TOME IV
avouons-le de bonne foi, il n’y a point de philosophie qui tienne contre un coup de poing vigoureusement appliqué : et tout le monde admettra sans peine qu'il n’y a rien de plus digne de pitié qu’un sage s’essuyant le nez et cheminant avec une paire d'yeux bien et dûment pochés.
La pratique du pugilat a été conservée depuis un temps immémorial chez le peuple anglais. L'enfant est-il arrivé au point de pouvoir se balancer sur ses extrémités inférieures, que ceux qui l'entourent lui enseignent à prendre des attitudes offensives et défensives ; chaque jour il fait le coup de poing, d’abord avec ses frères et sœurs, ensuite à l’école avec ses compagnons. Les parents et les instituteurs semblent ne point observer les luttes journalières qui ont lieu sous leurs yeux. L'enfant s’accoutume ainsi à voir son sang sans frayeur ; il bondit de joie lorsqu'il le fait couler à son adversaire, De l'enfance à l'adolescence, de l'adolescence à la virilité, l’ Anglais s'exerce sans cesse à la lutte. Il apprend bien vite à ne jamais céder ; car l'expérience de chaque jour lui prouve qu'il ne faut qu’un hasard, un coup heureux et inattendu pour abattre un antagoniste formidable et le prosterner à ses pieds. Il ne faut donc pas être étonné si l’Anglais sur le champ de bataille, et partout où il est appelé à combattre, déploie une fermeté et une persévérance sans égales. Bien des gens croient que John Bull, et il le croit probablement lui-même, est constitué d'une pâte toute particulière ; que la Providence l'a doué d’une force et d'un courage qu’elle a refusés aux autres hommes ! Quant à nous, nous ne croyons rien de tout cela : le secret des avantages si souvent remportés par la race anglo-saxonne se trouve dans les moyens qu’elle emploie pour développer ses facultés physiques.
Si le proverbe populaire est vrai, savoir, qu'avec les loups il faut apprendre à hurler, nous devons en justice à nous-mêmes encourager l’enseignement du pugilat. Rien de plus propre que cet exercice à développer la force des muscles du tronc et des bras, et rien de plus efficace pour
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se protéger et se mettre à l’abri des insultes, des outrages de la basse classe. Cet exercice est surtout nécessaire aux hommes faibles ; car au moyen de l’art ils peuvent fréquemment rosser un imprudent provocateur calculant sur la taille délicate, et faible en apparence, de son antagoniste. Cependant, en recommandant le pugilat, nous désirons qu'il soit bien compris que nous ne sommes porté à l'encourager que comme moyen de protection et de défense, persuadé que notre position sociale nous impose l'obligation de pourvoir avant tout à notre sûreté personnelle lorsque nous sommes injustement attaqués. Ainsi le veut la loi naturelle, qui permet, poussé au pied du mur, de repousser la force par la force ; et dans tous les cas de nécessité absolue, on ne saurait, il me semble, blâmer l’usage, tout en condamnant l'abus.
Au nombre des exercices que l’on pourrait enseigner et pratiquer sous la surveillance des parents lorsque les enfants ne sont pas encore d'âge à aller à l’école, et sous la direction des maîtres lorsque le temps est arrivé de les y envoyer, sont compris presque tous les exercices élémentaires et quelques-uns de ceux de l’art des équilibres. Tous les divers mouvements dont nous allons donner l’énumération devraient s’opérer accompagnés du chant ; et rien assurément ne pourrait mieux remplir l’objet que l’on a en vue, que nos chansons de voyages, c’est-à-dire, développer les organes vocaux en même temps que faciliter l’action des membres et la régularité des mouvements au moyen de la mesure. Tous ces airs canadiens composés pour garder le temps sur l'aviron sont d'excellents pas redoublés de cent huit à la minute ; et outre qu'ils auraient le bon effet de remplir la double indication que nous venons de mentionner, lorsque les exercices se feraient dans une position stationnaire, ils serviraient encore, sur la marche, à conserver le pas et la cadence en remplaçant la musique instrumentale. (Ceci, messieurs, n'est pas une spéculation, car maintes et maintes fois durant la dernière guerre, nous avons eu occasion de remar-
quer combien le courage et la vigueur des hommes étaient ranimés, durant de longues et pénibles marches, par les mâles et sonores chorus de cinq à six cents voix répétant les gais refrains de ces chansons, qui font sur les cœurs canadiens ce que le ranz des vaches et certains autres airs produisent dans l'âme des enfants de la Suisse. Dans les exercices gymnastiques, ces chansons auraient encore l'effet de perpétuer le souvenir des valeureux exploits de nos pères qui, sans autres ressources que leurs frêles embarcations et leurs légers avirons, domptèrent les hordes barbares de la moitié de l'Amérique septentrionale, s'en firent craindre par leur valeur et chérir par la réunion de toutes ces vertus chrétiennes et de toutes ces qualités sociales dont ils furent si éminemment doués.
