‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 2)Chapitre 17 sur 123 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

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résistance à la volonté du Créateur, et, partant, loin d'avoir droit à nos hommages, ne doit-il pas être un ohjet de mépris? Tant que les oisifs ne nous montreront pas un brevet d'exemption de Dieu même, ne devons-nous pas crier haro sur les oisifs ?

Qu'on ne vienne pas nous dire que certains pères, grâce à certains systèmes de législation, où les oisifs ont évidemment mis la main, mais que les travailleurs feront quelqu'un de ces jours passer à l'épreuve d’une nouveile discussion, qu’on ne vienne pas nous dire que certains pères ont laissé suffisamment de bien pour permettre à leurs enfants de vivre sans travailler, de génération en génération. Je verrai bien 1à pour ces heureux héritiers l’obligation de faire plus de bien à leurs semblables, ou de faire de plus grandes choses que le commun des hommes, mais nullement une exemption du travail, auquel tout homme est je ne dirai pas condamné, moi, car je regarde le travail comme le premier titre de noblesse de l’homme, mais auquel tout homme est obligé par sa nature même. Mais l’homme n’est intelligent que pour cela. Sans le travail, l'intelligence de l’homme ne s’expliquerait pas ; à moins de prêter à Dieu l’idée enfantine d’avoir fait des poupées à son image, pour le plaisir de les envoyer passer quelques années sur la terre, et de les y voir s’agiter chacune à sa façon, jusqu’au moment où il lui plairait de les appeler à lui. La brute, elle, ne travaille pas dans le sens que nous donnons au travail. Quand elle s’est repue, et qu’elle a pourvu aux moyens de perpétuer l'espèce, elle reste oisive, et c'est dans l’ordre, car elle n'a plus rien à faire. Il y a bien plus, c’est qu’elle n’est capable de rien faire davantage. Pour elle, vivre est tout. En est-il de même de l’homme? Quand il a mangé, bu et dormi, a-t-il fait tout ce qu’il peut faire? Et tant qu’il peut faire quelque chose, a-t-il droit de rester oisif, en supposant même que le bonheur fut là, ce qui est, certes, tout le contraire? Le bonheur de l’homme sur la terre est dans l’action, dans le travail,

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dans l'exercice de ses facultés physiques et intellectuelles. Il est dans le travail des jouissances ineffables, dont l’oisif ne comprendra jamais les douceurs, lui qui se condamne à n’en plus connaître d’autres que celles de la brute.

Dans ce vaste univers, au milieu de ces myriades de mondes, dont nous occupons un des orbes les moins considérables, Dieu, dans ses décrets impénétrables, nous lève à peine un petit coin du rideau mystérieux qui enveloppe son œuvre ; mais en nous disant de croître et de multiplier sur la terre, en nous en donnant même le besoin, en nous donnant une intelligence capable de pénétrer jusqu'à un certain point dans les secrets de la nature, même de s'élever jusqu’à l'idée de l'fôtre suprême, il a voulu que l’homme l’étudiât lui-même ainsi que ses œuvres. De plus, en implantant dans le cœur de l’homme le germe de la bienveillance, Dieu a voulu que l’homme fit du bien à ses semblables, et en lui inspirant le sentiment et l’amour du beau, il a voulu que l’homme cultivât les arts; il a voulu en un mot que l’homme fût savant, bienfaisant et artiste. Sans cela, la plus belle œuvre du Créateur, l’homme aurait été créé ce qu’il est sans but, sans fin, sans objet. Le travail, l'obligation du travail explique seul la présence de l’homme sur la terre, quant à son existence terrestre.

Qui osera se plaindre de la destinée de l’homme ainsi expliquée? Eh ! en elle se trouve son titre à l'empire du monde ; c’est par le travail seul que l’homme est roi de la création. En effet, si, ignorant la puissance du travail de l’homme, nous nous fussions trouvés au commencement du monde, lorsque Dieu conféra l'empire du globe à l’homme, avec l’ordre d’y croître et d'y multiplier, n’aurions-nous pas regardé cet octroi de souveraineté comme une cruelle dérision de la part du Créateur? Quoi! l'homme croître et multiplier, et dominer sur ce globe, lui si faible à côté du tigre et du lion! lui si impuissant contre l'espace à côté de l’aigle, roi des airs ! lui si nu au milieu des frimas du nord et sous les feux de la zone

