LA DÉFAITE DU SCIENTISME
Malgré toutes les menaces dirigées contre elle, l'Eglise ne devait pas périr. Au contraire sa transcendance allait s'affirmer, et beaucoup de jeunes âmes ballottées par les multiples courants de Tincrédulité allaient lui demander la certitude et la tranquillité auxquelles elles aspiraient. A cela divers motifs conduiraient; ceux-ci entre autres : la réaction contre le Scientisme, Tinstinct religieux du cœur humain, le besoin de la certitude et un examen plus attentif de TEglise.
Nous Tavons vu, toute une école d écrivains — on peut dire : de grands écrivains — considère la science comme Torigine et le terme de tout. Aux yeux des Claude Bernard, des Taine, des Berthelot, des Renan, des Flaubert, des Zola... (car il y a de ces écrivains sur tous les points du domaine scientifique et jusque dans ce qu'on pourrait croire la pure littérature) — la science est toute-puissante. A elle, désormais, tous les privilèges que revendiquait jadis une Divinité aujourd'hui périmée. La science! Il n'est pas d'autre loi de l'esprit; pas Mt. . J ' 2
d’autre règle de la morale. Dans le vaste univers, tout entier régi par la science, toutes choses : corps et âmes, sont une vaste série de faits liés rigoureusement entre eux et régis par la loi inflexible d’un mécanisme universel. Liberté, miracle, surnaturel sont des mots surannés, auxquels ne correspond aucune réalité. Quant à l’art, à la politique, à la sociologie, à la morale... ils sont du res sort de la science puisque, finalement, il n’y a que la science. Pour soutenir ces prétentions de savants, se formait tout un cortège dont les figurants venaient de l’histoire, de la critique, de la poésie et du théâtre.
Une doctrine ne peut pas aller en ivain à ces extrémités. Aussi voit-on bientôt le scientisme provoquer de toutes parts une réaction.
Tout d’abord la science positive ne saurait absorber toutes les autres. A s’en rapporter à l’expérience, il n’y a pas une science unique, mais des sciences particulières (mathématiques, physique, chimie, biologie, histoire, philosophie), ayant chacune leur objet propre et leur méthode particulière.
(( La génération précédente, celle des Renan et des Taine, avait vécu sous Tempire et sous ^obsession, on peut bien dire sous la tyrannie d’une idée unique, et presque d’une idée fixe, celle de la science. Les merveilleux progrès et les applications indéfinies des sciences positives avaient fait naître dans les âmes les espérances les plus naïves et les plus démesurées. On ne rêvait plus que de naître, de vivre et de mourir scientifiquement. On avait, non pas seulement la religion, mais la superstition de la Science, comme on avait eu,
à répoque de la Renaissance, la religion et même la superstition de Tart. Et cette grande conception de la Science enfermait en son sein, couvrait en quelque sorte de son prestige plus d’une fâcheuse équivoque. D’abord, elle impliquait l’idée ou la croyance que la connaissance du type scientifique est le seul mode de connaissance qui soit à la portée de l’homme. Ensuite, elle effaçait arbitrairement la vieille, la nécessaire distinction entre les sciences morales et les sciences de la nature. D’autre part, à ne tenir compte même que de ces dernières, elle décrétait d’autorité la foncière unité de la science, comme si les sciences mathématiques, les sciences physiques, les sciences biologiques n’étaient pas profondément différentes de nature, de méthodes et d’objet. Et enfin, elle habituait les esprits à ne concevoir, je ne dis pas seulement la science, mais les choses mêmes que sous les espèces de la mathématique. (Victor Giraud. Les Maîtres de l’Heure. Conclusion).
Et maintenant, il est évident que cette science positive ou mathématique, qui prétend absorber toutes les autres, la Science tout court, ne peut réaliser toutes ses promesses. N'étant, au dire de ses partisans et de ses pontifes eux-mêmes, que l'étude des faits et des relations entre lesdits faits, ne servant qu'à enregistrer les lois qui président à la marche des phénomènes, elle se trouve dans l’impossibilité d'atteindre les régions plus hautes où l’esprit de l'homme a besoin de pénétrer pour découvrir sa destinée et les lois de sa conduite morale. Ceci n'est pas l'aboutissement d'une formule et ne se constate pas expérimentalement dans un laboratoire.
Qu'est-ce que Dieu.^^ Qu'est-ce que l’âme.î^ Q^Y
a-t-il dans 1 au-delà? Que faut-il faire pour atteindre heureusement cet au-delà? Toutes ces questions se posent et s’imposent; tout homme se trouve en leur présence. Quiconque est sage doit chercher, au moins une fois, à les résoudre. Et tant qu’il ne les a pas résolues, il porte en soi un vide angoissant.
Or, la science ne saurait nous donner ce qu’elle ne possède pas, que ce soit l’explication dernière des choses, ou que ce soit une règle de conduite.