Les mouvements élémentaires peuvent se multiplier à l'infini. Les principaux sont: 1. la rotation à droite et à gauche ; 2. la flexion de la tête en avant et en arrière ; 3. mouvement du corps à droite et à gauche ; 4. demitour à droite ; 5. pas ordinaire en avant et en arrière ; pas de côté et vers la droite et vers la gauche ; 6. pas oblique à droite et à gauche ; 7. pas accéléré en avant ; 8. se lever sur la plante des pieds, et marcher en avant et en arrière dans cette position ; 9. sautiller en place sur la pointe des pieds ; 10. pas gymnastique modéré sur place, les mains sur les hanches ; 11. pas accéléré gymnastique sui place ; 12. pas de course sur place : 13. fléchir alternativement les jambes en arrière ; 14. élever en même temps les jambes en avant et en arrière; 15. fléchir les extrémités inférieures, les jambes réunies ; 16. la marche des mains; 17. flexion des extrémités inférieures, les jambes écartées ; 18. marcher sur les talons : 19. mouvement des extrémités supérieures, les bras pliés sur la poitrine, ensuite tendus en avant, puis élevés au-dessus de la tête, tenant les mains, les doigts et les ongles tournés en dehors ; 20. frapper la poitrine avec les poignets alternativement : 21. élever les bras en avant et en haut et les ramener rapidement à leur place ; 22. circonduction laté-
rale des bras, ou mouvement de fronde ; 23. lancer les bras en avant et en arrière ; 24. fléchir le corps latéralement vers la gauche, vers la droite et en avant ; 25. danse pyrrhique ou militaire des anciens ; 26. mouvement du corps représentant la natation.
Le centre de gravité est le point situé dans l'intérieur d'un corps, autour duquel tous les autres points de ce corps sont en équilibre : il est bien représenté par la direction d’un fil qui soutiendrait un plomb, ou par une ligne perpendiculaire.
Si le centre de gravité est fixe, le corps est en équilibre dans toutes les situations qu’on lui fait prendre en le tournant autour de ce point. Il y a chute inévitable aussitôt que le centre de gravité ne se dirige plus perpendiculairement sur cette base. Si, par exemple, on penche trop la tête en avant, on le rétablit en levant une jambe et la portant soit en arrière ou en avant; ou en se servant des bras et des mains pour rétablir le point de gravité que l'on a perdu, soit par l'effort du vent, soit parce que le plan où l’on est placé est inégal, raboteux, glissant, etc.
Le mot station, en gymnastique, est l’action par laquelle l'homme se tient debout immobile sur un plan solide, mobile ou chancelant, à genoux ou assis, en équilibre sur un pied, sur les orteils, sur les mains, sur la tête ou toute autre partie du corps,ou couché sur un plan horizontal ou incliné.
Le levier est la tige inflexible qui se tourne ou se meut autour d'un point fixe. On distingue dans un levier le point d'appui, le point où agit la puissance, et le point où se fait sentir la résistance.
