TOME IV
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les poitrines oppressées, les cœurs affadis. Au milieu de cette sombre atmosphère, pointe-t-il quelque lumière à l'horizon, on ne saurait dire si c'est la lueur d’une nouvelle aurore, ou le reflet d'une nouvelle conflagration ; si c'est l'erreur ou la vérité, la folie avec sa torche incendiaire, ou la sagesse avec son flambeau bienfaisant. En arrière, crient les uns ; depuis un siècle nous faisons fausse route; nous errons dans des déserts arides, où nous ne trouverons que des tombeaux ; abandonnons des chefs perfides, et retournons aux ognons d'Égypte. Hn avant à pas précipités, vocifèrent les autres ; fermons l'oreille à de vains conseils de prudence ; brûlons nos tentes qui embarrasseraient notre marche : ruons-nous tête baissée sur tout ce qui nous fera obstacle, et la terre promise est à nous. Puis il y a la gent moutonnière, race paresseuse et craintive qui ne voudrait ni avancer ni reculer. Pour elle tout est pour le mieux : tout est fait, tout est dit; l'humanité est arrivée au port, et il ne lui reste plus qu’à jeter l'ancre dans les eaux dormantes du paisible s/atu quo. Et l'humanité indécise ne marche qu’à pas incertains et timides, n'ayant : en de victorieux à répondre aux partis extrêmes qui la tiraillent en sens opposés.
Est-ce donc que la loi de l'Évangile ne suffirait plus aux besoins et aux aspirations de l’humanité? Ne sufitil plus aux hommes d’être frères ? Veulent-ils, nouveaux Titans, escalader l'Olympe, et devenir des dienx ? Non; l'homme est bien loin d’avoir usé ou dépassé l'Évangile ; bien au contraire, c’est vers la réalisation sociale de l’Évangile que l’on veut marcher ; et loin de vouloir s'asseoir au banquet des dieux, les peuples ne demandent que du pain et de la liberté. Maïs les résistances obstinées que l'on oppose aux justes réclamations des peuples, les irritent ; des hommes ou ignorants, ou avides, ou ambitieux, souvent tout cela à la fois, profitent de leurs mécontentements pour les entraîner dans mille entreprises folles, téméraires, partant inutiles, toujours funestes, qui ne font
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souvent qu'empirer leur sort. D'un autre côté, réussiton à renverser des oppresseurs, on se trouve le lendemain de la victoire avec de nouveaux tyrans, ou des hommes incapables, qui n’ont su que détruire et ne peuvent rien réédifier. Il manque aux peuples, non des hommes de vigueur et d'action, mais des hommes de conseil éclairés, saints, dévoués, dont la parole aurait l'autorité des anciens oracles que l’on consultait dans toutes les grandes occasions. En d'autres mots, il manque aux peuples une grande puissance morale au-dessus et en dehors des intérêts et des passions individuels et terrestres. Cette puissance, les peuples du moyen Âge l'avaient dans l'Église ou le clergé ; et par des causes que je ne mentionnerai pas ici, cette puissance n’exerce plus dans nos sociétés actuelles qu’une influence politique bien médiocre, sinon à peu près nulle. C’est ce qui fait que certains publicistes, convaincus que le spiritualisme ou la religion, qui en est l'expression sociale, est indispensable à la société ; et voyant l'antique foi s'affaiblir, et par suite le frein religieux se relâcher parmi les hommes: ou bien encore voyant l’enseignement religieux en dehors ou au-dessous des besoins actuels de la société, se sont mis à attendre, à prédire un nouveau Messie, une nouvelle religion, en d'autres mots, une nouvelle idée sociale. Et l’on sait quelles extravagances sont déjà écloses de cerveaux exaltés, à commencer par certains disciples de Saint-Simon à venir jusqu’à M. Cabet.
Que ces moralistes se rassurent; l'Évangile suffit à l'humanité, et dans deux mots qu'il contient, il y a plus qu’on ne pourra jamais parfaitement réaliser en ce monde : ‘“NOTRE PÈRE !”’ ainsi le Christ a enseigné aux hommes
de s'adresser à Dieu . . Dieu, le père commun de tous les hommes ! , . tous les hommes, frères ! . . Oh! qu'on
se rassure, jamais on ne dépassera cela, toutes les chartes, toutes les constitutions, tous les systèmes socialistes sont là, plus l'esprit de Dieu. Puissent seulement les socialistes nous y faire arriver sans commotions, et on ne leur
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en demandera pas davantage, on se contentera de la vieille religion.