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torride ! Eh bien, oui ; cet être si faible, si impuissant, si nu, vous le verrez bientôt, grâce à cette étincelle divine qui est en lui, le plus fort et le plus redoutable au milieu de ces êtres forts et féroces, défier l'aigle dans ses courses à travers l'espace et les continents, et dompter les deux pôles comme les tropiques. Il fera plus encore ; car non content de conquérir la surface de ses domaines, il descendra jusqu'aux entrailles de la terre, pour lui ravir les trésors qu’elle y tenait cachés, là où nul autre œil que le sien et celui de Dieu n’a su pénétrer. Ce n’est pas tout ; l’homme après avoir posé le pied sur tous les points de son habitation, s’est mis à penser, comme le conquérant macédonien, s’il n’y aurait pas d’autres mondes à conquérir, et, plus heureux qu'Alexandre, ii a trouvé, en élevant les yeux, les puissances de l'air qu’il a su dompter, et plus haut, les milliers de globes lumineux qui circulent au-dessus de sa tête, et dont il a su suivre et tracer les routes à travers l'immensité. Il serait trop long de citer les conquêtes de l'esprit humain dans la création ; mais qu'il me soit permis de mentionner cette admirable découverte, dont s’honore ce continent, au moyen de laquelle l'homme a désarmé la foudre même, cette arme de Dieu. Un peu plus tard, de nos jours, l’homme enhardi a pu concevoir et réaliser la pensée audacieuse d’obliger cette foudre même à lui servir de secrétaire et de messager. Eh! pourquoi pas? le soleil, qui est pour le moins d'aussi bonne lignée, a bien dû, à l’ordre de Daguerre, devenir dessinateur à notre usage.

S'il était donné à un habitant de l’Élisée, de revenir au séjour les mortels, sans boire en passant de l’eau du Léthée, bien entendu, quel ne serait pas son étonnement, de voir que l’homme à fait plus que réaliser les merveilles dont l'imagination antique avait peuplé le monde mythologique ! En effet, son Jupiter tonnant eut-il des carreaux plus foudroyants que ceux de nos artilleurs ? Et son Mercure, messager de l’Olympe, en fit-il jamais plus que nos télégraphes électriques ? Les outres d’Éole

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seraient aujourd’hui impuissantes contre les bouilloires de nos vaisseaux à vapeur. Il verrait nos modernes Icares se faire presque un jeu d’une tentative qi coûta la vie à celui de la fable. Et quel œil olympien pénétra jamais dans les profondeurs éthérées aussi loin que celui de nos astronomes ? À propos, il est un effort de génie qui n’a de comparable, peut-être, que celui qui conduisit, il y a maintenant deux siècles et demi, à la découverte du nouveau monde, et qui rendra l’année 1846 mémorable dans les fastes scientifiques. L'air, la foudre, le soleil, les étoiles, tout cela se sentait, se voyait depuis bientôt six mille ans. Que l’homme ait découvert quelques-unes des lois qui les régissent, c’est bien admirable sans doute ; maïs ce qui semble l’être bien davantage, si l’on en juge d'aprés l’admiration des savants et la jalousie de plusieurs d’entre eux, c’est qu’il se soit trouvé un homme aui, emporté par son génie dans les régions inexplorées de l’espace, ait dit aux savants étonnés : il y a dans notre système solaire un monde qui est resté inconnu jusqu’à présent. Je ne l’ai pas vu plus que vous; mais observez tel jour, à telle heure, dans telle direction, et vous le verrez. Et aux moment et point fixés, la planète Leverrier, après six mille ans d'existence ignorée, se trouva au bout de toutes les lunettes, et est ainsi entrée dans les domaines de l’intelligence humaine.

