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LES CARACTÈRES DU RENOUVEAU

De la constatation d’un renouveau catholique à l’étude des caractères qui composent la physionomie de ce renouveau, le passage est naturel et immédiat.

Disons tout d’abord que ces traits sont assez nombreux et très sympathiques, révélateurs d’un état sur la nature duquel toute crainte de se tromper semble écartée. Grâce à ces caractères, faciles à reconnaître, on touche au solide, on tient une réalité, et de valeur. Beaucoup plus que son étendue, ce qui fait le mérite du présent renouveau, c’est sa profondeur.

Quelques-uns ont bien essayé de la nier. Critiques mal informés ou mal intentionnés, ils ont paru souffrir de la joie qu’éprouvaient les catholiques devant un regain de surnaturel. Et, alors, ils ont parlé de snobisme, ou bien ils ont rappelé le Néo-christianisme ou le Sillon. Ils pensaient arrêter la vie en évoquant l’image des choses qui, par nature, ou par le fait des circonstances, ne sont pas ou ont cessé d’être. Cependant, rien de pareil

dans le mouvement religieux des environs de i9io.

Pas de snobisme. Le souvenir de Snob, un ouvrier cordonnier anglais qui posait pour le grand seigneur, n’a que faire ici. Nos jeunes, on le verra, ne vivent ni d’emprunt, ni de prétentions ambitieuses et creuses. Que si par snobisme, on entend mode, engouement, nous sommes encore bien loin de là.

Rien de commun non plus avec le Néo-christianisme. Celui-ci conduit naguère par Henri Bérenger, avec escorte d’Edouard Rod et du marquis de Vogüé, n’avait du christianisme que le nom. Ou plutôt son nom même le condamnait, car il n’y a pas de Néo-christianisme. On ne fonde rien de nouveau en religion après le Christ. De fait, on avait seulement pris au Christ sa morale — quelques lambeaux de sa morale, — devant lesquels on admirait plus qu’on ne pratiquait. Quant au dogme, il n’était pas admis; et l’Eglise était ignorée. Aussi l’aventure fut de courte durée. De cette voie périlleuse, quelques-uns passèrent au catholicisme; la plupart, à la suite du chef, redevinrent de simples incrédules.

L’image du Tolstoïsme fut aussi évoquée, mais sans plus de fondement. Tolstoï avait ouvert l’Evangile. Par un geste de falsificateur, il en avait extrait la piété langoureuse. Il avait pris aussi l’amour fraternel si beau dans la doctrine du Christ et l’avait transformé à sa manière. Plein de son opinion, il était très loin du christianisme, et s’attira même les foudres du Saint-Synode.

Pas de parité non plus avec le Sillon. Que de jeunes et belles âmes ont tressailli jadis à ce nom! Et

quel sillage de pure lumièrd traça la brillante et enthousiasme institution. Quel élan, quelles excWmations autour du Christ! Quels coups portés au respect humain! Quelle image attrayante donnée du ' Christ à ceux qui ignoraient et erraient!

Pourtant, dès les premiers jours, le Sillon portait en lui le germe des erreurs qui allaient causer sa mort. Il manquait de substantielle doctrine, il ne faisait pas suffisamment sa place à la hiérarchie, il était trop la chose d’un homme — et le culte d’un homme, — sans que celui-ci le voulût aucunement d’ailleurs. Sans qu’on le voulût encore, le Sillon était, dans l’Eglise, un parti qui sortait de l’Eglise. Au reste, ce mouvement fut bien supérieur aux autres tentatives. Si, un moment, nous l’avons rapproché d’elles, c’est que ce rapprochement nous a été imposé par la tactique de ceux qui cherchent à déconsidérer les « Jeunes d’hier ».

Mais ceux-ci savent bien se faire reconnaître. Sans aucune intrigue de leur part. En se conformant d’esprit et de vie aux éternelles directions de l’Eglise. En un sens, aucune nouveauté dans ce qu'on appelle un renouveau. L’antique Credo, l’antique décalogue, l’antique évangile reçus des mains de l’Eglise. La croix et les sacrements de Jésus. Le renoncement que Jésus a commandé à ses disciples.

Cependant, comme preuves de sincérité et comme jaillissement de vie profonde, ceci qu’une rapide analyse va mettre en relief : les « Jeunes d’hier » étudiaient le christianisme, ils pratiquaient sa loi, ils développaient en eux la vie participée du Christ; c’étaient des dévots de la vie intérieure et des cultuels de la vie mystique. Ils étaient amis de la pen-

sée et de Taction. Puis, sur cette belle tige de la vie chrétienne, de nobles vertus humaines s’épanouissaient plus librement, le patriotisme surtout. Tels sont les plus nobles traits du renouveau que nous étudions. Impossible d’en nier l’existence ni la valeur.

En Y-érité, pour nos jeunes, la vie n’est pas une occasion d’amusement; elle n’est pas — dirait Pascal — un divertissement; elle est une mission, et ia^ jeunesse est un temps de laborieuse préparation d’un avenir fécond. Puisque le Christ est venu dire son mot sur la vie et, même, vivre notre vie, rien de mieux à faire que d’écouter le Christ, de le considérer et de le suivre. Ainsi font les Jeunes.

Iis vont à la doctrine du Christ. Jamais, me semble-t-il, la religion ne fut mieux étudiée; pas même au xiif et au xvu® siècles. Remplis de respect pour la foi du charbonnier chez le charbonnier, les Jeunes explorent le domaine de la foi, examinant les droits de la foi à leur créance. Tantôt, c’est l’étude personnelle. — Et, en toute hypothèse, l’étude personnelle doit avoir son tour à un moment ou à l’autre. — Tantôt, c’est l’étude en commun. Ici, c’est un cercle d’études; là, ce sont des conférences; ailleurs, c’est une leçon hebdomadaire de théologie donnée à une vingtaine de jeunes gens, sous forme de commentaire de la Somme de saint Thomas. Dans un autre ouvrage, il sera question des réunions studieuses fréquentées par les Polytechniciens et les Normaliens. Nombreux sont, au front, les soldats et jeunes officiers, qui continuent, au milieu des risques de la bataille, la lecture approfondie d’un cours complet de religion ou

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se munissent d’arguments pour défendre telle ou telle question plus débattue.