Mais si le monde ne doit pas attendre une nouvelle religion, il ya peut-être lieu d'attendre un sacerdoce rénové, un sacerdoce qui ait une pleine conception de la société nouvelle, et qui sache se placer à sa hauteur ou à son niveau. Et déjà même ne voit-on pas sur plusieurs points des symptômes non équivoques de rénovation dans le clergé? Ne le voyez-vous pas essayer ses forces dans l'atmosphère de la liberté et du progrès social, qui avaient semblé lui inspirer jusqu'à naguère une si profonde horreur? C'est qu'il a senti, c'est qu’il a vu que la religion, fille du ciel, ne pouvait avoir de meilleure compagne dans son pèlerinage terrestre, que la liberté, fille du ciel comme elle.
Seconder ce mouvement salutaire, tel est l’objet de la présente lecture. Ce but, je me propose de l’atteindre, autant que mes faibles moyens et le temps pourront me le permettre, en vous parlant de ce qu'est le prêtre, de ce qu'il a été, et de ce qu’il devrait être.
Mais pour bien faire comprendre ma pensée sur le prêtre, il est nécessaire, l'ordre logique même demande que je vous expose mes idées sur le spiritualisme social : c'est donc par là que je vais commencer.
La société humaine étant une collection d'hommes qui y entrent sans changer leur nature, l'homme doit s'y retrouver tout entier. Or, chacun sent qu'il y a en lui deux forces, deux impulsions parfaitement distinctes, agissant, tantôt de concert, et produisant une action harmonique ; tantôt se neutralisant et produisant l'inaction ; souvent enfin l’une prenant l'ascendant sur l’autre, et produisant une action inharmonique, c'esi-à-dire, en désaccord avec les fins de l’homme, ou autrement une action mauvaise, contraire aux lois de la création, et partant désagréable au Créateur. Le siège de l’une de ces forces est l'âme, la raison ; l’autre règne par les sensations, les passions ; l’une tend à nous élever vers l'infini, vers Dieu, vers les
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choses spirituelles, l’autre nous attire vers les choses terrestres et matérielles.
Aussi les premiers philosophes, les premiers précepteurs de l'humanité, frappés de cette double nature qu'ils découvraient dans l’homme, voyant ou croyant voir l'une se manifester plus particulièrement par de bonnes actions, l’autre, au contraire, se traduire le plus souvent en actions mauvaises, ne crurent-ils mieux se tirer d’embarras, qu'en imaginant deux génies suprêmes, deux dieux, l'un bon, l’autre mauvais ; l’un poussant l’homme au bien, l'autre l'entraînant au mal. C'est ainsi que les anciens Perses eurent leur Ormuzd et leur Ahriman, et après eux les Grecs et les Romains, leurs dieux bons et méchants, leur divinisation de toutes les vertus comme de tous les vices : c'est un trait plus ou moins marqué de la théogonie de presque tous les peuples primitifs.
Des études plus approfondies de la nature humaine, aidées des lumières de la révélation, ont depuis longtemps relégué ces absurdes notions au rang des mille et une fables dont s'amusa l'enfance des peuples. Mais tout en rejetant l'existence de deux grands principes opposés et ennemis, en dehors et au-dessus de nous, il en est encore beaucoup qui croient à l'existence chez l'homme même d’un principe essentiellement bon, et d'un principe essentiellement mauvais, que l'on désigne ordinairement sous les noms d'âme et de sens, de raison et de passions, ayant pour manifestation le bien ou le mal, la vertu ou le vice. La monstruosité, pour être transférée du créateur à la créature, ne m'en paraît pas moins une monstruosité : je ne veux pas plus, pour ma part, d'une humanité que d'une divinité monstrueuse. Sans cela, il y aura toujours non seulement dans l’homme, mais même dans le grain de sable, des mystères qu’on n’approfondira jamais, et plutôt que de chercher à les expliquer d'une manière injurieuse à Dieu, il vaut mieux se taire, s'humilier et adorer.