Honneur à Leverrier, messieurs, et aux hommes qui, comme lui, ennoblissent, glorifient l'humanité par leurs travaux, et démontrent en même temps la noblesse du travail. Honneur à tous les travailleurs, car chacun peut revendiquer sa part dans ces magnifiques travaux. Ilen revient une part, une bonne part à l'artisan ingénieux qui sait introduire dans son métier quelque procédé économique ou perfectionné ; au chef d'industrie qui dote son pays de fabriques utiles ; au négociant qui ouvre de nouveaux débouchés aux productions du sol natal, ou établit des relations de commerce avantageuses avec d’autres contrées ; enfin le simple père de famille qui,

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avec son humble métier ou son petit patrimoine, sait à force de travail, d'économie et de bonne conduite, bien élever ses enfants, en faire des citoyens utiles : tous peuvent se dire: j'ai contribué pour ma part à ces grandes œuvres de l'intelligence. N'est-ce pas en effet leur travail qui a permis aux savants de se livrer à leurs études et à leurs observations? Mais arrière l’oisif, il n’a rien à revendiquer dans les gloires de l'humanité.

En effet, où en serait l'humanité sans le travail, tel que nous le considérons? D'abord, nous ne serions pas bien certainement ici ce soir, nous entretenant des hautes destinées de l’homme, et les bords magnifiques de ce beau Saint-Laurent, dont nous sommes si fiers, en seraient encore à répéter d’écho en écho les cris de guerre de peuplades barbares s'exterminant les unes les autres. Les contrées même les plus favorisées du globe n'auraient pas dépassé l'ère patriarcale, l'âge de la bergerie, que les poètes ont décoré du nom d'âge d'or. Mais on sait que les poètes en se soumettant au mètre et à la rime ont souvent fait bon marché de la raison et du bon sens. Si Dieu eût voulu que l’homme ne fût que gardeur de moutons, il ne lui eût départi que la somme d'intelligence nécessaire à cette humble occupation. En le douant de facultés propres à exploiter, façonner et remuer le monde, il a voulu que le monde fût exploité, façonné et remué. Et quiconque ne contribue pas à cette œuvre de décret divin, autant que ses facultés le lui permettent, résiste à la volonté divine, recule lâchement devant la tâche qui lui est imposée, et par son oisiveté, son inertie, renonce au droit d'aînesse et de suprématie accordé à l’homme sur la création, et se ravale lui-même au rang de la nature brute et inerte. Pour l’homme sain de corps, il n’y a qu'une excuse à l’oisiveté, c’est l'ineptie. Laissons donc aux oisifs cette excuse, s’ils l’acceptent.

Mais ces oisifs qui se font gloire de l'être, et qui regardent l’homme de travail avec mépris, faudrait-il donc remonter bien haut dans la généalogie de la plupart de

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ces prétentieux personnages, pour y trouver un ancêtre dont le travail les a faits ce qu'ils sont ? Et nous fissent-ils remonter jusqu'à Charlemagne, qu'en résulterait-il, si ce n’est qu'ils descendent de gens qui, de génération en génération, ont vécu aux dépens de leurs semblables ? Mais si les peuples oisifs et crédules ont encensé pendant un temps des idoles de leur fabrique, qu’eux-mêmes au prix de leurs sueurs maintenaient sur leur piédestal, ce temps s'en va, ce temps n’est plus, et plus tôt les débris d'aristocratie qui subsistent encore le sauront, mieux ce sera pour eux. Qu'ils se hâtent d'apprendre, car le nouveau génie qui préside aux destinées du monde, ne connaît plus de temps ni d'espace, et malheur à qui se trouve en travers sur sa route. Il a nom génie des peuples, et 11 porte écrit sur sa bannière: Liberté et travail pour tous, en opposition aux anciennes idées, qui étaient : Liberté pour le petit nombre, travail pour le grand nombre. Les peuples ébahis ne savent encore trop où les conduit le nouveau dieu ; mais pleins de foi et d'espérance en lui, ils se rallient partout à son culte. Il se trouve même de sincères croyants, qui trouvent qu'on se hâte trop. Ils voudraient qu'avant d'élever des autels au nouveau dieu on attendit, en certains pays, que le sol y eût été suffisamment déblayé des ruines de l’ancien culte, et préparé à recevoir le nouveau ; sans quoi les efforts avoriés d’édification sociale qu’on y tente, servent d’argument aux ennemis de la liberté, effraient les faibles, et augmentent l'irrésolution des indécis.