Un résultat : Lorsqu’on ouvre un livre tombé de la plume de nos jeunes écrivains, on remarque V’élonnante facilité avec laquelle ils se meuvent dans l’exposition d’un point doctrinal. Je pense à Emile Bauman, -à François Mauriac, à André de Bavier... Quelle connaissance du dogme transpire aussi chez les jeunes qui composent l’intéressante galerie des convertis présentée par le R. P. Mainage.

Tous l’ont compris : le dogme compose la base sur laquelle s’appuie la morale. Chez ceux-là surtout qui vivent par l’intelligence, il faut faire dans l’intelligence une place à Dieu et à l’œuvre de Dieu. Finalement, le cœur vit des aliments que lui fournit l’esprit. Mais le danger est avant tout pour l’esprit lui-même. Qui développe sa culture philosophique, mathématique, historique, littéraire, artistique et s’en tient pour la science religieuse aux notions, de plus en plus embrumées par le recul "du temps de la première communion et du catéchisme de persévérance, marche plus ou moins rapidement, à cause de l’infériorité dans laquelle lui apparaît une religion non étudiée, vers la voie du rationalisme. « Si deux êtres sont enfermés dans un même espace et que l’un s’accroisse pendant que l’autre demeure au même point, il ne sera pas besoin de bataille pour l’élimination du second. » Cependant, en fait, la bataille ne manque guère. Elle s’élève au dedans et au dehors; au dedans, sous forme de doute; au dehors, sous forme d’objection. D’où nécessité de posséder une instruction religieuse

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approfondie pour se répondre à soi-même et pour répondre aux autres, a Je sais ce que je crois; je connais ce que je crois.»

Une fois que le croyance est ferme, la science divine présente plus d’attraits à l’esprit; elle apparaît ce qu’elle est en réalité, la plus digne et la plus captivante de toutes; ensuite, elle alimente la piété et actionne la vie morale. « J’ai cru, dit le psalmiste, voilà pourquoi j’ai parlé. » J’ai cru, dit pareillement le chrétien éclairé sur sa foi; voilà pourquoi j’ai prié, voilà pourquoi j’ai parlé et écrit; voilà pourquoi j’ai lutté et accompli le bien. Bref, la vie se ressent de la croyance.

Un jeune homme faisait cet aveu : « Je suis chaste parce que Dieu, l’être souverain, le maître absolu, la sainteté substantielle me fait un commandement exprès de la chasteté. Je m’essaie à être humble, charitable, patient, parce que le Christ auquel j’appartiens par le baptême m’a enseigné de bouche et d’exemple l’humilité et la douceur. En cela, je trouve une force de conviction plus grande que dans la lecture de tous les petits livres à couleur — et à ton — guimauve, qui recommandent plus ou moins énergiquement les vertus chrétiennes. » En effet, la raison dernière de la politique du bien est dans l’ordre qui nous en est imposé par Dieu. Toutes les considérations évoquées par ailleurs ne sont que des conséquences.

Aussi, est-ce au chrétien convaincu qu’il est donné de vivre plus conformément à la loi morale. Affirmation autour de laquelle les témoignages abondent. Enumérant les motifs qui ont amené sa conversion, Georges Dumesnil dira : (\ J’ai remar-

qué de bonne heure que mes camarades et amis catholiques menaient une conduite meilleure que la nôtre/ )) Après tout, c'est logique.

Néanmoins, il y a loin souvent de la logique à la pratique. Combien ont une vie différente de leur foi. Dans la génération que nous étudions, ce dualisme était fort combattu. Oui, la génération nouvelle ne servait pas seulement Dieu par Tesprit; elle le servait par la volonté qui travaillait à diriger le cœur et la sensibilité. Un service de Dieu par la foi seule est illusoire, a Vous ne pouvez servir deux maîtres, vous ne pouvez contenter Bélial et Jésus. » Ne vouloir se donner à Dieu que par l'adhésion de rintelligence, c'est bientôt rendre impossible cette adhésion elle-même. « Il faut vivre comme on pense, sinon, tôt ou tard, on finit par penser comme on a vécu )). Ainsi le veut une loi de cohérence dont nous ne sommes pas maîtres d’arrêter l'action.

Ces notions, élémentaires pour les lecteurs de l'Evangile, sont données sous une autre forme par les maîtres que nos jeunes ont choisis. Tout à l'heure on entendait Bourget. Barrés s’exprime^ non moins fortement : a Pour un véritable homme, la discipline, c'est toujours de se priver et de maintenir fortement sa pensée sur un objet. Rien de pire que des divertissements et des excitations de hasard. Quand il faut veiller,' que toutes nos nourritures profitent au dessein déjà formé (i). » Nous avons distingué que ce n'est pas toujours le moment de jouir des choses et qu'il faut subordonner parfois

(1) Barrés. Amori et dolori sacrum, p. 63.

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son sentiment à la raison (i). » Il faut le subordonner toujours à la foi. Le christianisme c est tout rêtre vivant de la foi, en vivant toujours.

Principe dont les uns discutent la valeur, les autres la possibilité d’application. Même des catholiques font des distinctions et des séparations entre le savant et le chrétien, entre l’homme du monde et le chrétien, entre l’homme politique et le chrétien. Ils imaginent une maison où il n’y a pas d escalier de communication entre le rez-de-chaussée et l’étage. Eh bien! nos jeunes ne veulent pas habiter cette maison. Pour eux, il n’y a que le chrétien. De la connaissance de leur foi, de la pratique de leur foi, ils en viennent à la vie intérieure, qui, dans sa plénitude, est l’apanage du catholicisme. « Ce qui me frappe chez les catholiques d'élite que j’ai eu le privilège de rencontrer, avoue André de Bavier au moment où il passe du protestantisme au catholicisme, c’est leur intelligence de la vie intérieure. Il y a dans le catholicisme ime véritable science de la vie religieuse. Nous l’ignorons trop, m

Qu’est-ce que la vie intérieure Celle où la foi a emprise sur la vie. Celle où a le Christ est tout en toutes choses »; celle des a enfants de Dieu qui se laissent conduire par l’Esprit )). Ecoutez aussi l'Imitation :

(( Le royaume de Dieu est au dedans de vous, dit le Seigneur... Apprenez à mépriser les choses extérieures et à vous donner aux intérieures, et vous verrez le royaume de Dieu en vous... Jésus-Christ viendra en vous, et il vous remplira de ses consolations si vous lui

(1) Barres. Les amitiés françaises.