Non, messieurs, il ne peut point y avoir chez l’homme deux principes ennemis, toujours et nécessairement en
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antagonisme l’un avec l’autre ; l’un bon qu'il faut choyer, l’autre mauvais qu'il faut étouffer. Il y a bien chez l’homme bien et mal, vice et vertu, mais c'est la conséquence naturelle de la liberté de l'homme, sans laquelle il n’y aurait pour lui ni mérite ni démérite : si l'homme ne pouvait faire mal, la vertu n’existerait pas pour lui, pas plus que pour la brute. Il n’y eut pas de mérite chez la louve qui allaita Romulus et Rémus, et qui eût aussi bien pu les dévorer si son instinct l'y eût poussée ; mais le berger Faustus qui les éleva, fit une action bonne et méritoire. Mais si je n’admets pas dans l’homme deux natures ennemies, nécessairement et constamment en état de guerre, je suis forcé d’y reconnaître deux mobiles d'action, différant dans leur origine et leur objet, mais ayant une seule et même fin, et par leur réunion constituant la nature humaine ; nature double, si vous voulez, dans ses éléments constitutifs, mais une dans son essence, par laquelie l’homme est ce qu'il est, sans laquelle il ne serait pas ce qu'il est.
L'homme donc est un être à double nature, nature spirituelle, nature matérielle ; créature mixte destinée en elle et par elle à mettre l'esprit et la matière en rapport l’une avec l’autre; clef de voûte de ia création, reliant entre eux tous les êtres créés pour les faire aider tous de conce :t à l'’accomplissement de la pensée divine ; l’homme est une âme et un corps en union intime et mystérieuse, et en cet état constituant un être particulier dans la création. Par notre âme nous sommes en rapport spirituel avec Dieu, par notre corps nous sommes en rapport matériel avec le monde matériel, et par les deux nous sommes en rapport spirituel et matériel avec nos semblables : vie spirituelle, vie matérielle, —voilà l'homme, voilà ce qui le distingue de tous les êtres organisés.
Cette double vie produit chez lui des tendances, des appétences, des besoins différents : à l’une il faudra les jouissances intellectuelles, la contemplation de Dieu et de ses œuvres, la recherche de la vérité, la poursuite du
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beau, la pratique du bien ; à l'autre, au contraire, il faudra les jouissances matérielles des sens, qui embrassent tous les objets terrestres dont nous pouvons disposer. Dans le premier cas, l’homme s’absorbe, pour ainsi dire, dans Dieu, renonçant à soi-même pour ne vivre qu'en Dieu, et dans l'esprit de Dieu. Or, comme Dieu se manifeste à nous dans l'expansion et l'amour, la vie selon l’esprit de Dieu, c'est la vie de la contemplation, du renoncement, du dévouement, du sacrifice, c'est le spiritualisme. Dans le second cas, l’homme, bien loin de se dévouer, de se sacrifier, cherche à tout ramener à lui, à faire servir la création entière à ses fins, à ses intérêts, à ses jouissances ; c'est la vie de la sensation, de l'individualisme, c'est en un mot le matérialisme. Et ces deux vies si opposées dans leurs objets, l’une si sublime, l'autre si infime en apparence, sont toutes deux d'ordre divin, destinées en s'harmonisant à remplir les fins de la création. L'une n'est pas plus nécessairement composée de bien, que l’au tre de mal ; toutes deux sont mal ou bien selon qu'elles outrepassent ou respectent les borne: de la nature. L'individualisme, qu'il ne faut pas confondre avec l'égoisme, est l'instinct de la vie individuelle, tout comme le dévouement est l'instinct de la vie sociale. Or, comme il ne saurait y avoir de société sans individus, il s'ensuit que l'individualisme, comme je le considère, est un penchant nécessaire, légitime et bon. (Ce sentiment, bien dirigé, portera l’homme à s'assurer le bien-être individuel, qui se compose de toutes les jouissances terrestres, que Dieu n'a pas créées sans doute pour que nous n'en usions pas : elles sont le prix de nos travaux, la compensation de nos douleurs, comme le bien-être qui les procure, est la condition du perfectionnement physique et moral de l'individu. Mais pour ne pas tesser d’être légitime et bon, ce penchant ne doit pas se satisfaire aux dépens de nos semblables, de l'espèce ou de la société, non plus qu'aux dépens de l'individu lui-même, qui a une mission divine à remplir, et qui, en s'énervant par le