On ne peut se cacher en effet que le régime de la liberté demande, pour être vraiment avantageux, des idées et des habitudes d'ordre, une certaine expérience des choses publiques, que ne peuvent avoir les peuples nouvellement émancipés. L'impatience engendre l’exagération ; on s'imagine qu’on peut rompre tout à fait et tout à coup avec un long passé, et réaliser à la fois les idées de perfection que l’on s’est faites. Il en résulte des luttes acharnées et interminables entre les forces sociales, et au lieu de

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la liberté l'on a l'anarchie, la démoralisation, l’affaiblissement général. L'on ne saurait trop répéter aux peuples en travail d'émancipation politique, qu'il ne suffit pas, pour vouloir une chose, qu'elle soit bonne, juste et raisonnable en elle-même ; mais qu'il faut en outre qu'eile soit possible sans déchirement, sans entraîner de ces folles luttes politiques qui ne servent qu'à retarder les progrès de la liberté, en jetant les peuples dans le découragement. Puis il se trouve quelquefois des peuples dans une position toute particulière, à qui la prudence ne permet pas d'attendre, et pour qui, comme dit La Fontaine, un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.

Ici se présentent d’elles-mêmes à la pensée ces belles et riches contrées qui occupent la partie méridionale de ce continent, où des peuples trop tôt émancipés épuisent depuis seize ans la vigueur de leur jeunesse en efforts impuissants, sans avoir encore pu fonder chez elles un gouvernement stable sur les bases d'une sage liberté. Et voilà qu'une nation voisine, forte de ses institutions gouvernementales, forte de ses immenses ressources, fruit d’un travail actifet habilement appliqué, pousse ses armées envahissantes et victorieuses jusqu’au cœur du Mexique, l’une des plus favorisées de ces contrées.

Si les tentatives de liberté faites prématurément chez certains peuples, y retardent le règne de la vraie liberté, en offrant un appas irrésistible à mille ambitions rivales, que les peuples qui, comme nous, ont pour veiller sur leur adolescence une autorité assez forte pour imposer à toute folle ambition, sachent tirer d’utiles leçons de la situation actuelle du Mexique. La cause première des malheurs actuels du Mexique est le manque absolu d’éducation chez la masse du peuple. Avec une intelligence plus cultivée, le Mexicain eût voulu se faire une existence plus relevée, il eût travaillé davantage et mieux, ses idées se fussent agrandies, un patriotisme vigoureux et éclairé eût quintuplé la force que lui eût donnée l'exploitation habile des ressources inépuisables de son pays, et ce n’au-

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C'est donc véritablement d'une lutte morale et intellectuelle que le Mexique est aujourd'hui le théâtre, comme il le fut au temps de Cortès. Aujourd'hui comme alors, des poignées d'hommes, avec les moyens que fournit une culture intellectuelle plus avancée, balaient devant elles, comme la poussière, des armées beaucoup plus nombreuses, mais dépourvues de ces moyens. Reconnaissonsle, messieurs, l'intelligence cultivée a le monde pour héritage. Et s’il en était autrement, il faudrait douter de la Providence ; croire que notre Dieu ressemble à ces dieux insouciants, et problématiques encore d’Épicure, qui laissaient le monde aller à son gré, sans plus s'en inquiéter que s’il n’eût pas existé. Notre Dieu à nous a voulu que le travail, guidé, stimulé par l'intelligence, eût l'empire du monde. Et s’il est arrivé quelquefois que la barbarie l'ait emporté sur la civilisation, c'est que la civilisation s'était endormie dans l'oisiveté, mère de tous les vices. Lorsque l’ancienne Rome succomba, il y avait longtemps qu’elle vivait des dépouilles des peuples vaincus ; il y avait longtemps qu’elle avait renoncé à sa haute mission de civilisation, et ce fut au sein de l’orgie qu’elle sentit l'étreinte des rudes peuplades du Nord, qui venaient venger le monde, en exécutant la justice de Dieu.

En tête des réflexions qui précèdent, j'ai, comme point de départ, signalé le préjugé funeste qui frappe de mépris le travail, et par conséquent les travailleurs. Il est une autre erreur qui n’est pas moins funeste, et qu’il n'importe pas moins de combattre ; je veux parler de cette notion absurde, injurieuse à la divinité autant qu'elle est pernicieuse à l'humanité, selon laquelle le travail serait une peine à laquelle le Créateur aurait condamné l'homme. Hélas ! s’il faut des peines expiatoires en ce bas monde, n’y a-t-il pas assez des mille et une infirmités auxquelles l’homme est sujet, les maladies, les accidents, les malheurs de toute espèce, sans y ajouter encore le travail,

qui n’est chez l'homme, pour ainsi dire, que la continuation de l'œuvre créatrice de Dieu, en tant qu'il s'applique à la matière, et qui tend à rapprocher l'homme de Dieu, en tant qu'il s'applique aux choses spirituelles ?