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préparez au dedans de vous une demeure digne de lui... Il visite souvent l’homme intérieur et ses entretien^ sont doux, ses conso'lations ravissantes, sa paix est inépuisable et sa familiarité incompréhensible... Car il a dit : Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. Laissez donc entrer Jésus en vous, et n’y laissez entrer que lui... Si vous écoutiez ce que vous devez être, entièrement libre et détaché, tout contribuerait à votre bien et à votre avancement (i). )) (( Avoir toujours Dieu présent en soi, et ne tenir à rien en dehors, c’est l’état de l’homme intérieur (2). »

Or, il est des jeunes âmes, dans lesquelles on peut lire comme à livre ouvert Tapplication de ces maximes dues à saint Paul et à VImitatik>n. Et ces âmes ne se rencontrent pas seulement dans le sanctuaire ou dans les parvis du temple; elles vivent et s'épanouissent dans nos grandes Ecoles de Normale, Polytechnique, Navale et jusque dans des lycées. Partout là, sous l’influence bienfaisante qui passa sur la jeunesse de France dans les années qui suivirent i9o5, il se trouva — nous ne disons pas en nombre considérable — d’ardents serviteurs du Christ, animés de la vie intérieure, et chez qui l’amour de Dieu servait de principe à tous les développements de la vie humaine et produisait en chacun d’eux l’union de l’âme avec Dieu.

Pour développer cette vie intérieure, nos jeunes ont recours à l’ascétisme. L’ascétisme est exercice 'et méthode; il est mortification intérieure et exté-

(1) Imitation, liv. II, ch. I".

(2) Id., liv. II, ch. VI.

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rieure. Où s’apprend-il? Auprès du directeur de conscience et dans des livres. Non seulement, nos jeunes ont un confesseur qui écoute leurs péchés et les absout; ils ont un directeur qui les aide à se connaître, à remonter à la source de leurs fautes, à en suivre les conséquences, à les guérir; et aussi à développer leurs qualités, à faire valoir les talents confiés par le roi, à donner à leur vie le meilleur emploi.

Aux conseils du directeur, ils ajoutent la lecture de quelque livre spirituel. Dans cette bibliothèque de jeune homme, après les livres classiques et les chefs-d’œuvre des différentes littératures, à côté de l’Evangile et de V Imitation, se suivent parfois la Vie de sainte Thérèse,^ le Dialogue de sainte Catherine de Sienne, les Révélations de Catherine Emmerich, V Introduction à la vie dévote de saint François de Sales, les Méditations sur les Evangiles 'et les élévations sur les mystères^ de Bossuet; quelques volumes du P. Faber, des Vies de saints.

Chaque matin, ils assistent au saint sacrifice et y communient; chaque jour, ils font une courte méditation, ils examinent leur conscience, ils font une visite au Saint-Sacrement, pratiquent quelque mortification. Soulevés par ces aides puissantes qui jalonnent le chemin de leur journée, ils pensent, aiment, conversent, agissent dans le sens et sous l’influence de Celui dont ils sont les disciples, Jésus-Christ.

Le mot mystique lui-même n’a rien qui les effraie.

(( La religion, écrit l’un d’eux, est pour nous une vie. Il faudrait longuement y insister. Car c’est là le

cœur de notre cœur. L’on a peut-être voulu signaler ce mystère lorsqu’on a dit que nous étions des moralistes.i Ne serait-il pas mieux de dire que nous sommes des mystiques ? Non de ces êtres extraordinaires qui vivent dans l’extase et les voies spéciales. Aussi bien nous demeurons dans le monde et les labeurs de chaque jour. Notre profonde et secrète tendance est de nous joindre chaque minute davantage au Dieu qui réjouit notre jeunesse, non pour en jouir mais pour être mieux assurés de le servir... C’est la raison de nos communions : un désir d’union dans le renoncement de soi. ))

Les voies spéciales et Textase ne se méritent pas. Il n'est pas au pouvoir de Thomme de les attirer directement en lui, par quelque moyen que ce soit. On peut s'y disposer par l’ascèse, mais elles demeurent le don de Dieu — la chose gratuite — que le Seigneur accorde à qui il lui plaît.

Etaient-ils éloignés de ce don les deux jeunes dont je veux évoquer rapidement le souvenir Le premier : un jeune licencié ès sciences de dix-huit ans, vivant en plein Paris, se confessant avec larmes de n’avoir pas eu assez d’amour pour Notre-Seîgneur Jésus-Christ au cours de sa dernière quinzaine. Il n’avait commis que cette faute! Et comme il la pleurait! Le second : Un jeune officier qui, rendant compte de l’état de son âme, avouait avec une candeur surprenante : a Pour vous exprimer ma vie intérieure, je vous dirai qu’il me semble éprouver ce que sœur Thérèse de l’Enfant- Jésus raconte de sa propre vie. ))

Si la vie mystique n’est pas le partage de tous, encore faut-il savoir estimer cette vie qui est, tout

â la fois, lumière et vie, et sait plus que toute autre, unir la pensée à l’action. Nos grands contemplatifs entièrement soumis à l’impulsion de Celui qui est <( esprit et vie w, furent les grands actifs. Leur vie et leurs œuvres donnent au catholicisme de la splendeur et un admirable couronnement. En eux, le catholicisme s’achève. Dès lors, il est bon de les étudier. Nos jeunes n’y manquent pas. Ils le constatent :

(( Les grands mystiques ont été des interprètes toujours dociles à l’Eglise et n’obtenant que par la force de leur foi traditionnelle, par l’exactitude de leur piété traditionnelle, ces intuitions singulières qui leur permettaient d’instruire avec un relief exceptionnel des vérités incluses dans la doctrine. Ce n’est pas leur vie propre qui se projette en doctrine, c’est la vie de la doctrine qui se projette par eux. Aucun des grands mystiques catholiques, ni un saint Bernard, ni un saint François d’Assise, ni une sainte Gertrude, ni une sainte Catherine de Sienne, ni une sainte Thérèse, n’ont sacrifié l’autorité à la liberté, la tradition à leur intuition. » (René Salomé.)