plaisir, s'en rendrait plus ou moins incapable ; Dieu veut des hommes forts de corps et d'esprit, #ens sana in corpore sano, comme disaient les anciens ; et quiconque s'affaiblit, fât-ce même sous l'inspiration du spiritualisme, commet à mon sens une action répréhensible, tout aussi bien que celui qui parviendrait au même résultat par la sensualité. Dieu qui est toute bonté, tout amour, toute expansion, toute sagesse, ne peut vouloir un sacrifice inutile. Il nous appelle à lui par la voie du dévouement, du sacrifice, mais d'un dévouement, d'un sacrifice utile à nos semblables. Nous devons admirer ces hommes généreux, ces femmes héroiïques qui renoncent à tous les biens terrestres pour se dévouer au soulagement ou à l’enseignement de leurs semblables. Mais dans le siècle où nous sommes, au moins, je ne comprendrais pas l'existence de communautés d'hommes se livrant à la vie purement contemplative dans le cilice et la haïre : ce serait à mes yeux une déplorable aberration du spiritualisme. J'en dirais autant de toutes pratiques religieuses qui tendraient à affaiblir chez l'homme le sentiment de l'indépendance ou self-reliance des Anglais, ou à rapetisser Dieu et !’ homme à la fois, en se substituant aux vertus mâles et actives que requiert la société. Le Christ a dit que le commandement d'aimer les hommes était aussi impératif que celui d'aimer Dieu. Or, aimer les hommes, c'est vivre au milieu d'eux et pour eux, et non pas seulement avec soi et pour soi.
Le temps n'est plus, s'il a pu exister, où la société n'offrant pas une assez large issue à la vitalité surabondante des natures ardentes, on ne trouvait d'autre moyen de sûreté que d'étouffer cet excès de vie ; on a pu alors peut-être réclamer le bras de Dieu pour refouler la lave dans son cratère. Mais aujourd'hui qu'un champ sans limites s'ouvre à l’activité humaine, qui dira que les forces de l'homme sont au-dessus de sa tâche? Eh! ce serait mettre en question la sagesse divine, qui doit bien vouloir que ces forces soient dirigées, mais non étouffées.
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Voyez la chaudière de la machine à vapeur, elle recèle bien dans ses flancs brûlants le danger et la mort. Mais aussi, voyez à côté d'elle ce mécanisme admirable au moyen duquel ces éléments de destruction sont changés en agents de vie et de bonheur. Étudiez donc le mécanisme social, et vous utiliserez les forces humaines, ce qui vaudra mieux que de les comprimer. Sinon, prenez garde, car ce serait de votre part l’aveu de votre impuissance ou de votre mauvaise volonté, vous à qui tout pouvoir et toute lumière ont été donnés.
Ainsi, il y a pour le spiritualisme, comme pour le matérialisme ou l'individualisme, des bornes qu'on ne saurait franchir sans sortir de l'ordre naturel et divin. En effet, poussez l'individuailisme jusqu'à ses dernières limites, vous voyez l’homme renfermé en lui-même, n'ayant en vue que son intérêt personnel, sa satisfaction individuelle. Avec un pareil être la société est impossible, elle qui n'existe qu'à la condition du dévouement de chacun à l'avantage commun. L'homme donc se trouvera seul à lutter contre les forces de la nature. Or, vous le savez, ces forces sont telles que l’homme isolé ne saurait leur résister, encore moins les dompter : et sans cela, point de progrès, l'homme est condamné à l’état sauvage. A cette vie, il pourra bien se faire un corps robuste, mais son esprit ne secouera jamais les langes de l'enfance,
Maintenant, supposez une société où le spiritua:isme soit poussé à l’extrême,—je dis ici société, parce que le spiritualisme se suppose mieux avec la société, qu'il n'est même à son état normal qu'avec la société, qui seule prête à son développement, à son action expansive), supposez, dis-je, une société où le spiritualisme soit poussé à l'extrême, vous aurez un état social où l'individu sera livré en holocauste à l’idée dominante, bonne ou mauvaise; vous aurez par conséquent l’affaiblissement des parties composant le tout. C’est dire que vous aurez une société faible, plus ou moins incapable de répondre aux fins de son institution, et destinée tôt ou tard à la disso-
lution, ou à l’asservissement., Voyez l'Inde, qui reçoit le joug d’une compagnie de marchands ; voyez l'islamisme, qui n'a plus d'autre appui que la jalousie des nations chrétiennes de l’Europe : leur faiblesse est venue de l’excès et des écarts du principe spirituel dans leurs sociétés, comme l'impuissance des peuples indigènes de ce continent et de l'Australie est venue de l'excès du principe contraire.