Si cette doctrine de la nature pénale du travail n'était pas funeste, surtout par rapport aux classes laborieuses, on pourrait ne guère plus s'en occuper que de maintes autres absurdités, qu'on laisse reposer en paix dans les cerveaux qui les enfantent ou les adoptent. L'artiste et le savant n’en poursuivraient pas moins avec ardeur, avec amour, avec bonheur, les beaux, les sublimes, les utiles travaux qui feront leur gloire et celle de leur pays. Mais cette doctrine, qui ressemble si fort au fatalisme, qui tient engourdis cent quarante millions de nos semblables dans l’ancien monde, mais cette doctrine, comme le fatalisme musulman, étouffe chez les hommes, sous l’idée d'une inévitable nécessité, celle d'améliorer leur condition et de rechercher les moyens d'y parvenir. C'est ainsi que les masses des peuples sont tenues courbées sous le joug qu'on a l'audace et l'adresse de leur imposer. Eh ! voici le secret: le christianisme, en proclamant la fraternité entre les hommes, porta le coup de mort à l'esclavage antique, qui ne reposait que sur la force brute, et les modernes exploitateurs de leurs semblables ont voulu remplacer la verge par une idée, par une croyance. Cette foule de peuples émancipés, se sont-ils dit, va nous demander compte et raison de notre opulence et de notre oisiveté. Elle va vouloir savoir pourquoi nous sommes riches et fainéants, et elle pauvre et succombant sous le poids du travail. Disons-lui que Lieu l'a con-

damnée au travail, et que nou s, nous, préposés de Dieu pour la gouverner, et r, pour pri le notre administration, du fruit net ses “ueurs et de ses travaux.

Il n’est pas besoin de dire que les peuples ont cru longtemps à cette doctrine; mais ils commencent à douter et à discuter. e nouveaux précepteurs sont sortis du sein

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du peuple, qui ont dit que tout homme est obligé de travailler selon ses forces, son intelligence, sa position sociale ; qu’un oisif, fât-il millionnaire, n'est pas plus exempt du travail que le plus humble mercenaire ; qu'un homme qui ne fait rien d'utile est un membre à charge à la société, qu'il est même dangereux, ne fût-ce que par le mauvais exemple qu'il donne par son oisiveté, Qu'estce donc lorsque le riche oisif, comme ce n'est que trop souvent le cas, n’emploie son temps et ses richesses qu’à répandre autour de lui le vice, la débauche, la persécution ?

Sous l’ancien régime on avait une maxime qui, dans les temps et dans les lieux où elle fut suivie, contribua à mitiger ce qu'il y avait de vicieux dans le système social: Noblesse oblige, disait-on. Aujourd'hui que les nobles ne sont plus, et que la principale distinction sociale est la richesse, le riche, qui a hérité de la position du noble dans la société, doit en accepter les obligations et prendre pour règle que : Richesse oblige. fites-vous riche, faites valoir vos richesses, augmentez encore votre fortune: l'accumulation des capitaux est la mère des grandes entreprises :--travaillez. Ne vous sentez-vous pas l'aptitude aux affaires, livrez-vous à quelque étude utile; enrichessez votre esprit :—travaillez.—N'êtes-vous pas propre aux travaux de i’intelligence, occupez-vous d'œuvres de bienveillance : tout le monde est capable de faire du bien à ses semblables. Et cela aussi c'est travailler, et de la façon qui n'est pas la moins méritoire. Vous prétendez au titre d'homme d'honneur; mais est-ce honorable à vous, riche oisif, de ne pas remplir votre tâche dans la société où vous vivez? Ces richesses que vous prodiguez en objets de luxe et d'amusement frivole, elles ne sont pas votre œuvre, elles eussent existé sans vous. Eh! quand elles seraient votre œuvre, ne devez-vous rien à la société qui vous les conserve, à Dieu qui vous les a données de préférence à d'autres? Rendez donc à la société ce que vous lui devez, à Dieu ce qu'il attend de vous,

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dans la grande œuvre du progrès et du bonheur de l'humanité.