Ce qui ameuta parfois les critiques contre la mystique, c’est la part qu’y a la sensibilité. Beaux esprits qui oublient si facilement l’union de l’âme et du corps et les mutuelles réactions de l’un des deux éléments sur l’autre. Immédiatement, ils transforment la vie chrétienne en vague et malsaine sentimentalité. C’est par l’âme que l’on rend hommage à Dieu, et le prix du culte réside surtout avec la grâce de Dieu, dans l’apport de la volonté, mais le Dieu qui exige le service de l’âme, esprit et

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volonté, commande aussi qu’dn Taime de tout le cœur et de toutes les forces. Souvent un service de €roide énergie est seul à notre disposition; mais dans la jeunesse surtout, la dévotion sensible esc la bienvenue quand elle visite Tâme. Avec Ozaiiam, les jeunes aiment la tendresse en dévotion. Ils n admirent nullement « celui qui a rétréci son esprit et desséché son cœur par de stériles spéculations qui ne peuvent ni le rendre meilleur dès cette vie, ni le préparer pour Tautre (i). )) Et j’en sais quelquesuns qui ne méritent pas les reproches que Lacordaire adressait à un jeune correspondant : « Vous n’aimez pas Jésus-Christ avec tendresse, comme votre meilleur ami, vous n’êtes pas prêt à chaque instant à le presser sur votre cœur, à lui donner votre vie, à souffrir dans votre corps tous les opprobres et toutes les douleurs, à être fouetté et crucifié pour lui, comme il l’a été pour vous. » Sommets, cependant, où n’atteint qu’une rare élite.

Une fois arrivée a ce degré d’intensité, la vie chrétienne ne peut pas demeurer enfermée dans l’âme. De toutes ses forces, elle tend à se propager. C’est alors l’apostolat. Comment, en effet, aimer Dieu et aimer le prochain par la charité; comment être convaincu par la foi qu’il n’y a rien de mieux à donner à Dieu que les âmes, et aux âmes que Dieu, et ne pas aussitôt s’employer à cette grande tâche. On sait que volontiers, le Français fait du prosélytisme; il se plaît, par nature, à répandre lumineuses idées et sentiments généreux. Aussi, un nouveau caractère de la jeunesse actuelle est-il de

(1) J. de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, IX® entretien.

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pratiquer Tapostolat : apostolat de la prière, apostolat de la parole et de la plume, apostolat de lexemple.

Les jeunes catholiques écrivent beaucoup; mais leur plume est au service de leur foi. Ayant appris du Christ que la moisson des âmes est d’abord une oeuvre de prière : a Priez donc le maître de la maison d’envoyer des ouvriers à la vigne », ils recourent fréquemment à la prière pour l’extension du royaume de Dieu dans les âmes. Avec son chiffre considérable d’adhérents, l’Œuvre de l’Apostolat de la prière témoignerait assez par elle-même du recours des jeunes à la prière pour faire acte d’apôtre. Mais combien prient secrètement dans le même but. Cependant, d’après l’antique adage, l’entraînement est le fait de l’exemple. L’exemple, leçon tranquille et persévérante qui se donne à toute heure, sans dur reproche et sans heurt de volontés.

Si peu qu’on soit mêlé aux préoccupations spirituelles des jeunes, on sait qu’ils tendent vraiment à exercer l’apostolat. Les uns racontent les industries qu’ils emploient; les autres interrogent pour savoir que faire. Celui-ci prête des livres et découpe dans les journaux des articles qu’il fera lire. Cet autre porte chez un camarade les Cheimins de la croyance de Brunetière, le dépose diplomatiquement sur la table : une conversation part de là. Deux camarades vont de groupe en groupe après s’être donné mission de détourner les conversations légères. D’autres attirent des condisciples dans les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, dans de pieuses ligues... (x Dès qu’il y a une voix pour annoncer Dieu, un cœur pour l’aimer, écrivait naguère Louis Veuillot,

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il se fait des oeuvres merveilleuses qui se soutiennent et s’accroissent on ne sait comment. )) Ces œuvres se constatent dans tous les groupements où s’allume la flamme catholique. Longtemps cet esprit d’apostolat sommeilla chez les jeunes. On comptait trop facilement ceux en qui il vivait : les Montalembert, les Ozanam, les de Mun, les Harmel... Maintenant il se trouve et agit sur tous les points de l’Eglise.

Après cela, rien d’étonnant si le respect humain diminue. Des maîtres de la jeunesse : Brunetière, Bazin, Guiraud... affirment même que le respect humain est mort. Non. Mais telle qu’elle, la victoire sur ce point n’en est pas moins un des plus grands triomphes religieux remportés au cours des dernières années. On avait tant dit que la religion était faite pour les femmes et les enfants, et que la foi était condamnée par la science, que les jeunes gens et les hommes ou admettaient cet axiome ou ne le combattaient que dans l’ombre et timidement. Des savants ont paru, ont professé hautement leur foi; la jeunesse elle-même a approfondi l’étude religieuse; et le respect humain, qui est autant ignorance et irréflexion que lâcheté, s’est évanoui en maints endroits. Ses derniers asiles sont dans les écoles secondaires. Dans les grandes écoles et parmi les étudiants, il ne tient plus guère de place.

Une marque encore qui met sa note de beauté et de joie dans la physionomie de la jeunesse actuelle, c’est l’amitié. A vrai dire, l’amitié a toujours existé parmi les jeunes générations. Elle est une des fleurs les plus charmantes du printemps des âmes. Main-

tenant €lle est plus fréquente et d’une nature plus noble. Plus on est pur, généreux, ardent et plus on éprouve le désir de trouver un ami qui ait ces mêmes dons. Dans l’adolescence et dans la jeunesse, l’amitié est née de la parole que Dieu prononça au jardin d’Eden : u II n’est pas bon que l’homme soit seul. )) Ils sont nombreux les directeurs des jeunes qui encouragent leurs disciples à l’amitié. Ils la présentent ainsi : « La rencontre de deux âmes qui sont attirées l’une vers l’autre par de mutuelles sympathies et qui s’unissent pour concevoir et réaliser un même idéal de vertu. » Nombreux aussi sont les jeunes qui écoutent cet appel et se louent d’avoir rencontré dans leur ami un aide vers le bien.