L'individualisme désordonné détruit par la trop grande concentration ou l'isolement ; le spiritualisme outré par la trop grande expansion. C'est d'un côté le froid qui pétrifie l'eau: de l'autre le feu qui l’'évapore, également éloignés l’un et l’autre de la chaleur vivifiante qui tient l'élément liquide dans son état naturel. On pourrait multiplier les comparaisons, car partout dans le monde physique on rencontre deux jorces, deux lois de nature contraire, qui en s’harmonisant, ou en se balançant, forment et constituent l’ordre dans la création. Ainsi, vous avez en physique les forces centripète et centrifuge, attractive et répulsive, lois fondamentales de notre univers. Que le doigt de Dieu qui les tient en harmonie, en équilibre, se retire un instant, et tout retombe dans le chaos. De même, que le prêtre, entraîné par un spiritualisme désordonné, affaiblisse l'homme matériel ; et que l'égoisme ou le sensualisme affaiblissent le sentiment spirituel dans la société, dans l'un et l’autre cas l’équilibre se perd, l'harmonie cesse, et la société tombe aussi dans le chaos.
Dieu, dans sa suprême sagesse, a gardé entre ses mains l'administration des lois fondamentales du monde physique, et c’est fort heureux ; mais il semble avoir abandonné à l’homme l'administration des lois fondamentales du monde moral, nous offrant sa propre administration pour exemple et comme modèle. Ainsi respectons les décrets de Dieu : il a voulu que l’homme fût corps et âme, matière et esprit; conservons son œuvre tout entière ; perfectionnons-la dans toutes ses parties constituantes ;
régu ne j D le p tuali bien qu'il char des i pers natu et di du raiso l'hon subli: de la No notre Le lard :
chait voyai l’exp:
beau prése l’aver en eff mand famill bénig mand Au imprc mure la soc minis
régularisons, équilibrons, mais ne détruisons pas, mais ne jetons pas le désordre dans la création de Dieu.
Des considérations qui précèdent, il semble suivre que le prètre, qui est l'organe, l'expression vivante du spiritualisme, doit avoir sa place à occuper, un rôle, un rôle bien important à jouer dans la société humaine; mais qu'il ne doit pas usurper la place, le rôle du pouvoir civil, chargé, lui, spécialement du soin des affaires temporelles, des intérêts matériels de la société. Ces deux puissances, personnification des deux principes constitutifs de la nature humaine, doivent se donner la main pour pousser et diriger l'humanité dans la voie du perfectionnement et du bien-être. Alors vous avez la parole et le glaive, la raison et la force, la voix de Dieu s’unissant à celle de l'homme, et le monde moral faisant écho, cette fois, au sublime et harmonieux concert que fait entendre le reste de la création.
Nous voici naturellement amenés au point principal de notre thèse : le prêtre.
Le mot prêtre vient d'un mot grec qui signifie vieillard : c’est dire que dans l'origine des sociétés, on attachait à l’idée de prêtre, celle de sagesse et de vertu; qu'on voyait dans le prêtre le dépositaire de la science et de l'expérience des temps passés, et par conséquent le flambeau qui devait éclairer les hommes et LLs peuples dans le présent, comme guider leur marche progressive vers l'avenir. Le prêtre, comme son nom le comportait, était en effet le père de la société, y exerçant l'autorité, y commandant le respect et la considération dont le père de famille jouissait dans l'intérieur de sa maison; autorité bénigne, sainte et salutaire ; respect et considération commandés par l'affection et la reconnaissance.
