents il resta... cent hommes à peu près ! Celui qui les vendit... c'était le guide!
l'officier.
Après?
LA SŒUR
Il reçut froidement l'horrible récompense ! L'or allemand paya le sang pur de la France.
LE RENÉGAT, à part.
Cette feirui;e pour sûr assistait au marché, Elle a dû voir aussi l'argent que j'ai touché.
l'officier.
Mais comment savez-vous?...