A travers les enquêtes sur « les jeunes gens d’aujourd’hui )), une note se retrouve assez fréquemment : ces jeunes iraient plutôt vers l’action que vers la pensée, ils seraient surtout avides d’action. D’après Agathon, le sens de l’action serait la caractéristique essentielle de la mentalité nouvelle. Qu’en est-il

Notre première remarque sera qu’à l’encontre de Taine, de Renan, d’Amiel, de l’ancien Bourget... il n’y a pas opposition, mais seulement distinction entre penser et agir, entre l’étude et l’action. Bien plus, il y a entre ces deux choses, suite naturelle et interdépendance. Dans l’ordre normal, agir suit penser. Au surplus, il y a une activité de l’intelligence comme il y a une activité de la sensibilité et des muscles, et penser est l’acte de l’intelligence.

Cependant, on observe, d’un autre côté que le renouveau catholique se produit principalement parmi la jeunesse studieuse. Alors

Cette jeunesse est amie de letude. D’une part, elle cherche à mieux posséder la vérité religieuse, à bièn établir les bases rationnelles sur lesquelles s’établit la croyance surnaturelle; à déduire logiquement les conséquences de sa foi; à venger, par l’étude de l’histoire, l’Eglise des accusations portées contre elle. D’autre part, par culte du devoir professionnel et pour faire honneur à sa foi, elle étudie avec ardeur les programmes de ses examens et de ses concours et veut posséder la maîtrise intellectuelle qui, au dedans, est requise par la conscience, et, au dehors, rassure les clients intéressés.

De toutes parts lui viennent des invitations à l’étude. Aux pages de la Bible, elle lit la prière du psalmiste : a Donnez-moi l’intelligence et je vivrai. » Dans l’Evangile, elle entend la grande parole de saint Jean : a Au commencement était le Verbe, la Pensée, w Elle recueille sur les livres de saint Augustin ce pressant conseil : a Aime beaucoup l’intelligence. » Elle sait le mot de Pascal : « Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. » Volontiers, je pense, elle prendrait pour devise la parole de saint Thomas d’Aquin : « Pro acquirendo schntme thesauro. Dans l’intention d’acquérir le trésor de la science. »

Fruit du passé, sauvegarde de l’avenir, la pensée est tout à la fois une certitude acquise par l’attestation de l’histoire, par l’expérimentation de la vie et une habitude d’ordre, de lucidité, de discipline qui donne un gage de sécurité dans les partis à prendre. Que de fois les jeunes se sont engagés dans des voies périlleuses par suite d’une mauvaise formation de l’esprit! S’ils avaient réfléchi, pensé, au-

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raient-ils pris une décision condamnée à l’avance par de multiples expériences?

Désireuse d’établir ses convictions, ^décidée à faire triompher ses principes en soi et devant les autres, notre jeunesse s’instruit des vérités de la foi. Eprise d’ordre et de justice, consciente des responsabilités qui lui incombent, elle ne veut pas se laisser dépasser dans les connaissances techniques de son métier. Aussi, alors qu’autrefois, elle était incertaine dans ses croyances et ballottée par les souffles divers, elle a pris son parti. Sa vie intime se ressent de cette possession sûre et tranquille de sa foi, et le respect humain ne l’asservit plus. Tout monte à la hauteur des principes.

(( La jeunesse actuelle veut savoir, écrit un jeune. Elle a été saturée de parti pris, elle entend remonter aux sources, elle demande avec un sens critique averti, une abondance large et précise, une matière de pensée. »

Que ce soit en vue d’agir, je le veux bien. Seul, le labeur de la pensée, l’effort intellectuel peut amener l’action féconde. Ecoutons ce témoignage d’un jeune : a On a dit de la a génération nouvelle » qu’elle était active avant tout. Elle l’est même dans les travaux de l’esprit. Nous pensons pour agir (i). ))

Pourquoi y aurait-il contradiction entre la réflexion, le goût de la méditation et la réalisation, l’action, lorsque, au contraire, on passe tout droit de l’un à l’autre, à moins que par tempérament ou habitude, il n’y ait hypertrophie de la faculté d’ana-

(1) Revue des Jeunes, 10 oct. 1915. Nous, les Jeunes, P. de Lescure.

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lyse aux dépens de la volonté? Pour une intelligence normale, le fait d'agir ne va jamais sans le fait de philosopher, au moins dans une certaine mesure. La pensée n est pas tout l’homme, l’action non plus. (( L’homme total est pensée et action, et si la pensée doit éclairer et guider l’action, elle ne doit pas la paralyser. En fait, pour qui veut interroger la pensée tout entière et la suivre jusqu’au bout de ses conclusions, elle ne paralyse pas l’action, elle ne la contredit pas; elle y conduit, elle y incline; elle s’incline aussi devant elle; à sa limite même, elle se confond avec elle. )) (Victor Giraud.)

Une qualité essentielle de cette action, rare dans le jeune âge, est d’être positive. Que de fois, dans l’histoire, la destruction et les ruines se sont entassées sous les pas de la jeunesse! Il n’en va plus ainsi : « On ne répétera jamais assez l’idée des jeunes de notre génération : avant tout, nous sommes épris d’affirmations, nous voulons des disciplines qui nous apprennent à construire (i). »

Etre anti quelque chose ne leur va pas; ils veulent être quelque chose.

En opposant idée et fait dans l’appréciation portée sur nos jeunes, veut-on dire qu’ils ont abandonné l’idéologie creuse, chère à leurs aînés, qu’ils sont plus positifs, qu’ils ne sont pas semeurs de nuées, qu’ils laissent de côté les rêves des poètes? A la bonne heure. Oui, la pensée, telle qu’ils la pratiquent, n’a rien de commun avec le dilettantisme égoïste qui énerve l’action et, même, arrête devant elle. Quand il raconte sa propre conversion,

(1) Revue des Jeunes, 25 nov. 1915. p. 224. P. de Lescure.

les jeunes avant la guerre

sous le pseudonyme de Henri Dubois, Rene Salome écrit : « Soit qu’il lût, soit qu’il écrivît, il poursuivait plus volontiers lé fantôme lugubre de la detresse que l’image alerte de l’action. » Nos jeunes n’en sont plus là. Chez eux, la pensée prépare a l’action, même à une action qui n’est pas dans le séné direct de la pensée. Présentant les lettres de Pierre-Maurice Masson dans VEcho de Paris du 8 janvier i9i8, M. Léon Cury dit très bien ; « L intérêt propre et l’originalité de ces lettres, c est e nous apprendre comment un intellectuel de la valeur de Maurice Masson, pacifique par nature et par profession, s’est acquitté des obligaUons imprévues que lui imposaient son grade (il était lieutenant) et le péril de la France, comme ce contemplatif a réagi au contact des réalités si blessantes pour son idéal, quel homme d’action s’est levé dans l’homme de

pensée. » i. i o..

