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‘‘ Bientôt la nacelle fit un demi-tour à droite et se cacha ‘‘ derrière un promontoire énorme. Un frisson de terreur ‘passa, je l'avoue, sur mon âme; mais alors par un ‘‘ mouvement spontané et sympathique, nous nous mîmes ‘tous à chanter. Les voix des femmes étaient plus mé- ‘‘lancoliques et plus douces; celles des hommes, plus ‘’ sombres et plus majestueuses. La nature nous offrait ‘‘1à et à peu de frais une scène que l’art de produire de ‘‘ fortes émotions s’efforcerait en vain de répéter.
‘* La barque revint nous prendre, et bientôt nous nous ‘‘trouvâmes de nouveau sur un précipice de pierres cal- ‘‘ caires et compactes, au-dessous duquel le fleuve se perd, ‘comme par enchantement, dans le sable.
‘{ A la suite d'un second portage, le fleuve prend un ‘‘aspect effrayant : quelquefois son lit est resserré entre ‘‘ des rochers minés par les eaux, quelquefois il s’élargit ‘et prend la forme d'un lac. Le silence, l'obscurité, les ‘‘ formes gigantesques du rivage et de la voûte, tout rap- ‘pelle les scènes décrites par les poètes paiens, et semble ‘* donner de la réalité aux fables de l’ Achéron et du Styx, ‘* du vieux nocher Caron et de sa barque. En tournant ‘le dos à la rivière pour s'enfoncer dans une nouvelle ‘avenue dont les dimensions sont aussi grandioses que ‘“ celles de l'entrée, on marche d’abord sur un sable ‘‘ humide, on descend des collines glissantes, on en gravit ‘‘ d’autres en s’aidant des pieds et des mains, enfin, le sol ‘‘ devient plus sec, le bruit des eaux cesse, un nouveau ‘‘ monde commence.
‘{ D'abord, c'est comme un chaos horrible: il faut ‘* marcher sur des amas de rochers entassés et tombés ‘évidemment de la voûte; d'autres, au-dessus de vos ‘‘ têtes, sont suspendus à cinquante, quatre-vingts et cent ‘‘ pieds: une seule écraserait quatre hommes. On fait ‘‘ainsi plus d’une lieue, au milieu du bouleversement le ‘plus complet. La route s'aplanit enfin, le sol est moins ‘‘ jonché de débris, les murailles commencent à être revê- ‘‘tues d’incrustations de gypse ; la voûte est festonnée et
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“‘ d'une conservation parfaite, quelquefois étincelante de “‘ cristallisations.
‘* Mais ce n’est encore que l’anti-chambre d'un immense “palais : cinq milles au delà de la rivière, on en trouve “‘ la singulière entrée. La galerie souterraine, où l’on a “marché jusque-là, finit enfin. Le sentier, d’abord, de- “vient plus étroit; on monte graduellement sur le roc “{ vif, et l’on se trouve arrêté par un mur noir comme du “‘ balsate.
‘© C'est le commencement des merveilles ; si on élève la “‘ tête, on voit un trou festonné d’incrustations calcaires : “‘ce sont des grappes de raisins pendantes et gracieuse- ‘“‘ ment amoncelées. En s’aidant des pieds et des mains, “‘on y monte, quoique difficilement, et le spectacle le “plus magnifique se présente aussitôt aux regards. On ‘‘se trouve transporté sur des guirlandes, des amas de ‘raisins noirs et blancs. Les masses de ce beau fruit “‘ tombent jusqu’à terre: tout le sol en est jonché. Une ““eau pure que l’on prendrait pour leur jus, s'échappe le ‘long des guirlandes, suit les contours de leurs draperies, ‘et tombe enfin, goutte à goutte, dans un bassin de roc ‘’ découpé. C'est l'entrée d’un nouveau souterrain qui ‘‘est loin d’avoir été entièrement exploré. Le sol est “recouvert d’une fine poussière de plâtre, provenant de ‘la décomposition des incrustations de gypse. Les mu- “‘ railles en sont partout tapissées, et forment non seule- ‘ment des colonnes et des draperies, mais aussi des “‘ feuilles, des fleurs, des rosaces, des étoiles, et mille “‘ images bizarres, naturelles et gracieuses.
‘‘ Arrivés à une distance de près de seize milles (cinq “‘ lieues) de l’entrée de la grotte, nous ne jugeâmes pas à ‘propos d'aller plus avant : un autre monde est encore à “‘ découvrir.’’
Nous allons maintenant, mesdames et messieurs, entreprendre le voyage à travers le ciel. ‘Tous n’approuvent pas la mesure, je le sais: suivant plusieurs, l'excursion
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248 LE RÉPERTOIRE NATIONAI,
n'est que de l’extravagance et de la témérité. Avant de s'embarquer, on veut savoir, s'assurer d'avance si j'ai bien pris mes mesures, si j'ai bien consulté mes forces, si mon plan est bien mûr, et si par hasard je n'aurais pas oublié la piteuse aventure ou plutôt la fable d’Icare et de Phaéton. Croyez-vous, me dira-t-on, que tout le monde aime à s’aventurer autour du soleil sur des ailes de cire ou sur un char de bois? Toutes ces objections sont graves, mesdames et messieurs, et nous prouvent que le ciel n’est pas une de ces contrées les plus communes ; qu'il est facile de s’égarer dans ces régions hautes et lointaines !
Malgré cela, cependant, j'ose vous promettre une promenade assez agréable et même de quelque intérêt. Je vous ramènerai sains, saufs et satisfaits. Nous ne passerons que par les chemins les plus balisés ! Nous éviterons avec soin les mots et les expressions obscures des astronomes, convaincu que je suis que l’orateur n’est jamais en règle avec son auditoire quand il se sert d’expressions qui ne sont pas à sa portée ; je prétends bien me mettre en règle avec vous ce soir, mesdames et messieurs, et à tout prix.