DU PRÊËTRÉ ET DU SPIRITUALISME DANS LEURS RAPPORTS AVEC LA SOCIÉTÉ
MESSIEURS, —Vous comprendrez facilement l'union des mots prêtres et spiritualisme que présente ce titre, quand je vous aurai dit que à mes yeux et dans le sujet dont je vais avoir l'honneur de vous entretenir, les idées qu'ils expriment sont inséparables, ne font qu'une pour ainsi dire. Dans le cours de ma thèse le mot spiritualisme exprimera tout ce qui tient à l'âme humaine, à ses sentiments, à ses aspirations, à ses besoins, par opposition, à ce qui, chez l'homme, tient aux sens, à leurs désirs, à leurs affections, comme aussi à leurs besoins, ce que j'appellerai matérialisme. Or, le prêtre, qu'est-ce autre chose que le spiritualisme personnifié, le spiritualisme en action au sein de la société? Le prêtre, n'est-ce pas l'esprit, dégagé de la matière, parlant aux hommes des choses spirituelles ; révélant à leur intelligence, faisant fructifier dans leurs cœurs les éternelles vérités, dont la main du Créateur a déposé les germes au fond de l'âme humaine ? Sous re point de vue, l’on voit que en parlant du prêtre, je ne pouvais guère me dispenser de parler aussi un peu du spiritualisme dans ses rapports avec mon sujet; car des idées qu’on se fera sur le spiritualisme devra dépendre l'espèce comme le mode et la somme d'action que l'on attribuera au prêtre dans la société politiqu De même aussi de la justesse des idées que prêtres et laïiqwes se formeront là-dessus dépendra le progrès continu de l'humanité ; comme aussi ses temps d'arrêt seront dus principalement, sinon uniquement, aux idées fausses ou incomplètes qui auront cours sur le méme sujet. C'est la ferme conviction que j'ai de la vérité de cette double proposition, jointe à l'observation qu'on n'a pas eu toujours et partout des idées justes et saines à cet égard, qui m'a fait entreprendre le présent travail : ébauche imparfaite que je vous livre, jeunesse studieuse, comme pouvant
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contenir quelques considérations dignes de vos méditations, quelques matériaux, au moins, dont vous pourrez tirer quelque parti dans le cours d'une carrière qui «era, je n’en doute pas, une des plus brillantes et des plus utiles qu'aucune génération ait encore fournie dans notre pays.
On vous l’a dit souvent, et j'aime à vous le répéter ; la patrie a conçu de vous les plus grandes espérances en vous voyant vous associer pour mieux cultiver votre intelligence, au lieu de faire comme beaucoup de vos devanciers, perdre les loisirs de vos plus belles années dans de vaines dissipations, et à la recherche de plaisirs énervants et abrutissants. Aussi n'ai-je qu'une crainte pour vous, c'est que voyant la supériorité que vous ne manquerez pas d'acquérir bientôt, sur vos aînés, sous le rapport de la culture intellectuelle, vous ne soyez tentés de vous croire aussi leurs supérieurs sous le rapport de l'expérience, qui ne s'acquiert que par un long commerce avec les hommes et les choses. Permettez-moi donc de vous mettre en garde contre ce danger, en vous rappelant que si la sensualité fit perdre le paradis terrestre à nos premiers parents, l'orgueil fit perdre le paradis céleste aux plus élevés d'entre les anges.
Je n'ai pas besoin de vous faire apercevoir combien est vaste le sujet dont je vais vous entretenir; il l’est à tel point que, pour le traiter convenablement, ce n'est pas une simpie lecture, mais bien un cours ou un livre qu'il m'aurait fallu composer, si j'en eusse eu le temps et la capacité. Vous ne serez donc pas surpris de voir certaines propositions manquer des développements qu'elles auraient demandés; d'autres présentées comme admises, qui auraient peut-être exigé quelque démonstration ; d’autres emfin qui se feront remarquer par leur absence : je compte sur votre indulgence pour suppléer à toutes ces lacunes ; et j'entre en matière.
L'histoire nous apprend que, lors de l'avènement du christianisme, et lomgtemps déjà auparavant, une pro-
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fonde inquiétude s'était emparée de tous les esprits pensants. On avait devant les yeux cette immense fabrique de l'empire romain, et on ne lui voyait pas de fondement moral. Lamour de la patrie divinisé avait été jusque-là un principe de vie et de force morales pour les nations de l'antiquité ; mais cet élément vital du monde paien venait d'être broyé sous les pas des légions romaines. Rome avait-elle au moins des dieux à donner à l'univers asservi ? Hélas ! Cicéron avait dit déjà que deux augures ne pouvaient plus se regarder sans rire. Que restait-il donc au monde pour l’empêcher de retomber dans le chaos? La force physique. rien que la force physique. Or, on savait qu'on ne gouverne pas les hommes avec la force physique seule. Le colosse romain était donc alors, comme l'épée de Damoclès, suspendu sur le monde qu'il menaçait d'écraser bientôt de sa chute, Le monde allait donc périr? Non: l'humanité avait foi dans son salut ; quelque chose lui disait qu'elle ne devait pas périr. Quel était précisément ce moyen de salut que la Providence lui réservait ? elle l'ignorait, mais elle était dans l'attente. Elle savait seulement que le monde souffrait du manque d'idées morales et religieuses, et qu'il devait être sauvé par une nouvelle idée morale et religieuse. Et Dieu, qui inspirait cette espérance à l'humanité, ne la trompait pas. Cette idée régénératrice elle était sous l'incubation divine dans un coin presque ignoré du monde alors, au moment même où la cité impératrice, parvenue au plus haut point de sa grandeur, allait commencer à décroître, mais après avoir providentiellement, même par sa décadence, préparé les voies à l'idée nouvelle, à la parole d'amour du Christ.
Dix-huit siècles et demi se sont écoulés depuis cette époque mémorable, dix-huit siècles pendant lesquels la loi de charité à été enseignée aux hommes, et à l'heure qu'il est on retrouve dans les esprits une inquiétude et une attente semblables à celles qui marquèrent la fin de l'ère ancienne, Le doute encore une fois enveloppe le monde de sa brume épaisse et lourde ; les yeux sont obscurcis,