Il en va pareillement si l’on considéré 1 analys

du moi tel qu’il se pratiquait dans l’âp précédent et tel qu’il se présente maintenant. Jadis, ce fut un recroquevillement paresseux de l’esprit sur soimême, une recherche subtile qui tuait la spontanéité. Ici encore, savoir pour savoir n’est pas le fait de nos jeunes. Ils ont observé la disposition des anciens et ils se mettent en garde contre elle ;

Analyse stérile où l’orgueil s’est loge,

Tu comptes peu devant le véritable Maître.

Crois-tu doiic suffisant, mon cœur de te connaître. Et ne faudrait-il pas aussi te corriger . \i)

Pour eux, la connaissance de soi serait le plus dangereux des , divertissements si elle n’aboutissait

(1) Claude Lefilleul, Réflexions et lectures. Mon vays.

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au redressement de soi. Ils ne sont psychologues que pour devenir moralistes; ils ne s’observent que pour se juger. A l’école de Bossuet, ils apprennent la connaissance de Dieu et la connaissance de soi-même,, pour développer en eux la ressemblance divine esquissée par la création et perfectionnée par le baptême.

Mais les jeunes ont le goût de l’action physique; ils se plaisent aux sports. N’y a-t-il pas à craindre qu’ils ne se passionnent pour les exercices corporels et ne négligent la culture intellectuelle.^ Encore une antinomie qui n’existe que dans l’imagination de ceux qui sont les critiques nés des sports. Qu’on garde seulement la mesure : intellectuellement, moralement, et physiquement, les sports rendront service à la jeunesse. Un merveilleux entrain physique, pleinement constaté dès le début de la guerre, est sorti de la pratique des sports qui s’était répandue dans les divers groupements de jeunesse française. Loin de nuire à l’idéalisme particulier à notre race, les sports l’ont rajeuni et, aussi, en ont éloigné l’excès. Une moralité plus grande en est née, à des titres divers; et l’énergie, la discipline, le (v cran )) y ont certainement gagné. Nous le dirons plus longuement au chapitre suivant.

Une résultante de toutes ces dispositions est l’optimisme, la joie jaillissant à flots du cœur des jeunes. Encore un progrès sur les générations précédentes. On connaît les deux phrases de Musset : « Alors s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. » Et : « Aussitôt parut dans le ciel l’astre glacial de la raison, et ses rayons versant de la lumière sans chaleur, enveloppèrent le monde d’un

suaire livide. » Le souci et le suaire livide étaient revenus. Dans sa revue au nom peu prétentieux : les Taches d'encre, le jeune Barrés, qui n'avait pas encore trouvé son âme enthousiaste, marquait :

(( L'ennui bâillait sur un monde décoloré par les savants. )) Car Barrés et Bourget, première manière, portaient au pessimisme. Après 1870, les théories, les livres, la vie avaient pris la couleur sombre.

Très vite, les jeunes ont abdiqué ces allures déprimantes. L'inquiétude étreint ceux qui sont loin de Dieu, elle quitte ceux qui se reposent en lui. Uni à Dieu par la religion, le vrai chrétien possède la vie la plus pleine, la plus riche. Il trouve dans l'Eglise une mère qui l’encourage et le console, une éducatrice dont les disciplines le satisfont en le développant, plutôt qu’elles ne le contraignent.

Il a confiance; il croit volontiers, sentant la vie bouillonner dans ses veines et toutes les promesses du printemps affluer dans son âme, qu'il a quelque toute-puissance et il s'élance vers l’avenir, impatient et plein d'espoir. D'autant plus qu’il sait son effort fécondé par la grâce. Pourquoi pas toutes ces espérances, si on veut savoir, si on a résolu d’être vertueux, si l’on est prêt à se dévouer, résolu à se sacrifier.î^ Dix-huit ans, vingt ans! L’âge où on conquiert son âme et où on se croit capable de conquérir le monde.

On a souvent dit que, seuls, les optimistes agissent. Pour entreprendre, les pessimistes manquent du premier ressort : la confiance, l'espérance du succès. Ils prennent volontiers pour devise cette parole qui est une sorte d’hérésie : Il n'y a rien à faire. Les jeunes étaient donc optimistes, aimant

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tout ce qui était acceptable des conditions où ils avaient à vivre. Le couplet sur « le malheur des temps » n’existait pas dans leur chanson de la vie. Iis pensaient d’ailleurs qu’il était en leur pouvoir d’améliorer le temps en s’améliorant eux-mêmes. Ils y tendaient, accomplissant l’effort et laissant à la Providence divine le soin d’amener le résultat, imbus qu’ils étaient de cette vérité toute chrétienne: (( Quand on s’est rendu compte de ce qu’est le devoir, on arrive à croire qu’en morale, l’effort vaut le résultat. Le résultat n’a de valeur que dans le temps; l’effort vaut pour l’éternité. ))

En somme, le bataillon d’élite, disséminé par toute la France et dont nous nous rappelons la levée toute récente, avait un noble programme, de solides principes et une belle allure pour marcher à la réalisation. Il ne négligeait ni les ressources intérieures, ni les ressources extérieures qui s’offraient pour lui permettre d’atteindre son but. Peut-être eût-il pris volontiers pour mot d’ordre la parole que l’abbé de Tourville se plaisait à répéter à ses pénitents : « Etre une grande et belle nature, non pas selon l’orgueil du monde, mais selon la vérité simple des choses, voilà notre œuvre à tous en ce monde. » Cependant, à une telle profession, il eût ajouté ce qui pour lui était l’essentiel : être des enfants de Dieu, des disciples du Christ, des fils de l’Esprit. ,

Portant en eux-mêmes tant d’aspirations et, déjà, toute cette plénitude, les jeunes se croyaient volontiers une mission. L’un de ceux qui étaient le: plus qualifiés pour être un chef — si peu de temps — dans cette vaillante phalange, et qui, à ce moment.