Il y a plusieurs sortes de marches : la marche en avant, celle en arrière, la marche de côté, la marche ascendante et la marche descendante.
Les marches et promenades nocturnes à la campagne et sur les montagnes sont excellentes pour habituer à apprécier les objets, les distances et les phénomènes naturels qui présentent, la nuit, un aspect différent de celui qu'ils
offrent pendant le jour.
Lorsque l’on gravit une montagne, ce qui est toujours fatigant, on peut, sans cesser de monter, trouver le moyen de se reposer ; c'est de tourner le dos et de marcher en arrière; dans la marche ordinaire, on doit faire de petits pas, et se fixer sur la pointe des pieds le plus que l’on peut, et le moins possible sur les talons. Pour changer de pas en marchant avec d’autres, on fait deux pas en avant du même pied, et un avec l’autre pied.
Indépendamment de la course et du saut, de l’art de lancer les paumes, les balles et les ballons que l’on doit faire pratiquer aux enfants en bas âge, les autres exercices sont plus spécialement du ressort du gymnase et seulement propres à un âge plus avancé, si toutefois nous en exceptons la natation. La natation devrait faire partie de l'éducation primaire quand l'éducation sera ce qu'elle doit être, c'est-à-dire, l’enseignement de tout ce qui peut être utile à l’homme eu égard à sa capacité. Non seulement la natation est utile à la santé, mais elle est encore avantageuse en ce que les dangers de la navigation, de la guerre et des voyages sont plus grands pour toute personne qui ne sait pas nager. Que d’infortunés l’art de la natation arrache chaque année à une mort certaine ! Que d'occasions elle offre aux âmes généreuses de se dévouer pour sauver la vie à leurs semblables ! L'art de la nature ne se devine pas, il faut l'apprendre : sa théorie est la moins utile, l'exercice est tout. Il serait facile dans la plupart de nos campagnes, et même dans nos villes, d’exercer les enfants à nager sous la surveillance des parents et des maîtres, si l'opinion savait apprécier à sa juste vaieur tout ce qu'il y a de bon, d’utile et d’avantageux dans cet exercice. L'établissement de bains publics, si utiles au peuple dans nos grandes villes, si nécessaires à la santé, si négligés de nos jours, ne devrait-il pas attirer l'attention du philanthrope et du législateur ? Ne serait-il pas bientôt temps que la civilisation moderne s’occupât d'un objet considéré par les anciens, nos maîtres en cela comme en bien d’autres choses, d'une indispensable néces-
sité? Mais à défaut du philanthrope et du législateur, le spéculateur—ce qui sonne mieux à l'oreille de bien des gens—ne pourrait-il pas trouver son compte dans l'établissement sur une grande échelle de bains publics où tous, pauvres et riches, seraient adn … pour une modique entrée? C'est alors que les plus ti...des et ceux qui ont la plus grande répugnance pour l’eau pourraient, au moyen de toutes les facilités qui leur seraient offertes, acquérir en peu de temps la faculté de bien nager. Espérons qu'un sujet aussi important (celui de l'établissement de bains publics) finira par attirer l’attention des hommes réfléchis et des capitalistes, et que le temps n'est pas bien éloigné où la génération croissante trouvera le moyen de conserver sa santé, d'augmenter ses forces et de multiplier le nombre des citoyens courageux dans l'exercice salutaire du bain à grande eau, exempt de la crainte et des dangers qui accompagnent le bain en plein canal. Il est pourtant encore une partie de la gymnastique d'une importance incalculable dans les naufrages et les incendies, qui, pour atteindre la perfection chez l’individu, devrait être pratiquée dès le bas âge, laquelle consiste, nous l'avons déjà dit, ‘‘ à grimper au haut d’un mur avec ‘‘ ou sans instruments, au sommet d’un mât ou d’une ‘‘ perche de toutes les grosseurs, ou le long d’une corde ‘ nouée ou lisse, droite, fixe ou vacillante, diagonale ou ‘‘ inclinée, tordue ou lâche, ainsi que par des échelles de ‘‘ corde ; descendre ou glisser de toutes les manières pos- ‘* sibles en se servant des objets que l'on rencontre.’ Nous avons connu à la campagne de jeunes garçons capables de faire toutes ces choses ; et si trop fréquemment de timides papas, et des mamans plus craintives encore, ne ralentissaient l’ardeur et l'audace des enfants, tous acquerraient sans peine ces facultés en s’approvisionnant de glands et de faînes, en dénichant les oiseaux et en se laissant aller au penchant qui porte la jeunesse à essayer ses forces contre tous les obstacles qu’elle peut rencontrer ou imaginer, pour le plaisir de vaincre et de triompher.