Aujourd'hui, le prêtre est un homme (il serait presque impropre de dire un citoyen) qu'on relègue et claquemure au fond du sanctuaire comme un être dangereux à la société ; et cela sous le prétexte dérisoire que son saint ministère souffrirait au contact des choses mondaines ;
comme s'il n’y avait rien de saint dans l'association b'imaine, comme si l'origine et la fin de la société n'étaient pas saintes, éminemment saintes, et réclamant par conséquent l'action directe et constante des mains les plus pures et les plus saintes,
Il est vrai que, pour être conséquent, l'on a défini la politique : science des intérêts matériels. En effet, s'il n'y a pour les gouvernements humains d’autres objets de sollicitude que les intérêts matériels, on a raison de vouloir se débarrasser de l'intervention du prêtre, lui dont les soins sont avant tout pour les choses spirituelles ; on a raison de vouloir étouffer cette voix incommode et discordante, qui crierait esprit pendant que l’on parlerait matière ; qui opposerait sans cesse le dévouement à l'égoisme, le sacrifice à l'ambition, la charité à la cupidité, l'humanité à l’homme, le ciel à la terre. Mais comme l'on a trouvé un double avantage à rejeter ces vieilles notions cléricales pour soi, et à les conserver pour les autres, on a laissé le champ libre au prêtre pour tout ce qui se rattache à la morale privée proprement dite. Le prêtre peut tout à son aise sermoner, damner même les petits pécheurs, tous ceux qui se bornent à faire tort à leurs voisins. Mais les grands pécheurs, ceux qui sacrifient à leur vanité, à leur ambition, à leur avarice, à leur sensualité, les intérêts, le bonheur de peuples entiers, le prêtre doit avoir la bouche close à leur égard : ce serait faire de la politique, et la politique est interdite au prêtre, à cause de la sainteté de son ministère. Encore une fois, on lui laisse son franc-parler, lorsqu'il s'agit des rapports de particulier à particulier, des devoirs que les hommes ont à remplir les uns envers les autres dans le cours des affaires ordinaires de la vie; mais les grands et importants rapports sociaux des citoyens entre eux, des gouvernés avec les gouvernants, d’un pays avec un autre, des différents membres de la grande famille humaine entre eux, rien de tout cela n’est du ressort du prêtre. (C'est, sans doute, parce que Dieu qui s'occupe beaucoup des
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torts individuels, s'occupe fort peu des torts faits aux nations, à l'humanité entière ; c'est sans doute que les desseins de Dieu sur l'homme se trouvent beaucoup plus contrariés par l'oppression d'un seul être humain que par celle de l'espèce entière, ou de quelqu'une des grandes familles qui la composent.
Vit-on jamais pareille perversion, disons le mot, perversité de la raison humaine? Il y a, peut-être, quelque chose d'aussi étrange, c'est que le prêtre, dont la mission est divine, et par conséquent indépendante du pouvoir humain, au-dessus de l'opinion des hommes, semble prêt, en apparence au moins, à accepter cette condition de paria, couronné de l'auréole si vous voulez, mais auréole qui me paraît à moi ni plus ni moins que la couronne d'épines dont on couvrit dérisoirement le front du Christ, dont le prêtre continue la mission.
Le prêtre donc croit devoir limiter son action aux rapports de la morale privée, comme si les vues de Dieu sur l'homme pouvaient s'accomplir par l'individu qui ne peut rien, et non par la société qui seule peut tout. Moraliser le peuple dans ce sens restreint, façonner les particuliers à l'exercice des vertus douces et simples de l'Évangile textuel ; multiplier à cette fin les pratiques religieuses de toutes sortes et en toutes occasions, ce que je suis certes loin de désapprouver si on n’abuse pas de ce moyen ; présenter dans sa propre personne et sa propre conduite un exemple, un modèle de toutes ces vertus bien précieuses, sans doute ; voilà bien à peu près, je pense, tout ce à quoi le prêtre en général se croit obligé, et c'est bien là tout ce qu'il peut faire dans la sphère d'action qu'on lui a tracée.
