TOME IV
178 LE RÉPERTOIRE NATIONAIL
rigoureuses. et l'habitude pédantesque des anciennes écoles qui voulaient tout réduire au simple raisonnement métaphysique, sans égard aux faits sur lesquels doit se fonder toute théorie scientifique, durent empêcher des hommes d’un génie supérieur de faire faire aux sciences naturelles des progrès aussi rapides que ceux qu'a faits la chimie depuis ies cinquante dernières années. Pour ne citer qu'un exemple frappant de ce que peut le genre humain, et en même temps aussi, combien le génie le plus vaste, le plus lucide, le plus puissant est arrêté s'il n'a pas l'avantage de l'expérimentation, je rappellerai qu'à une époque bien rapprochée de nous, Newton, ce grand homme qui par le calcul et le raisonnement découvrit les lois qui retiennent les astres dans l'espace et les font se mouvoir avec une admirable régularité, ignorait la composition de l'eau ; maïs il avait déclaré que sa propriété de réfracter les rayons solaires devait faire présumer que cette substance était ou renfermait un combustible. Les découvertes de Lavoisier, de Fourcroy, de Vauquelin, de Cavendish, qui, de 1780 à 1785, décomposèrent de l'eau et la recomposèrent de toutes pièces, vinrent établir l'exactitude de l'hypothèse de Newton, puisqu'ils démontrèrent par une double preuve que l'eau se compose du gaz hydrogène, l’un des corps les plus combustibles de la nature, et du gaz oxygène, dont le rôle principal est d'entretenir la vie et la combustion ! L'hypothèse de Newton nous donne la mesure de la puissance de l'esprit humain ; les découvertes des chimistes dont j'ai cité les noms nous montrent ce que peut espérer aussi l'esprit humain armé des moyens d'interroger les secrets de la création par l'expérience et le calcul. Avant d'entrer dans le développement de la science chimique, dont je devrai vous faire l'exposé dans le cours de ncs leçons, je vous dois un court résumé de son histoire et, pour terminer notre première séance, l'énumération de ses applications utiles.
Si les anciens, dès la plus haute antiquité, connaissaient
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une foule de propriétés des corps qu'ils appliquaient à des usages utiles, ce n’est que vers le huitième siècle de notre ère qu'on trouve quelques notions exactes sur l'état des connaissances chimiques. C'est vers ce temps que vécut le célèbre Geber, fondateur de l’école des chimistes arabes qui recherchaient, comme les alchimistes plus modernes dont je vous ai parlé, la pierre philosophale. C'est à cette époque, à peu près, qu'on attribue la découverte de l’art de la distillation, dont je vous entretiendrai assez longuement dans l’une de nos prochaines leçons. Les Arabes la cultivaient seuls alors. Rhazès, Avicenne, Mesne, Averroès ont laissé des noms célèbres.
Les connaissances chimiques des Arabes pénétrèrent en Europe dans le douzième siècle. Les Maures d’Espagne les apportèrent d'Afrique en 1150. Le moine anglais Roger Bacon (vers 1230), est le premier chimiste que les chrétiens d'Occident aient eu. On trouve dans ses ouvrages l'indication d’une foule de procédés dont la découverte a été regardée longtemps comme d'origine moderne. La poudre à canon y est décrite dans sa composition sous forme énigmatique, et dans ses effets avec une grande exagération.
Albert de Boldstadt, né en Souabe en 1205, a laissé une réputation égale presque à celle de Bacon, sous le nom d'Albert le Grand.
Arnauld de Villeneuve et Raymond Zulle, son élève, s'illustrèrent par les progrès qu'ils ont fait faire à la science, Jean de Meung, auteur du roman de la Rose, l’un des plus anciens monuments de la langue française, était un alchimiste de grande célébrité. Il vivait au commencement du quinzième siècle, en même temps que Paracelse, dont je vous ai déjà parlé, que Riplée, que Basile Valentin. |
Après eux, la secte des philosophalistes, c'est-à-dire, de ceux qui recherchaient la pierre philosophale, s’efface peu à peu. Leurs successeurs, qui furent Van Helmont, Cassius, Libavius, Glauber, Agricola, Palissy, entrèrent
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dans une voie meilleure et enrichirent la science de produits nouveaux et utiles.
Dès 1630, Jean Roy, médecin du Périgord, reconnut que l'augmentation du poids des métaux combustibles calcinés au contact de l'air, tenait au ‘‘ mélange de l'air espaissi.
Nicolas Lefebvre fut ie premier professeur de chimie en France ; il enseignaïit au jardin des Plantes sous Louis XIV. Glazer et Lémery lui succédèrent et s'acquirent de la célébrité.