Ayant été à portée d'apprécier, il n'y a pas longtemps, tout l'avantage que la société pourrait retirer de ces exercices, je ne puis résister à l'envie que j'éprouve de vous citer un exemple arrivé jusque sous nos yeux, et bien propre à convaincre les incrédules, si toutefois il peut s'en rencontrer à l'égard de faits incontestables. C'était l’an dernier, vers la fin de la navigation, qu'un de ces bateaux qui font le transport à Québec des madriers des grands établissements de MM. Price et Patton, louvoyait paisiblement avec une petite brise par les travers de la Grosse- Isle et de Saint-Thomas, lorsqu'il fut soudainement assailli par un épouvantable ouragan du nord-ouest. Le timonier, peu attentif, n'ayant pas envoyé assez vite dans le vent pour soulager le foc, la drisse qui le tenait tendu fut emportée. Le vaisseau n'ayant plus alors que sa grande voile devient dans un instant hors d'état de pouvoir être gouverné ; mais le capitaine ordonne aussitôt d’abattre cette voile et commande à son premier matelot de monter à la tête du mât pour repasser une autre drisse dans la poulie. Le matelot obéit: mais à peine a-t-il grimpé une trentaine de pieds le long du mât (ces sortes d’embarcations sont dépourvues d'enfléchures), que, soit étourdissement, peur ou autre cause, il se laisse retomber précipitamment en se blessant grièvement dans sa chute. Il n’y avait pas de temps à perdre, un second matelot reçoit l’ordre de remplacer son camarade : il le fait, mais après de vains efforts il se trouve forcé de redescendre sans avoir accompli sa tâche. Cependant, le vent devient de plus en plus violent, et le vaisseau est emporté rapidement vers le sud par le souffle de l’impétueux aquilon. Le capitaine se lance à son tour pour tenter un dernier effort, mais tout est inutile, il retombe consterné ! Alors un homme, un passager, un cultivateur aux larges épaules, à la taille svelte et dessinée, à la contenance ferme et
:urée, se lève et, s'adressant au capitaine, lui dit : ‘‘Est-
‘ce bien tout ce que vous pouvez faire ? vous décidez-
-ous à demeurer les bras croisés ?"” Et lui montrant
en même temps du doigt les gros rochers de la Pointe-à- Guillaume, blanchis par la mer en furie, et vers lesquels la frêle embarcation était emportée : ‘‘ Voyez-vous, ajou- ‘ ta-t-il, 1à la mort nous attend tous dans vingt minutes : ‘* mais avant de périr, voyons ce que peut faire un #abi- ‘* ant.’ I] dit, et saisissant entre ses dents le bout de la drisse, il embrasse le mât de ses quatre membres vigoureux, et dans trois minutes il franchit une hauteur de soixante-dix à quatre-vingts pieds : il est au haut du mât et enlace aussitôt la corre de la hune de son bras gauche, la drisse toujours entre ses dents. Cependant le vaisseau sans voiles est battu au gré des vagues qui font décrire à la tête du mât de gigantesques courbes, des ellipses et des paraboles effrayantes : mais l'intrépide cultivateur n'en est point ému. Soutenu par son bras gauche et ses genoux cramponnés au mât, il passe avec sa main droite la drisse dans la poulie, qu'il ressaisit plus bas ; et dégageant en même temps son bras gauche de la hune, il empoigne de nouveau la bienheureuse drisse, mais cette fois de ses deux mains, et lâchant les genoux, semblable à un aéronaute qui se précipite des nues sous un parachute, il descend majestueusement le long du mât, tandis que le poids de son corps fait monter de la même manière le foc dans sa position. Le timonier fait aussitôt sentir le gouvernail, le bateau s'élève et a le temps de virer lof pour lof à une encâblure des brisants ! Dans cet instant, équipage et passagers poussent tous en même temps un hourra et un ‘‘vive Jean-Baptiste’ qui montent jusqu’au ciel, car ils étaient tous sauvés ! des pleurs de joie et de reconnaissance coulent de tous les yeux ; on remercie l’homme intrépide à qui on doit la vie. Cet homme était M. Magloire Têtu, de Saint-Thomas.