Il ne lui appartient pas de dire le mot de notre origine et de notre fin. a Depuis six mille ans, tant de progrès accomplis par la science ne nous ont pas fait avancer d’un pas dans la connaissance de notre origine, de notre nature, de notre fin », ne nous ont pas renseignés « sur les seules questions qui intéressent à vrai dire l’homme ». (Brunetière, ReviMe des Deux Mondes, sept. i889,
nov. i89o.)
Il ne lui appartient pas plus de fonder une morale.
La science est toujours en voie de formation. A celui qui lui demande : que faire pour régler sagement ma vie d’aujourd’hui? elle répond toujours : je te le dirai demain. — Mais c’est aujourd’hui qu’il me .faut une règle de vie, car c’est aujourd’hui que j’ai à vivre, à prendre position, à donner telle ou telle direction à mes pensées, à mes aspirations, à mes actes. Impossible! La sicence ne pourrait fournir tout au plus qu’une morale fragmentaire, ajournant le reste à plus tard. Dans le fait, cette morale initiale n’existe même pas. C’est tout au plus si les plus relevées d’entre les sciences : la
LES JEUNES AVANT LA GUERRE 'j9
psychologie et la sociologie sont à même de suggérer, en fait de règle de vie, « des indicatifs mais non pas des impératifs )), selon le mot spirituel de Henri Poincaré. Tant il est vrai que la morale véritable ne peut se baser que sur la religion.
Pût-on tirer une morale de la science que cette morale serait amorale sinon immorale. Tout de même, je ne crois pas qu elle serait immorale. La science et ses inventions sont, par elles-mêmes, indéterminées : elles tournent au bien ou au mal, suivant la volonté de ceux qui les emploient. Qu'on pense plutôt au bien et au mal auxquels la science se prêta dans la dernière guerre.
Chose curieuse! Taine, l’un des grands patriarches du scientisme, le premier chronologiquement, est aussi le premier à en saisir les inconvénients. Il le fait d’une façon timide. D’autres y mettront moins de formes. Ce sont des maîtres incontestés; ils sont rois dans la partie de la science qu’ils cultivent. Ils s’appellent : Lachelier, Fouillée, Renouvicr, Henri Poincaré, Ollé-Laprune, Faguet, Lemaître, de Vogué, Boutroux, Blondel, Duhem, Le Roy, Bourget, Bergson... Sous leurs coups tombent toutes les prétentions du scientisme.
Grand émoi, causé par l’apparition du Disciple, en i89o. Loin de conditionner la morale, la science, comme tout le reste, est justiciable de la morale. Non, dit Bourget, la science ne crée pas la morale; non, la science n’est pas à elle-même sa propre justification. Elle est responsable des conséquences qu’elle engendre, et le professeur Adrien Xiste, austère dans sa vie, mais révolutionnaire dans son enseignement, a sa part dans le crime de
3o LE RENOUVEAU CATHOLIQUE
son disciple Robert Greslou. Et le grand romancier écrit encore dans la préface du même ouvrage : (( La science d’aujourd’hui, la sincère, la modeste, reconnaît qu’au terme de son analyse s’étend le domaine de l’inconnaissable. »
« La science a voulu faire le silence là où elle ne pouvait faire la lumière », écrivait Melchior de Vogüé (Revue des Deiuü Mandes, i5 fév. 1892). Et c’est en quoi « le positivisme nous semble trop peu scientifique ». ,
Dans son discours de réception à l’Académie, Pasteur rappelait que « le mystère qui enveloppe runivers est éternel de sa nature », et que a la notion de l’Infini a ce double caractère de s’imposer et d’êtte incompréhensible ».
Déjà, en 1875, M. Boutroux avait publié un petit livre intitulé : la Contingjenôe des lois de la nature, dans lequel il ruinait l’hypothèse du déterminisme universel. Il faisait observer qu’il y a dans la suite des phénomènes naturels, des solutions de continuité et que les lois auxquelles ils obéissent comportent une certaine part de contingence.
Plus tard, en i889, M Bergson, dans Qualité et quantité, distinguait deux domaines différents : celui de la qualité qui appartient à la philosophie et celui de la quantité qui appartient à la science, laquelle n’atteint pas le réel, mais se joue à la surface des choses.
Plus tard encore, avec plus de compétence que tout autre, Henri Poincaré, dans ses deux volumes : Scienôe et Hypothèse et Valeur de la Science, soutient la même thèse. D’après lui, « les formules scientifiques ne sont pas vraies, elles*
sont commodes. )) Il explique : non pas qu’elles soient fausses et sans rapport direct avec la réalité, mais elles ne sont qu’une représentation et sujettes à révision et à correction, de la réalité; elles expriment une correspondance symbolique, mais non arbitraire avec le réel.
Si les lois de la nature sont contingentes, à plu-s forte raison les actes de Tâme échappent-ils au déterminisme. Cette fois encore, les poètes, les romanciers, les critiques ont emboîté le pas après les mathématiciens et les philosophes. Oui, vraiment, (( la science a perdu son prestige et la religion a reconquis une partie du sien )), ainsi que l’observait Brunetière, un témoin et un acteur de cette évolution.