Pour lui, diriger le mouvement religieux, dont il dispose, dans des vues de progrès social et humanitaire, et c'est à cela que le spiritualisme bien entendu doit nécessairement conduire le prêtre ; considérer ce progrès même comme la fin première de la religion ici-bas, comme l’œuvre par excellence des sociétés chrétiennes, et la voie la
plus sûre pour arriver à la patrie éternelle, une pareille pensée, conçue dans d'autres temps ou dans d'autres lieux, aurait été une témérité, quelque chose de pis encore peutêtre. Je lis même dans un ouvrage apologétique du catholicisme, sorti tout récemment de la presse : ‘‘ La mission politique de l'Église est finie ; elle a donné aux peuples modernes leur grandeur, leurs libertés et leurs lois." Ilest vrai qu'il ajoute : ‘‘ Maintenant une tâche nouvelle s'ouvre devant elle, la conquête pacifique du monde par la science et par le dévouement." S'il entendait par là que l'Église ne doit plus se servir de la puissance matérielle ou temporelle pour poursuivre son œuvre de christianisation jusqu'aux entrailles de la société, nous serions d'accord.
La conséquence de tout cela, c'est que l'éducation des prêtres a été généralement très négligée à l'endroit de la morale publique et des sciences politiques ; de sorte qu'il en est peu qui soient préparés à prendre, avec avantage et pour la religion et pour la société, le rôle que la nature de leur état, selon moi, les appelle à remplir dans le grand drame social. Combien de fois n'avez-vous pas entendu des membres même d’une de nos premières institutions éducationnelles dire comme une chose toute naturelle : nous avons été institués pour faire des prêtres, et nous ne savons faire que des prêtres. Dans leur bouche cela voulait dire : nous laissons de côté tout ce qui se rapporte à la société, à l'humanité, n'ayant à nous occuper que des individus et du salut de leurs âmes. Mais, vous qui êtes les ministres de Dieu sur la terre, comment ne vous apercevez-vous pas que vous rapetissez la divinité, si vous ne l’injuriez pas, en donnant à entendre qu'elle s’occupe aussi peu des grands intérêts sociaux de l'humanité ? Et si Dieu s'en occupe, comme vous ne pourrez le nier ; si Dieu tient dans ses mains les ressorts du mouvement social ; si Dieu doit vouloir que les hommes en société secondent ses vues et ses desseins, comment vous, ses ministres, pouvez-vous rester indifférents ou étrangers à
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ce mouvement social, et vous exempter d'initier à ses secrets les jeunes lévites que vous préparez au sacerdoce ? Je le dis hautement, dans l'ère démocratique actuelle surtout, le prêtre que vous formez ainsi ne ssra prêtre qu'à demi. Je comprendrais ce système chez les peuples où règne le protestantisme, où le père de famille est à peu près le prêtre, mais je ne le comprends pas chez ceux où, comme chez nous, le prêtre est le suprême directeur des consciences.
Une autre conséquence de la position anormale du prêtre dans la société, c'est que ne pouvant exercer une action collective et publique, et partant éclairée et salutaire, il exerce souvent une action individuelle et clandestine, et partant aveugle et nuisible, funeste à la religion et à la société. Le prêtre, qui est par état l'homme de l'ordre par excellence, sera naturellement porté à se jeter au travers de toutes les idées nouvelles en politique, bonnes ou mauvaises, si par des études convenables, il n'a été mis en état d'en apprécier la valeur et la portée. Lui, homme consciencieux, comment vous suivrait-il dans une région inconnue ? Il sera donc pour l'ordre établi. Mais si la nouvelle idée est une de celles dont le triomphe est écrit là-haut, son opposition ne fera qu'élever un peu plus la digue impuissante opposée au torrent, et ajouter ses propres débris à ceux des autres victimes de l'élément dévastateur ; tandis qu'une sage et opportune intervention de sa part aurait ménagé une heureuse issue aux flots populaires.
Vous comprenez, j'espère, que l’action que je désire voir exercer par le prêtre, est une action toute spirituelle, douce comme la lumière du jour, bénigne comme la parole de l'Évangile, désintéressée comme la Providence, noble, large et sublime comme la pensée de Dieu.