Mais l'utilité de ce genre d'exercice, dont M. Têtu vient de nous donner un exemple si frappant, ne se borne pas aux accidents qui peuvent survenir en mer et dans les naufrages ; car toutes les grandes villes offrent, presque chaque jour, des occasions bien propres à faire apprécier
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les avantages que la société peut en retirer. En effet, ici, ce sont des charpentiers ou des maçons que l'écroulement d'une partie de muraille ou d'échafaud laisse suspendus à quelques restes encore debout, mais si ébranlés que ces infortunés sont à chaque instant menacés d’être ensevelis sous les ruines ; là, c’est un vaste bâtiment, où un incendie déclaré soudainement a coupé la retraite aux hôtes des étages supérieurs ; plus loin, c’est une inondation qui met également en péril des quartiers d’une ville submergée ; ou bien encore c’est une de ces épouvantables conflagrations semblables à celles dont Québec a été deux fois le théâtre dans le court espace de trente jours, qui demande la coopération de tout ce que la nature humaine est capable de concentrer d'énergie, de force, de courage, d’intrépidité et de dévouement pour en arrêter les progrès. Et s’il est une classe d'hommes, dans l'intérêt général, qui, plus que toute autre, ait besoin de ce genre d'exercice, cette classe est bien assurément celle des pompiers. À ce mot de pompiers, votre imagination, messieurs, ne vous peint-elle pas aussitôt cette légion d'anges protecteurs qui, à demi-endormie, n'attend à chaque heure de la nuit que le premier signal de la cloche d’alarme pour courir dans quelque direction que ce soit, où le devoir et le danger l’appellent ? Arrivée sur la scène, rien ne l’arrête: ni le froid ni le chaud, ni le vent ni la pluie, ni la neige ni les tourbillons de fumée sortant des ouvertures d’un édifice, ni les toits embrasés, ni les murs s'écroulant : l'intrépide cohorte est prête à tout affronter, car le sapeur-pompier ne connaît pas de dangers lorsqu'il se trouve une propriété à sauver, une victime à ravir aux flammes, ou enfin, lorsqu'il a une tâche quelconque à remplir. Il se multiplie, il est partout, son activité et son courage ne connaissent point de bornes. Cependant, quoique témoin journalier de la belle conduite des pompiers en toute occasion, il est difficile de s'empêcher d’éprouver une espèce d'enthousiasme chaque fois qu’on les rencontre au pas de course par une nuit obscure, à la
lueur blafarde de leurs torches gaitées, au son inquiet et monotone de leurs petits jeux de cloches, et aux bruyantes démonstrations d’une vigueur toujours nouvelle, se mêlant au retentissement de leur matériel roulant rapidement sur le pavé, ainsi qu'aux sourds mugissements de la foule qui les accompagne. Pourtant ceci n’est rien en comparaison de ce qu’il y a de saisissant dans le spectacle qu'offrent ces hommes courageux, la gaffe, le levier et la hache à la main, abattant et détruisant, poussés par une force magique, tout ce qui pourrait favoriser le progrès des flammes. Mais c'est surtout lorsque, par une espèce d’'essor simultané, vous les voyez se lancer sur des échelles pour atteindre les toits et les faîtes de bâtiments, d'où les portes et les fenêtres, véritables cratères, vomissent des torrents de feu, que l'on se sent saisi de crainte et d'admiration. Placés sur des volcans, leurs blouses couleur de feu les feraient