Après Homberg, qui vécut dans le même temps, vinrent Bécher, puis Stahl (d'Anspach), qui s'acquit une juste renommée par sa théorie du phlogistique, qui, quoique fausse, était un progrès par la portée qu’elle eut et qu'elle imprima à d’autres hypothèses que l'expérience vint appuyer.
Scheele, né à Stralsund en 1742, Priestley, né dans le Yorkshire en 1733, et surtout Lavoisier, dont le premier mémoire parut en 1770, renouvelèrent la chimie vers la fin du siècle dernier. C’est à Priestley qu'est due la découverte de l'oxygène ; mais c’est à l’illustre et infortuné Lavoisier que revient l'honneur d’avoir démontré l'immense importance de ce corps, et d’avoir détrôné le phlogistique. C'est lui qu’on doit regarder comme le véritable auteur de la belle nomenclature dont la France a doté le monde savant.
Guyton de Morveau, Geoffroy, Proust, Berthollet, Fourcroy ont contribué à la gloire de l'école française si justement célèbre et à l’avancement de la science.
Dalton, Davy, Farady et une foule d’autres ont aussi contribué à la gloire de l'Angleterre. C’est au premier qu'est due l'idée du système atomique ; c’est le second qui a fait connaître, à l’aide de la pile voltaique, un si grand nombre de corps simples nouveaux, entre autres, le potassium et le sodium, singuliers métaux qui s’enflamment lorsqu'on les projette à la surface de
l’eau.
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Les Allemands Wenzel et Richter jetèrent, de 1777 à 1792, les premières bases de la théorie des équivalents.
Enfin, les découvertes de MM. Liebig, Gustave, Rose, Vœbhler et surtout de l’illustre Berzélius, en Suède, ont notablement augmenté les domaines de la science et l'ont portée, avec les Pelouse, les Orfila,les Sténard, les Dumas en France, les Thompson, les Graham en Angleterre, les Hare dans l'Amérique, au degré de perfectionnement qu’elle a atteint aujourd'hui, et qui pourtant promet tant de découvertes intéressantes et utiles pour l'avenir.
Après avoir cité les hommes à qui la science est redevable de ses progrès, il convient d’énumérer les applications principales pour lesquelles les arts et l'humanité sont redevables à la science ; cela nous démontrera que l’utilité de son étude n’est restreinte à aucune classe particulière des membres de la société, mais que tous sans exception en peuvent retirer quelque avantage ou satisfaire une noble curiosité.
L'admirateur de la nature découvre tous les jours, à l'aide de la chimie, de nouveaux sujets d'étude, d'étonnement, d’adoration pour l’auteur de toutes choses. Les objets les plus petits, les plus négligés, lui apparaissent tout à coup sous un jour nouveau plein d'intérêt. Des animalcules invisibles ne sont plus des accidents inutiles ou inexplicables dans la création, mais des ouvriers innombrables obéissant à une volonté suprêrie pour accomplir une œuvre merveilleuse que le génie de l’homme, accumulé d'âge en âge et à jamais, ne saurait comprendre toute entière, bien que de jour en jour il en lise quelque page nouvelle. C’est la chimie qui a montré à l'homme que des amas énormes de minerai de fer, accu mulés pendant des siècles, ne sont que les carapaces de petits êtres animés jadis et vivant au milieu des courants d'eau qui les entraînent dans le sol pour le féconder. C’est elle qui explique au physiologiste le phénomène de la respiration et qui lui montre comment, par une admirable loi de l’atmosphère qui nous entoure, les poumons,
véritable fournaise où se brûle du charbon comme dans les poèles de nos demeures, y trouvent plus de chaleur en hiver qu'en été, pour compenser celle que perd le corps humain en plus grande abondance dans la première de ces saisons, C'est la chimie qui suit pas à pas dans l'air, dans l’eau, dans la terre, dans les plantes, les substances, les fluides presque insaisissables qui servent à la nourriture, à la charpente, à la vie, à la force des animaux. C'est cette science qui nous déroule le spectacle plein de grandeur que la nature nous offre dans la sublime simplicité de ses moyens. C’est elle, par exemple, qui nous montre l'eau des pluies, chargée de l'acide carbonique de l'air, tombant sur nos collines calcaires où elle se charge de carbonate de chaux qu'elle verse en ruisseaux innombrables dans le Saint-Laurent, qui le porte à l'Océan où des animaux microscopiques s'en emparent pour construire leurs imperceptibles demeures, dont des millions ajoutés les uns aux autres forment ces rochers de corail qui serviront de base aux empires qui se préparent ainsi, à la voix de Dieu, pour l'avenir de l'humanité. Enfin, c'est la chimie encore qui nous montre comment, dès que l’homme ou les animaux ont fourni leur carrière et que la vie qui les animait a cessé, les éléments qui composaient leurs muscles, leurs os, leurs nerfs, leur sang, et qui étaient demeurés assujettis à la force vitale, reprennent tout à coup une sorte d'activité pour se séparer et aller animer de nouveaux êtres ; la fermentation s établit, les gaz emprisonnés se répandent au loin dans l'atmosphère, tandis qu'une mouche vient pondre ses œufs; il en naît des milliers de larves qui, repues de sang, de chair, se métamorphosent, prennent des ailes à leur tour et portent encore en tous sens les matières dont elles se sont emparées.