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ne faisait encore que commencer révolution qui devait le donner à la foi et à la loi du Christ, éprouvait, dès lors, très vif, le pressentiment que quelque chose de grand s’accomplirait par lui et par ceux qui dans sa génération avaient été élus. Moitié historien et moitié prophète ou, tout simplement, observa teur perspicace, Ernest Psichari faisait ce pronostic dans une lettre à Agathon :

(( Notre génération, celle de ceux qui ont commencé leur vie d’hommes avec le siècle est imjwrtante. C’est en elle que sont venus tous les espoirs et nous le savons. C’est d’elle que dépend le salut de la France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos têtes. Il me semble que les jeunes sentent obscurément qu’ils verront de grandes choses, que de grandes choses se feront par eux. Ils ne seront pas des amateurs ni des sceptiques. Ils ne seront pas des touristes à travers la vie. Ils seront ce qu’on attend d ’eux. »

Ainsi apparaissaient un peu sur tous les points du pays des germes de choix, des promesses d’avenir, et, déjà, les éléments solides d’une renaissance saluée avec transport.

A ces fils charmants de la France et de l’Eglise, on pourrait appliquer, à part quelques épithètes, la description que le poète fait de sa propre jeunesse :

L’amitié sérieuse et l’étude hautaine L’Eglise austère et le foyer familial,

L’amour de la beauté, l’amour du sol natal Ont seul régné sur ma jeunesse 'puritaine (1).

Loin d’être puritaine, la génération nouvelle tres-

(1) Claude ‘Lefilleul, Réflexions et lectures, Mon pays.

saillait sous tous les souffles de poésie et d’entLousiasme, mais d’une poésie et d’un enthousiasme qui, loin de se fondre dans le rêve, étaient conseillers d’action. « Regardez autour de vous, disait heureusement Paul Bourget; c’est d’action, c’est d’espérance, c’est de foi que parlent tous les livres où commence à se révéler la jeunesse d’aujourd’hui qui sera la maturité de demain (2). »

Tout ceci n’est pas la vague religiosité des néocatholiques, lesquels ne détestaient rien plus que l’Eglise et, malgré de solennelles professions d’admiration pour la morale chrétienne, s’inspiraient, surtout, dans la pratique, de leurs caprices et de leur fantaisie. « Non. C’est à l’intégrité des disciplines catholiques que vont ces jeunes gens. Il semble même que, dans le catholicisme, ce soit la discipline et le dogme qui les séduisent. » Le jugement est de M. Paul Boncour, une ancienne Excellence! (Le Radical, ii février i9i3). De son côté, M. Maurice Barrés observait que les meilleurs parmi les jeunes gens reconnaissent la supériorité de l’ordre, la majesté de l’ordre, a Ils sentent, disait-il, la dignité et la nécessité d’une discipline. » Et non d’une discipline quelconque, mais de celle qu’impose l’Eglise catholique.

Au centre même de la morale, et élément si considérable que souvent on l’envisage comme la morale tout entière, réside la chasteté. Ne dit-on pas d’un homme qui est chaste, qu’il a de bonnes mœurs, que sa moralité est irréprochable La chasteté est une vertu difficile à garder, quoi qu’elle

(1) Paul Bourget, Revue hebdomadaire. 18 juillet 1914.

ne soit pas absolument, c’est-à-dire pour tous et toujours, la vertu la plus difficile. Naturellement les efforts des jeunes catholiques tendaient à une observance exacte de cette vertu. Etait-ce en quelque façon le fait de leur influence Toujours est-il que, même parmi leurs contemporains qui ne partageaient pas la même foi, la chasteté trouvait des admirateurs, des partisans, voire des chevaliers. Pour des sentiments divers, mais qui pouvaient procéder d’une source unique, par le respect de soi, de sa dignité, par la pensée de ses responsabilités, par sentiment de l’honneur, par amour' de la netteté, par goût du sport, des jeunes gens non catholiques cherchaient à se conserver chastes et — ce qui devant l’opinion française était quelque peu méritoire — s’en faisaient gloire.

Au simple point de vue naturel, c’était la vigueur et la grâce de la race qui étaient préservées; c’était, comme conséquence immédiate, le mariage contracté dans un âge J>lus jeune. Observateur expérimentant dans un milieu mondain, le romancier Marcel Prévost observait — avec sympathie, il faut le reconnaître — cet état nouveau. A travers un de ses derniers ouvrages, il donne ces conseils, enregistre ces aveux ou saisit ces bouts de dialogue •

« Puisque tu crois à la joie que donne Tamour, sache qu’elle est interdite à ceux qui dispersent leurs désirs.

« Même par égoïsme, même pour mieux satisfaire cette curiosité sentimentale qui tourmente la jeunesse, n’aime qu’une seule femme.

« Des amis à moi, le jeune Lemolles, par exemple, se font un orgueil de leur sagesse monastique.

a L’idée de me fiancer à dix-huit ans pour me marier cinq ou six ans plus tard ne m’effraie pas.

(( Mais alors, questionnai-je, puisque vous êtes au fond si calme dans votre jeune célibat, pourquoi cette alliance prématurée avec une femme ?

« (( Oh ! vous sentez bien, répliqua-t-il, que c’est justement pour cela. »

« Oui, il avait raison, je devinais, je comprenais. Un dégoût à l’avance pour la bohème de l’amour; une vague peur de - céder tout de même à la tentation; l’idée, commune parmi les jeunes Anglais, qu’une Section sérieuse est une défense.

(c Le mariage jeune et, avant le mariage, des fiançailles longues et sérieuses. »

Autre trait encore, tout proche de celui-ci et fraternisant avec lui, une grande indépendance de Topinion chez les jeunes. Plus on se soumet à Tordre, à la discipline, plus on s’affranchit. Pas Tom bre d’un paradoxe en ceci. L’ordre est un maître unique, l’opinion un tyran au:^ cent têtes. Celui qui vit selon Tordre n’obéit qu’à un seul commandement qu’il sait très sage; celui qui dépend de Topinion est soumis à une foule de maîtres, aussi despotes que bizarres. En aiguillagé sur Tordre, une existence dirigée d’après des principes solides, entraîne donciTindépendance, constitue donc une liberté vraiment libératrice. Des plus petites aux plus grandes choses, cette liberté s’affirme.