confondre peut-être avec l'élément destructeur, si les cimiers de leurs casques métalliques, étincelants réverbères, ne laissaient distinguer des têtes humaines s'agitant au milieu des flammes ! Anges ou démons, les sapeurs-pompiers offrent dans ces grands tableaux quelque chose en dehors de la nature humaine ! Et qui le croirait (la chose n'est pourtant que trop vraie), la société est parfaitement indifférente aux actes d'héroisme de ces vigoureux athlètes! Serait-ce que, semblables à ces admirables phénomènes de la nature, répétés chaque jour et incessamment sous nos yeux, ils ne nous frappent plus par cela seul qu'ils sont devenus trop communs? Qu'il en soit ainsi ou autrement, si les hommes ne veulent pas être reconnaissants, ils devraient au moins ouvrir les yeux sur leurs propres intérêts, car il n'est pas difficile de prouver, même à ceux dont l’entendement est le plus obtus, que plus les pompiers auront acquis de pratique dans l'art de la gymnastique, moins il y aura d’accidents fâcheux, et plus ils pourront préserver de propriétés. Mais l'autorité civique ne doit pas simplement borner ses efforts à donner de l'éducation physique aux
pompiers, elle doit se rappeler les dangers auxquels ces hommes utiles sont exposés ; la faible compensation qu'ils reçoivent, ct surtout le fait que chez eux la gloire ne les attend pas à la fin de leurs travaux : la gloire, ce puissant stimulant qui soutient le militaire au milieu des plus grands dangers, et qui est comme le point de mire de toutes ses actions ! C'est pourquoi, si l’on entendait bien ses intérêts, on devrait rétribuer davantage cette classe d'hommes si nécessaire, et décorer solennellement les individus qui se seraient distingués par quelque acte de courage ou de généreux dévouemeut. blessés, mutilés ou devenus infirmes durant leur service de pompiers ; leur accorder une pension ou bien leur offrir un asile : et enfin, procurer des secours à la veuve et aux orphelins, lorsque le chef de la famille aurait perdu la vie dans le courageux accomplissement de ses devoirs.
Maintenant, messieurs, avant de terminer, je dois dire que je m'étais imposé la tâche de passer en revue tous ces exercices qui constituent plus spécialement l'art régulier pratiqué en gymnase ; mais parvenu au point où j'en suis, si je ne veux pas trop abuser de votre patience, je vois qu'il me resterait à peine le temps nécessaire pour en faire l’énumération (tant ces exercices sont uombreux et compliqués), et encore moins celui d'entrer dans quelques détails sur chacun d'eux en particulier. Néanmoins, il en est un que je ne puis passer sous silence, à cause de son importance vitale pour tous ceux qui attachent quelque prix à la conservation de leur chef : je fais allusion à l'escrime. [,'escrime non seulement double les forces et l'agilité, mais donne encore des attitudes nobles et gracieuses, de la fermeté, de l'assurance, de l'aplomb à celui qui s’y livre. Quelques philosophes, Locke entre autres, blâment cet exercice comme inspirant ordinairement un esprit querelleur. Il est possible sans doute d’en abuser comme du pugilat et tant d’autres choses ; mais ce n’est pas une raison suffisante pour en négliger la pratique ; car s’il fallait proscrire l'usage de tout ce dont l’homme peut