L'on ne m'a pas, je m'en flatte, prêté l'idée de traîner le prêtre sur la place publique, ou de le mêler aux disputes éphémères des partis. Et qu’on ne comprenne pas non plus que je viens ici réclamer des privilèges et des
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avantages pour le prêtre ; je ne viens que lui rappeler des devoirs qu'il n'est pas plus en son pouvoir de repousser, qu'il n'est en celui des hommes de l'enexempter. Iltient sa mission d'en haut, et nulle puissance d'en bas ne saurait l'abroger ni la limiter, Cette mission se rattache aux fonctions de l'âme, qui est hors de l'atteinte de toute puissance humaine, et qui ne peut reconnaître d'autre tribunal que celui de Dieu même, C'est ce qui a fait les martyrs de tout temps, et c'est ce qui en fera longtemps encore ; que dis-je? c'est ce qui en fera jusqu'à la fin des temps, tant que subsistera notre humanité, composée d'esprit et de matière, Il semble que la destinée de l'homme soit de travailler, sans relâche et sans fin, à maintenir ou à rétablir l'équilibre ou l'harmonie entre ces deux principes constitutifs de l'humanité. Et, à mon avis, c'est au prêtre principalement, comme organe du principe le plus noble, qu'appartient la surveillance générale de ce grand travail, ce qui suppose qu'il s'en rendra capable, Je ne saurais mieux assimiler cette surveillance, quant à son mode et à sa nature, qu'à celle de la presse dans un autre ordre. Ainsi, tandis que la presse, d'un côté, tiendra la société en éveil à l’endroit des intérêts matériels, le prêtre, de l'autre, l'empêchera de mettre en oubli les choses spirituelles, double phare élevé sur les bords de la route pour en montrer la direction, et signaler les dangers qui se trouvent à droite aussi bien qu'à gauche.
Pour interdire au prêtre toute action sur la sociéte politique, il faut nier ou perdre de vue la part q'r'il a dû avoir et qu'il a eue en effet dans l'institution primitive de la société, et qui donne la mesure et la rais n de celle qu'il doit avoir dans sa conservation et son avancement, Or, messieurs, le premier prêtre n'est pas seulement le premier homme qui, à la vue du sublime spectacle de la création, en a reconnu et adoré l’auteur, et l’a fait reconnaître et adorer à ses semblables : c'est aussi celui qui, se recueillant en lui-même, y a entendu la voix de Dieu, a compris, autant qu'il lui était donné de le faire, les vues
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et les desseins de Dieu sur l'homme, et a entrepris de les faire comprendre aux autres hommes; qui le premier leur a fait entendre qu'ils n'avaient pas reçu l'intelligence qui les distingue de la brute pour suivre uniquement, comme elle, les grossiers instincts de la vie matérielle ; qui leur a fait comprendre qu'il y avait pour l'homme une vie spirituelle et morale, composée de devoirs envers Dieu et envers les autres hommes ; qui enfin leur a montré que cette vie supérieure ne pouvait remplir ses nobles fins avec l'homme isolé ; que pour y parvenir il fallait que les hommes se réunissent en société, afin que par la division du travail l'homme augmentât, en les perfectionnant, ses moyens d'action contre les forces de la nature physique. En effet, l'homme seul en présence de la nature. st Mit à peine aux exigences de la vie ma -rielle, On peut donc ffirmer que la société est principalement due au spiritua lisme, dont le prêtre est l'organe, la personnification sociale, et non, comme on l'a prétendu, au besoin que sentait l'homme de pourvoir mieux et plus sûrement à ses besoins matériels. Pour s'en convaincre, il suffit d'ana lyser les principes constitutifs de l'homine matériel et sensitif. En tant qu'être matériel, l'homme tend à l'isolement et à l'inertie ; en tant qu'être sensitif, où purement animal, il est en guerre avec le genre humain qu'il est porté à subordonner à lui, à faire servir à ses satisfactions personnelles : vous avez donc l'isolement armé. Isolement, inertie, guerre, ce n’est certainement pas avec cela que vous formerez et maintiendrez une société, qui demande l'union, l'activité, le dévouement, le sacrifice de soi pour l'avantage de tous. Vous aurez bien, si vous voulez, un royaume de l'Afrique centrale ; mais ce n'est pas une société cela, c'est un troupeau d'hommes exploité par quelques hommes, ni plus ni moins qu'un troupeau de bêtes.
Vous êtes donc obligés d'aller chercher l'origine et la raison de la société dans ia partie spirituelle de l’homme, et alors tout s'explique, tout se comprend. Faites, laissez