Si les sentiments du devoir et de l'honneur ne peuvent rien sur vous, écoutez. du moins celui de la honte. Savezvous qu’à Athènes l’oisiveté était un crime, oui, un crime puni de la peine de mort? Les législateurs des autres peuples civilisés n’ont pas eu le courage, ou n’ont pas senti le besoin de porter une peine aussi sévère contre l’oisiveté, que le firent Dracon d'abord, et après lui Solon, l’un des sept sages de la Grèce; mais personne n’a jamais essayé de laver la tache d’infamie que ces deux grands législateurs ont imprimée à l'oisiveté.

Dracon et Solon légiféraient pour un peuple libre, et l’état d’'anarchie dans lequel ils trouvèrent tous deux leur pays leur apprit que l’oisiveté enfante chez le peuple des esclaves, chez les grands des tyrans. Aussi les peuples les plus industrieux furent-ils presque toujours les plus libres. Sans parler des anciens, on rencontre entre autres, chez les modernes, les républiques d'Italie, les villes anséatiques, et, de nos jours, l'Angleterre, la France, la Belgique et les États-Unis. C’est que les peuples industrieux ont plus que tous les autres besoin de liberté, et qu'ils trouvent dans leur travail les moyens de l’acquérir et de la conserver. On dit souvent que la liberté est la mère de l’industrie: je croirais plutôt que c’est l'industrie qui amène la liberté, ou au moins que ce sont deux sœurs jumelles qui s’entr’aidant croissent l’une avec l'autre. . Travail et liberté, messieurs, liberté et travail ; hors de là point de salut.

Mais l'oisiveté est-elle donc si attrayante qu'il faille avoir recours à tant de raisonnements pour la combattre ? Vous comprenez, sans doute, que par l’oisiveté je n’entends pas seulement l'entière cessation de tout travail, mais aussi cette paresse de l'esprit qui vous empêche de développer dans le travail toutes les ressources de votre intelligence, à votre avantage, comme à celui de votre pays et de l'humanité entière. Car ce sont les grands

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travailleurs qui font les grands peuples, et ce sont les grands peuples qui poussent l'humanité en avant. N'y eût-il que cette pensée, et le travail fût-il vraiment pénible en lui-même, comment, avec la haute destinée du travail devant les yeux, ne résisterait-on pas aux fausses douceurs de l'oisiveté? Ses charmes, si elle en a, sont tout à fait négatifs; ce sont les charmes de la torpeur intellectuelle, qu’il faut bien sentir à moins de cesser de vivre, faute de pouvoir goûter ceux que procure le travail, quand de bonne heure l’on en a contracté l'habitude. Et ici je prie mes jeunes amis qui m'écoutent de me prêter un attention particulière. Quelqu'un a dit que l’homme était un animal d'habitude : et c’est une grande vérité, si, comme on fait de certaines vérités, on ne la pousse pas trop loin. Oui, messieurs, de bonne heure habituez-vous à un travail continuel et régulier, et je vous prédis, en provoquant un démenti de la part de tout et chaque travailleur dans le sens que nous donnons au mot, je vous prédis que vous vous complairez dans votre travail ; que vous l’aimerez pour lui-même, abstraction faite des avantages individuels que vous en attendriez; que l'oisiveté ou l’inaction, au delà du repos indispensable qu'il faut à l’homme, deviendra pour vous une source d’ennui insupportable. J'ai connu des travailleurs, même de simples artisans, pour qui le repos obligé des dimanches et fêtes était un supplice, et qui soupiraient après le lendemain pour reprendre leurs travaux rudes, il est vrai, mais devenus agréables par l'habitude. Maintenant consultez les oisifs d'habitude, et je vous assure que vous les trouverez presque tous redoutant le lendemain, qui ne leur promet que l'ennui de la veille, peut-être aussi un certain remords secret qu'ils n’osent s'avouer, mais qu'ils sentent malgré tout, qui leur reproche de vivre en npposition aux lois de Dieu et de la nature. Oh! si les oisifs pouvaient sentir, pendant un jour s-alement, les vives et intimes jouissances que procure le travail, il cesserait d'y avoir des oisifs dans le monde. Archimède,—un rude travailleur

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celui-là, puisque les Romains, après s'être rendus maîtres de Syracuse, le surprennent occupé sur la place publique à tracer des figures de géométrie, —Archimède devint un jour fou de joie d’avoir résolu un problème qui l'occupait depuis longtemps, et sortit dans la rue en courant et criant : Je l'ai trouvé, je l'ai trouvé. Et demandez aux grands travailleurs en tous genres de quelles joies ineffables ont été recompensés leurs travaux, leurs méditations, lorsque le succès est venu couronner leurs efforts et leur constance.