faire un mauvais emploi ici-bas, avouons que cet être appelé intelligent et raisonnable serait bien vite réduit à une existence purement négative, puisque l'expérience de tous les jours démontre que l'homme abuse de tout, même des choses les plus*saintes et les plus sacrées, L'escrime, pour notre jeunesse instruite, surtout l'exercice du sabre (broad sx'ord), est devenue d'une indispensable nécessité depuis que le puissant argument du bâton, étranger jusqu'ici à nos habitudes, et de récente importation, semble destiné à régler toutes les questions. Sans quelques connaissances dans le maniement du sabre, personne maintenant, en Canada, ne peut considérer sa tête en parfaite sûreté. Cependant, pour celui qui aura eu l'avantage de prendre un certain nombre de leçons dans ce genre d'escrime, il en sera tout autrement ; le terrible shillehah n'aura plus rien de redoutable pour lui, il pourra marcher tête levée, ayant la conscience de sa force et de son habileté à repousser toute espèce d'attaques à coups de bâton. En effet, il est impossible de concevoir, pour celui qui n'est point initié aux secrets de l'art, la facilité avec laquelle un tour de puiguer a droite ou à gauche, écarte de sa tangente un coup dirigé sur la tête et de force à assommer un bœuf. Avec un peu d’exercice dans le genre que je recommande, un homme d'une force ordinaire, armé d'un bon bâton, pourra toujours se faire jour, même au milieu d'un haie de shillehahs. Ces faits méritent bien toute l'attention de la génération croissante ; mais en même temps elle doit se rappeler qu’il est une obligation morale et religieuse qui lui impose d'être paisible dans toutes les circonstances où elle se trouvera placée ; elle doit souffrir, endurer les provocations, les menaces et les insultes ; mais si on l'attaque, alors qu’elle se trouve dans le droit d'une légitime défense, elle doit faire preuve qu'elle a la volonté et la capacité de se protéger et de se faire respecter. Il doit être permis aux descendants des premiers colons, des hommes qui introduisirent la civilisation dans les vastes solitudes de ce
nouveau monde, de faire tout ce qui peut dépendre d'eux pour se montrer partout les égaux de ceux qui, nés hors du pays, viennent y chercher une nouvelle patrie. Le Canada est assez grand pour que chacun y vive sur un pied d'égalité parfaite, sans qu'il soit nécessaire qu'une caste ou une origine domine sur l'autre. Et si le Canadien, mû par une louable émulation, croit devoir rivaliser en bons procédés, en industrie et en intelligence avec ses nouveaux cosujets, il doit faire en sorte de ne jamais paraître en seconde ligne lorsqu'il s'agira de faire preuve d'égalité, de force et de courage; car jamais il ne permettra qu'on le flétrisse de l'empreinte du sceau de l'infériorité. Ainsi, si des circonstances impérieuses exigent que la société songe aux moyens de développer les forces physiques de la jeunesse, nos grandes villes sont assez populeuses pour fournir des élèves, et les chefs de famille assez aisés pour subvenir aux dépenses d'un bon gymnase, Cependant, pour qu'une institution aussi utile soit en état de se soutenir, il ne faut pas l’abandonner aux caprices du hasard et de la fortune, la faire dépendre du plus ou moins de zèle des habitants d'une ville : le gouvernement devrait l’encourager et contribuer à son maintien, ou à défaut du gouvernement, il faudrait la placer sous le contrôle de l'autorité municipale, qui serait responsable de sa mise en opération et de sa bonne tenue.