A propos des merveilles accomplies en août i9i4, un écrivain a fait cette remarque : a En redevenant tout à fait française, Tâme nationale se retrouve catholique. ))

Et encore : « Le réveil des énergies chez un p^u-

pie a d ordinaire, pour accompagnement, bien plus, pour déterminant, un réveil du sentiment national. C’est parce qu’une nation reprend conscience d’ellemême, de sa valeur, de son caractère, de son idéal, de sa destinée, qu’elle secoue sa torpeur et se remet à vivre. Elle s’est souvenue qu’elle est une nation et elle ne veut pas périr (i). »

On pourrait dire tout aussi bien qu en redevenant catholique, la France était redevenue vraiment française, et que le réveil national lui-même n’avait été déclenché que par le réveil religieux.

Dès le début du renouveau chrétien, le patriotisme commence à s’affirmer. La France est la mère bien-aimée qu’on sert à toutes les heures de la vie et pour laquelle on se tient prêt à mourir.

Mon pays, n’est-ce pas tous mes amours ensemble (2) ?

« La France est la passion seconde des jeunes, la première allant à l’autre patrie, celle des âmes. « Catholique et Français », cette conjonction marque, dans les persuasions de la génération nouvelle, une sorte d’équivalence. Pas de France solide, prospère, progressive, pas de France tout court, pas de France vraiment française sans le catholicisme accepté comme raison sociale, comme expression de l’histoire, comme maxime pratique pour la vie de notre pays (3). »

Qu’on se rappelle où en étaient, après l’Affaire, (( la maudite affaire », le patriotisme, l’amour du drapeau, le service militaire... dans le cœur de beaucoup de Français. Il était temps que se produisît une réaction patriotique. Tout naturellement,

(1) ETUDES, 20 mars, Patriotisme, Impérialisme^ Militarisme.

(2) Claude Lefilleul, lîè Jexions et lectures. Mon pays.

(3) Revue des Jeunes, 10 janvier 1917. Nouvelle étape.

elle jaillit du retour à la foi. Les clartés et les enthousiasmes de la foi resplendissent sur toutes les grandes idées et sur tous les nobles sentiments, les éclairent et les réchauffent. Qui dira ce que la France doit de reconnaissance au catholicisme pour les prodiges qui se sont accomplis au commencement et dans tout le cours de la guerre.^ Qui dira la puissance du rayonnement qui de tous les jeunes chrétiens, toujours fortement attachés à Fidée de Patrie, se propagea dans toute la jeunesse française, et la conduisit si héroïquement aux plus grands sacrifices.^

Chez eux, le sentiment patriotique s’était vite mué en action. Un fait entre autres! Le moyen de ne pas le citer pour quelqu’un qui écrit dans cette Ecole même où il prit naissance et d’où il eut sa répercussion dans toute la France. C’est de la Lignine des jeunes etmis de V Alsdce-LonnUne que je veux parler. Le fondateur et les trois premiers présidents furent des Postards. Quelle fut l’origine de cette Ligue Le troisième président, celui qui a fait la fortune de la Ligue — les deux premiers ne firent que passer — la raconte ainsi dans le premier numéro du Bulletin :

(( C’était en 1910. L’abbé Weterlé, après deux mois de villégiature forcée dans une prison allemande, éprouva le besoin de venir se retremper à Paris, au contact d’une atmosphère plus libérale. Quelques jeunes gens se groupèrent alors pour lui offrir un guerrier de bronze, en souvenir de sa captivité et, au cours d’une petite réunion, le vaillant lutteur alsacien parla de l’union nécessaire; c’en fut assez pour déterminer presque spontanément chez ses auditeurs l’idée du mo-

nôme des étudiants à la statue de Strasbourg, qui se déroule maintenant chaque année dans un imposant silence.

« Un an plus tard, venait le tour de Henri Zislin, le spirituel caricaturiste, coupable d’avoir fait un dessin jugé dangereux pour la sécurité de l’Empire. A sa sortie de prison, il vint également à Paris, où une souscription faite pendant sa captivité, dans quelques lycées et collèges, permit de lui offrir un buste représentant l’Alsace; ce simple geste fut la genès^ de notre groupement. »

Quel en fut le hui? Donnons encore la parole au jeune président :

« Français, pensons à l’Alsace-Lorraine : il est nécessaire pour notre richesse et notre sécurité nationales de la reconquérir.

Français, pensons à l’ Alsace-Lorraine; ce n’est pas seulement l’honneur de nos armes qu’il nous faut venger; il y a autre chose à côté de la question de revanche. Il y a, dans la nouvelle province d’Alsace- Lorraine, deux races en présence trop différentes pour jamais fusionner. Accepterez-vous que le peuple conquis souffre toujours de son contact avec le peuple vainqueur ?

Français, pensons à F Alsace-Lorraine : ne faisons pas preuve d’une fausse générosité en l’abandonnant h la paix de l’Euorpe, c’est sa situation actuelle qui est un obstacle à la paix. Et s’il en est parmi nous qui, plus humanitaires que patriotes, répugnent à l’idée d’ensanglanter l’Europe pour reconquérir notre bien, ils ne se refuseront pas à envisager une échéance qui doit inévitablement se produire, et ils sauront s’y préparer.

Ils ne se refuseront pas non plus à combattre pour

un peuple malheureux, quand ce peuple est français et après que la France a si souvent versé le sang de ses enfatits pour la défense de peuples opprimés qui lui étaient totalement étrangers. » .

Un appel vibrant fut lancé dans presque toutes les écoles secondaires de France. Parent du comte de Mun, le jeune président annonçait une éloquence qui n’était pas sans rapport avec celle du grand orateur. Il parla dans plusieurs grandes villes de France, cherchant à tourner les yeux et les cœurs vers l’Alsace et la Lorraine.

i\u courant de ce qui se préparait par delà les frontières, il connaissait les menaces qui planaient sur la France et il s’étonnait de voir comment nous nous laissions germaniser du haut en bas par l’enseignement universitaire. Avec ses jeunes amis, il projetait de fortifier la France en groupant une fédération de jeunes Français désireux de sauver leur pays et, pour cela, décidés à perfectionner leur être physique et moral. Ce sera leur manière de servir, en attendant la lutte et le sacrifice sur le champ de bataille.

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