Je pourrais m'étendre à l'infini sur les merveilles dont la science que j'ai entrepris d'étudier avec vous nous déroule le magnifique tableau et dont la simple énumération nous pourrait occuper bien longtemps encore ; je me con-
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tenterai de faire observer que si le philosophe peut en tirer d'intéressants sujets de réflexion, les hommes dont la vie doit être activement employée aux professions libérales, comme celui qui se destine à l'exercice des métiers les plus humbles, doivent encore chercher là les connaissances qui leur sont le plus nécessaires. L'agriculteur, le peintre, le forgeron, le ferblantier, l'ouvrier imprimeur, le graveur, le tanneur, le teinturier, le potier, le verrier ne peuvent faire, avec un succès constant, une seule opération dans leur art respectif sans une connaissance des principes généraux et de l'application de quelque partie de la chimie.
Aux médecins elle est indispensable pour comprendre l'effet et la préparation des médicaments. Les avocats, à qui sont confiés tant d'intérêts divers, ne sauraient ignorer une science qui est appelée si fréquemment devant les tribunaux pour y signaler des falsifications d'objets de commerce, ou des substances délétères employées à des crimes. Un avocat chimiste sauva la vie d’un accusé, vers le commencement de ce siècle, en prouvant que l'analyse à laquelle avaient eu recours les docteurs-jurés pour reconnaître la présence supposée d'un poison, n'était pas concluante, et que des substances alimentaires fournissaient, sous l’action des réactifs employés, des signes et des produits semblables. Cet homme non seulement sauva la vie d’un innocent, mais, en faisant abandonner un système vicieux d'analyse, il rendit service à la société toute entière.
Enfin, il n’est pas jusqu'à la mère de famille, la ménagère, la cuisinière qui n'aient d'utiles leçons à tirer d'une connaissance des notions élémentaires de la chimie, qui indiquera, par exemple, que la magnifique couleur verte donnée aux cornichons des magasins et dont elle envie la recette, leur vient d’une substance vénéneuse, le vert-degris; qui lui fait aisément reconnaître si la toile qui la tente par sa fermeté, la doit à l'épaisseur de son tissu ou à l'empois qui lui sert d’apprêt : qui lui montre pourquoi
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il est dangereux, bien qu'on ne le fasse que trop souvent, de préparer des gelées, des confitures ou des assaisonnements dans des vases de cuivre ; qui lui indiquera enfin les conditions essentielles à la fermentation si elle veut composer elle-même des breuvages purs et salutaires,.
Tel est, messieurs, le court aperçu des avantages que peut procurer la science dont nous allons étudier ensemble les principes et les principales applications à la médecine, aux arts et aux manufactures. J'espère que vous m'accorderez votre indulgence, votre aide et même quelquefois, s’il est nécessaire, vos suggestions dans un enseignement qui, pour être nouveau pour moi, n'en pourra pas être moins efficace pour vous, car, éprouvant le désir d’'apprendre moi-même des principes ou des faits nouveaux, je devrai le plus insister sur ceux qui m'auront paru les plus obscurs, et cela devra nécessairement m'entraîner à des développements et à des expériences sur lesquels des professeurs plus savants eussent passé à la légère. En un mot, messieurs, l'espoir de vous apprendre beaucoup, ne naît pas de ce que je crois savoir beaucoup, mais de ce que je veux moi-même beaucoup apprendre. Aidés des auteurs les plus renommés de la France et de l’Angleterre, et d’un laboratoire qui, pour n'être pas vaste, suffira, je l'espère; aidés d’un mutuel concours, d’un double zèle et d'une mutuelle indulgence réclamée pour moi et, par conséquent, offerte par vous, nous avons tout lieu d'espérer que les débuts et les premiers résultats de l’école de médecine de Québec ne seront pas inférieurs à ceux des institutions aujourd'hui les plus prospères.