Dans le moment actuel, tous les peuples placés à la tête de la civilisation, sortis de l'état de torpeur dans lequel ils sont demeurés si longtemps relativement à la récessité des exercices du corps, semblent d'un comun accord donner une attention toute particulière à cet important sujet, des gymnases s'étant élevés depuis quelques années comme par enchantement dans les principales villes de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la France et des États- Unis, la plupart sous la surveillance de l'autorité publique et aux frais des gouvernements respectifs de ces États. Un journal de Paris, /a Semaine, numéro du 12 de décembre dernier, placé entre nos mains par l'obligeance
d'un ami, publie sous le titre ‘De l'enseignement de la gymnastique,’ qu'il est pris des mesures pour introduire cette branche de l'éducation dans les écoles d'instruction primaire pour la ville de Paris. L'écrivain, dans son article, fait voir les avantages que plusieurs nations du continent de l'Europe ont déjà retirés de l'introduction de la gymnastique dans les écoles et les collèges, et termine par des réflexions si analogues à nos propres vues que nous croyons devoir les rapporter textuellement : ‘La gymnastique a été introduite, à titre d'essai, dans ‘! une des écoles communales de Bruxelles, et les résultats ‘‘ qu’elle a produits ont été tellement satisfaisants, qu'au ‘* mois d'août dernier le collège des bourgmestres et des ‘‘échevins de cette ville a décidé qu'à partir du printemps ‘prochain l'enseignement en serait généralisé dans tous ‘‘les établissements placés sous son influence. C'est en ‘‘effet dans les villes surtout que sa nécessité nous paraît ‘‘ flagrante. Les enfants de la campagne ont de l'air et ‘‘ de l'espace, mille occasions d'exercer leurs membres, de ‘mettre en jeu leurs facultés physiques. Tout cela ‘* manque à la jeunesse dont l'essor est resserré entre les ‘quatre murs d’une pension, d'un collège ou dans ‘ l'étroite enceinte d’une cité populeuse. Que l’on songe ‘‘à y suppléer, voilà ce qui, indépendamment de l'utilité ‘‘ de la chose en elle-même et pour toutes les localités, ‘nous paraît digne d’éloges dans l'amélioration que l’on ‘‘ projette au profit des écoles de Paris.’
Si, messieurs, il en est ainsi en Europe, pourquoi le Canada ne ferait-il pas des efforts pour se tenir au niveau des améliorations du siècle? N'avons-nous pas aussi nos chemins de fer et nos télégraphes électro-magnétiques, nos canaux gigantesques et incomparables, comme le majestueux fleuve dont ils complètent le cours navigable? Quand le monde matériel progresse à pas de géant sur ce continent, même dans notre Canada, n’y aurait-il donc que la nature humaine qui serait condamnée à demeurer stationnaire ? Non, je ne le pense pas ; non, vous
ne ie voulez pas: car s'il est nécessaire, comme nous croyons l'avoir prouvé, de développer les facultés physiques de la jeunesse du pays dans les temps ordinaires et pour les besoins journaliers de la vie, il peut survenir des moments de trouble et d'orage, une guerre où l'élite de la population devra être appelée sous les drapeaux pour la défense de ses foyers et de tout ce qui lui est cher. Que ces événements (et ils arriveront tôt ou tard) ne vous surprennent jamais: soyez préparés pour toutes les éventualités, car sur vous pèsera la responsabilité des résultats. C'est le génie qui, à la tête des armées, combine, calcule ses ressources, suppute ses chances de succès, forme ses plans d'attaque ou de défense ; et l'intelligence cultivée doit se trouver partout en tête, soutenue de la force qui ne sait qu'obéir, pour exécuter les conceptions de celui qui ordonne et commande. Mais pour exécuter avec quelque chance de succès, à la tête de cette force qui ne doit savoir qu'obéir, composée de cultivateurs et d’artisans, il vous faut apprendre encore quelque chose, indépendamment de ce que l'on vous aura enseigné au collège : il vous faut de la gymnastique. Supposons un instant que quelques brigades canadiennes soient employées pour l'investissement d'une place forte, que la tranchée ouverte ait produit sur le rempart ennemi l'effet attendu par les ingénieurs, et que l'assaut soit ordonné. Les colonnes d'attaque s'avanceront alors avec leurs armes, chargées de fascines pour combler le fossé, s'il ne l'est pas déjà par les décombres du rempart, et munies d'échelles pour escalader celui-ci. Arrivées au pied de la brèche, on pose les échelles suivant les accidents du terrain et le sang-froid plus ou moins grand des soldats, suivant la résistance plus ou moins vive des assiégés : on les pose perpendiculairement, à droite, à gauche, comme on le peut, fermes ou vacillantes, sous une pluie de coups de feu, de mitraille et de projectiles de toute espèce ; et il faut monter! Les bataillons une fois arrivés à ce point, pensez-vous, messieurs, qu'il serait prudent pour