Si la morale ne trouve son point d’appui qu’en Dieu, il est donc nécessaire à la conscience de chercher Dieu, d’aller à Dieu. Mais la raison et le cœur sont comme la conscience : il leur faut un au-delà. Avec toute son âme, l’homme appelle Dieu. Sous quelque nom qu’il s’abrite, l’athéisme est contre nature. Il nie bien Dieu; il ne le supprime pas; il n’empêche pas non plus d’aspirer à lui. Impossible de le méconnaître : parmi tous ses ressorts d’activité, l’homme possède la faculté religieuse qui l’élève au-desstis des réalités sensibles, seules admises par le Positivisme, et qui le fait chercher les réalités suprasensibles; qui s’adresse à un être supérieur, afin que cet être se révèle à nous, qu’il nous révèle à nous-mêmes. Au fond, c’est cette faculté qui, en nous, actionne toutes les autres; l’homme lui doit surtout d’être
ce qu’il est : grand, noble, désintéressé, prêt au sacrifice, si la faculté religieuse est chez lui droite et vive; petit, égoïste, incapable de dévouement, si la faculté religieuse n’est pas développée. Pour avoir des vertus, pour apaiser ses douleurs, pour diriger ses amours, pour marcher avec force en ce monde, pour s’acheminer avec sécurité vers l’autre, l’homme a besoin du divin. Sans doute, il s’égare souvent, et, dans les pages précédentes, nous l’avons vu aller sur de multiples chemins d’aberration; mais que montrent toutes ces erreurs décevantes, sinon l’existence d’une vérité apa»isante.^
Souvent cette faculté sommeille. Ln cherchant à l’étouffer ou en ne lui donnant pas d’aliment, on peut arriver à l’endormir durant presque toute une vie, mais elle se manifeste encore à certaines heures chez l’individu le plus rebelle; et, dans une société, elle existe toujours. Puisque le Scientisme et le Positivisme refusent de la satisfaire, elle s’adressera à d’autres doctrines.
Une immense inquiétude a traversé la terre.
Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux.
Or, dans le monde, parmi les doctrines qui regardent le ciel et qui en parlent, il en est une qui domine les autres par l’élévation de son dogme, par la pureté de sa morale et par la hauteur de la civilisation qu’elle produit : c’est la doctrine catholique enseignée par l’Eglise.
Taine avait rencontré l’Eglise au cours de ses études sur les Origines de la France contemporaine, et parce qu’il voulait être historien consciencieux, il s’était incliné devant elle, en dépit
des préjugés scientistes que nous lui connaissons. Il est bon de relire une des pages où il nous montre l’action de l’Eglise au milieu de l’humanité. Aussi bien, n’était-ce pas elle qu’allaient interroger, de façon plus ou moins heureuse, tous les jeunes gens qui, las d’errer parmi les négations et les ruines, cherchaient un terrain pour les constructions de demain?
(( Aujourd’hui, après dix-huit siècles, sur les deux continents, depuis l’Oural jusqu’aux Montagnes Rocheuses, dans les moujiks russes et les seltlers américains, le christianisme opère comme autrefois dans les artisans de la Galilée, et de la même façon, de façon à substituer à l’amour de soi l’amour des autres. Ni sa substance ni son emploi n’ont changé. Sous son enveloppe grecque, catholique ou protestante, il est encore, pour quatre cents millions de créatures humaines, l’organe spirituel, la grande paire d’ailes indispensable pour soulever l’homme au-dessus de luimême, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire à travers la patience, la résignation et l’espérance, jusqu’à la sérénité; pour l’emporter par delà la tempérance, la pureté et la bonté, jusqu’au dévouement et au sacrifice.
(( Toujours et partout depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu’on les casse, les mœurs privées ou publiques se dégradent. En Italie, pendant la Renaissance; en Angleterre, sous la Restauration; en France, sous la Convention et le Directoire, on a vu l’homme se faire pa'ien comme au premier siècle; du même coup, il se retrouvait au temps d’Auguste et de Tibère, c’est-à-dire voluptueux et dur : il abusait des -autres et de lui-même; l’égo’isme brutal et calculateur -avait repris l’ascendant; la cruauté et la sensualité
s’étalaient, la société devenait un coupe-gorge et utï mauvais lieu.
« Quand on s’est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer l’apport du christianisme dans nos sociétés modernes; ce qu’il y a introduit de pudeur, de douceur et d’humanité; ce qu’il y a maintenu d’honnête, de bonne foi et de justice. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l’honneur féodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement, ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n’y a que lui pour nous retenir sur notre pente fatale, pour enrayer le mouvement insensible par lequel nécessaire-^ ment et de tout son poids originel notre race rétrograde vers ses bas-fonds. »