LAMARTINE
Aujourd’hui, la recherche est plus active, elle s’entoure des conditions qui assurent le succès. Au loin, le dilettantisme qui se complaît dans l’inquiétude et qui sourit des principes : ce qu’on veut, c’est un hut certain et un terrain solide. Il y a une volonté très nette de bien aiguiller sa vie dès le début, une résolution arrêtée d’employer ses talents au service d’une cause éprouvée, très noble. Générosité pour se donner, sagesse pour bien choisir à qui se donner. Hâte de sortir de 1’ « Inquiétude religieuse )) pour entrer dans la quiétude religieuse, laquelle n’est pas paisible léthargie, mais certitude souvent laborieuse.
Combien il est intéressant de suivre nos jeunes sur leur chemin de Damas. Quelques-uns s’avouent vaincus dès les premiers pas; d’autres résistent longtemps.^ Ils ne veulent ni reconnaître le Christ, ni aller trouver Ananie, l’homme qui prie dans la cité.
Parfois, le respect humain en est cause :
<c L’avouerai-je ? Au fond, le sentiment le plus fort qui m’empêchait de déclarer ma conviction était le respect humain. La pensée d’annoncer à tous ma conversion, de dire à mes parents que je voulais faire maigre le vendredi, de me proclamer moi-même un de
ces catiioliques tant raillés, me donnait des sueurs froides, et par moments, la violence qui m’était faite me causait une véritable indignation. «
C'est Paul Claudel qui parle ainsi. Il est déjà converti de volonté depuis quatre ans, lorsqu’il annonce enfin sa conversion.
D’autres encore attendent, ils ne savent pourquoi, n’oubliant pas qu’il est dur et même impossible de résister à l’aiguillon, lorsqu’il est enfoncé dans l’âme d’une certaine manière. Enfin, les Saul les plus récalcitrants ne résistent plus. Tant de grâces les sollicitent :
(( Qui dira, ô mon Dieu, demande l’un d’eux, Charles Nicaise, où vous mettez votre Providence ? et par quelle merveille vous enveloppez la surnature dans les humbles rouages d’une vie qui n’est que matière.^ Miracle de votre transcendance qui pénètre tout. Rien ne lui répugne; tout lui est bon. Vous êtes tout en tout (i). » ,
Et quand ils ont trouvé le havre, voyant la lumière, croyant à la charité, ce n’est pas pour s’y installer dans le repos, mais pour l’ouvrir aux naufragés qu’ils ont rencontrés épars sur les flots, lorsqu’eux-mêmes subissaient la tempête.
Parmi les conversions, les unes sont isolées. Qui a jeté les germes de la foi dans cette âme qui ne rencontrait qu 'indifférence autour d’elle.î^ Aucune voix du dehors ne s’est fait entendre; aucune main ne s’est tendue. Il y a des conversions que j’appellerai sporadiques. Disséminés dans un espace as-
(1) Revue des Jeunes, 25 nov. 1916, p. 593.
sez restreint, et ne paraissant avoir aucun lien commun, des néophytes se mettent en marche vers l’Eglise. Bientôt ils reconnaissent qu’ils étaient reliés par des chaînes invisibles, comme oes îles qui émergent sans que paraissent les points de contact et les ramifications qui les réunissent sous les voiles du flot. La même voix extérieure avait retenti; le même spectacle dans l’Eglise les avait frappés; les mêmes livres étaient tombés sous leurs mains. Enfin, il y a les conversions par constellations. La sympathie pour un même chef, ou l'amitié entre de jeunes émules les produisent. Unis par les liens les plus nobles du cœur, André de Bavier, Pierre de Lescure, Lucien Puel de Lobel marchent à quelques pas de distance vers Damas; ils se rencontrent tous trois chez Ananie. Autour de Paul Claudel et de Francis Jammes, éclairées par leurs livres, par leurs lettres, touchées par leur affection, que d’âmes se rangent et chantent, dans ce qu’il a de meilleur, le cantique de la reconnaissance!
En poussant plus loin l’analysse, nous verrions que parmi ceux qui font retour à l’Eglise, il en est qui, par la naissance et l’éducation, étaient tout prêts à devenir des frères d’armes, parce qu’ils étaient déjà des frères d’âme. Mais, demande François Mauriac, (v que verrons-nous de commun entre un Coppée et un Claudel, entre un Péguy et un Bourget, entre un Le Cardonnel et un Jammes, sinon le chemin de Damas où ils se rencontrent »
Il y aurait à faire un livre bienfaisant sur la conversion : Nature de la conversion. Motifs de la conversion. Nécessité de la conversion. Conditions de la conversion. Obstacles à la conversion. Aides
pour la conversion, Joies de la conversion, Hommages rendus à la vérité par la conversion... Livre qui serait, d’une part, tout plein d’émouvants souvenirs et, d’autre part, d’appels d’espérance. Qui l’entreprendra?
Comme au temps messiannique, les jeunes viennent de Tarse et des îles; ils viennent d’Arabie et de Saba; tous rencontrent l’enfant et sa mère; tous apportent à la crèche et à l’Eglise des dons et des aromates.
A côté des convertis qui s’agenouillent devant Dieu et lui donnent leur foi, leur amour, leur service et qui sont vraiment de sa maison, il y a, en nombre toujours plus considérable, ceux qui passent de la haine à l’indifférence et de l’indifférence à une sympathie grandissante qui peut en acheminer jusqu’à l’adhésion totale de l’esprit et du cœur.
Dans le bonheur des « retrouvailles », les convertis se tournent vers ceux qu’ils ont laissés sur les voies égarées. Ainsi fit Saul, devenu de persécuteur apôtre :
a A quiconque voudra se connaître, je dirai que, s’il en a le courage, il se donne à Dieu sans attendre. Qu’il se jette en lui, s’il peut, comme à la mer, et Dieu le gardera, tous débats seront clos; l’édifice, dont l’âme est accablée, des négations et des doutes, s’effondrera d’un coup et sans qu’on y prenne garde, le nécessaire étant fait. Si Eon n’ose, si l’on ne veut pas bien, si l’on est faible et irrésolu — c’est notre cas à presque tous — il n’y a qu’à prier et lire l’Evangile, les Actes des Apôtres et au hasard dans un paroissien. On n’entend que des paroles sublimes et d’une majesté qui n’est pas humaine, à chaque page, à chaque
verset de ce livre. Si l’effet n’en devient pas souverain, c’est qu’on n’a pas de bonne volonté, qu’on s’oppose à Dieu. » (Charles de Bordeu.)