Certains moralistes ont donné les passions de l’homme pour mobile à l’activité, au travail. C'est ce qui a fait dire sans doute à quelqu'un, que, sans la révolution française qui mit en jeu toutes les passions, Napoléon aurait mené une vie de bon et simple bourgeois dans quelque petite ville de France. Je n’en crois rien pour ma part; l'intelligence de cet homme était faite pour remuer le monde, et d'une façon ou d’une autre le monde aurait senti son passage. S'il n’y avait eu qu'un grand capitaine en lui, à la bonne heure; mais son code et ses travaux diplomatiques et administratifs, et les écrits qu'il a dictés, montrent qu’il y avait aussi chez lui un grand homme d'État et un profond penseur. Avec cela on remue le monde aussi bien qu'avec l'épée. Voyez, lorsque le géant a été enchaîné sur son rocher, son intelligence de flamme, semblable aux vautours de Prométhée, lui a dévoré les entrailles.

Les passions peuvent bien donner telle ou telle direction

à l’activité de l’homme, imprimer une plus forte impulsion à cette activité ; mais le mobile principal, primitif, descend de plus haut ; il tient à la nature même de l'âme ou de l'intelligence humaine, substance naturellement, nécessairement active. En effet, l’action est l'intelligence même, et l'intelligence est l’action ; l'intelligence ne peut se supposer sans action, pas plus que l'action sans intelligence, et un être intelligent qui cesserait un instant d'agir cesserait par là même d'être. Dieu, l’in-

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telligence suprême, agit, travaille sans cesse ; son œil et son doigt divins sont toujours et partout présents et en action, dirigeant et conservant son œuvre. Elle est si nécessairement active votre intelligence, qu'elle ne cesse et ne peut cesser jamais d'agir. Pendant que votre corps renouvelle ses forces dans le sommeil, puise une nouvelle vie dans une mort momentanée, votre âme, nature immortelle et partant infatigable, infatigable et partant immortelle, ne pouvant plus agir dans le monde de son corps, se crée des impressions qui lui restent de son commerce avec lui, un monde à elle, monde vaporeux et fantastique, dont elle vous laisse à votre réveil les souvenirs gais ou tristes, clairs ou confus, plus ou moins conformes ou opposés aux idées de la veille. C'est encore un grand mystère que les songes, que je n’essaierai certes pas d'éclaircir, et dont je ne parle que pour mieux faire sentir l'activité incessante de l'âme humaine. Or, le travail n'est autre chose que l’action de notre âme, au moyen de notre corps, de nos organes que Dieu nous a donnés pour agir sur la matière, la façonner, l'exploiter selon ses vues qui sont son secret à lui, et dont nous devons espérer de connaître quelque chose un jour.

Qu'on ne rabaisse donc pas la divine origine et es hautes fins du travail. Qu'on ne fasse donc pas à Dieu l'injure d’avoir fait, de sa plus noble créature ici-bas, un mercenaire, un vil esclave, j'allais presque dire une bête de somme. Je ne sais plus quel philosophe, devant qui on remarquait que Dieu avait fait l’homme à son image, répliqua : Helas! l'homme le lui a bien rendu. Et l'homme a fait plus, c'est d'attribuer à Dieu ses propres œuvres. Certains hommes doués de plus de force, de courage, de lumières que la masse de leurs semblables, au lieu d'employer ces dons de Dieu au bonheur, à l'avancement de l'humanité, s'en sont servis au contraire pour l’exploiter. Et lorsqu'ils ont eu courbé les peuples jusqu'à la terre sous le poids du joug imposé par eux, lorsque les peuples ont été, par un travail abrutissant, réduits

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presque au rang de la brute; enfin lorsqu'ils ont eu rabaissé l'homme si bas, si bas, qu'ils ont eu honte et frayeur de leur œuvre, ils ont osé, joignant le sacrilège au blasphème, faire proclamer jusque dans les temples que c'était là l'ouvrage et la volonté de Dieu.

La volonté de Dieu, c'est que tous les hommes soient heureux, que les bonnes choses de ce monde soient, autant que possible, fraternellement réparties entre tous ; et si cela n’est pas, c'est que l’homme fait un mauvais usage des nobles facultés dont il est doué, c'est qu'il ne travaille pas selon les vues de la Providence, qui a fourni amplement ce globe des moyens propres à rendre la vie agréable à l’homme. Ilest bon, il faut que l’homme sache, quand il est malheureux, ou que c'est sa faute en usant mal des dons de Dieu, ou que c’est la faute des lois, des iustitutions sociales sous lesquelles il vit, afin qu'il s'’amende lui-même ou qu’il travaille à réformer les lois et ses institutions sociales. C’est un beau sentiment sans doute que la soumission à la volonté de Dieu ; mais c’est le pervertir que de le pousser jusqu'au point de souffrir patiemment l'exploitation et l'abaissement. Serait-ce donc en vain que Dieu aurait donné à l’homme le sentiment du juste et de l’injuste? Je ne veux pas dire que, si tous les hommes le voulaient, il n’y aurait pas de malheurs, de peines, de souffrances sur la terre ; mais le malheur serait beaucoup moindre, et l’on ne verrait pas les âmes bienveillantes, à la vue des maux qui affligent l’humanité, désespérer d’y trouver un remède qui ne serait pas pire que le mal. Le malheur relatif est inévitable, il est inséparable de notre nature imparfaite. Dieu, Dieu seul se suffisant à lui-même, peut jouir d'un bonheur parfait. Mais si le malheur est nécessaire, inévitable, l'excès du malheur ne l'est pas moins, et cependant il y a des millions d'hommes qui vivent dans l'excès du malheur. Et cet excès vient de l’homme et non de Dieu, et c'est l’homme qui en répondra ; l’homme qui l’a fait, l’homme qui ne l'a pas empêché, l'homme qui n’y a pas

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remédié. L'histoire est là, vous savez, pleine d'exemples de grandes expiations, proclamant au milieu du feu, du sang et des ruines, la loi de solidarité entre les générations et entre les peuples. Malheur donc aux hommes, malheur aux puissances qui au lieu de travailler, selon les vues de Dieu, à l’avancement et au bien-être de l’humanité, se servent de leur lumière et de leur pouvoir pour l’opprimer et l’abrutir; et cela sous le vain prétexte de l'ordre public, comme s'il pouvait y avoir de l'ordre public, où il y a dégradation de l'homme, mais en réalité pour maintenir certaines classes privilégiées dans une opulente et inutile oisiveté, et perpétuer l'exploitation de l’'homine par l’homme.

Excusons cependant ceux qui, par leurs paroles ou par leurs écrits, ont contribué à répandre ou à maintenir la doctrine de l’obéissance passive. Il a pu se trouver des temps et des lieux où il eût été dangereux, et contre l’intérêt même des peuples, de proclamer trop hautement l’absurdité, l’immoralité, l'impiété de cette doctrine. Il n'est pas toujours bon de proclamer certaines vérités. Chaque vérité a son temps marqué, avant lequel elle court le risque d’avorter, et de tuer la société qui lui donne le jour. Un philosophe du dernier siècle, à qui, à la vérité, on reproche beaucoup d'égoisme, Fontenelle, disait que, s’il avait la main pleine de vérités, il se donnerait bien de garde de l’ouvrir. Il y a peut-être, en effet, dans ce mot plus d'égoisme que de philanthropie ; mais il n'en sert pas moins à faire voir que toute vérité n'est pas toujours bonne à dire. Qui niera, par exemple, que les idées de liberté sociale et politique n'aient été proclamées trop tôt en France ; qu'il eût été mieux d'attendre que les idées d'ordre et de morale publics y eussent préparé les esprits ? Mais Dieu, dont la justice se fait quelquefois attendre pour être plus terrible, a voulu sans doute montrer, par la grandeur du châtiment, combien sont coupables ceux qui traitent les peuples comme s'ils étaient faits pour eux et non pour lui.

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