‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 2)Chapitre 9 sur 123 · PRES · texte numérisé non relu

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des sujets qui s'y rapportent. Et cet aveu, messieurs, nous avons à le faire dans un temps, dans des circonstances où jamais nous n’eûmes un besoin aussi pressant, aussi vital de connaissances profondes dans cette science si peu connue : c’est une réflexion, sans doute, que je ne suis pas le premier à faire, et que beaucoup d'autres ont faite avant moi. Que faut-il donc faire ? se désespérer, laisser à nos voisins le soin de veiller à nos intérêts, de régler et de discuter les grandes questions économiques qui vont se présenter en foule à la tribune parlementaire ? Non, certes ! les enfants, les neveux des hommes qui firent toujours marcher le Bas-Canada à la tête des phalanges coloniales dans la longue lutte de la liberté politique, sauront maintenir leur race au même rang dans les discussions qui vont s'engager sur le terrain des intérêts matériels. Nous avons su trouver des Burke et des Mirabeau, lorsqu'il nous les fallait, et maintenant qu'il nous faut des Cobden et des Peel, nous saurons les trouver. Nous les trouverons dans cette belle jeunesse, bouillante de patriotisme, avide des connaissances utiles, animée d'une noble émulation. Nous la verrons dédaigner les frivolités, les lectures de pur agrément, celle même d’une utilité moins urgente, pour se livrer entièrement à la grande étude du jour, à l'étude que réclame impérieusement non seulement l'intérêt de notre province, mais aussi celui de notre origine et de chacun des individus qui la composent.

C'est avec un plaisir toujours croissant que je vois paraître, dans les colonnes de la Levue canadienne, les articles qui contiennent l'excellent et utile travail qu'a entrepris un de nos compatriotes (1), pour initier les lecteurs canadiens aux secrets, aux vérités de l'économie politique : ce travail devra mériter à son auteur la reconnaissance de ses compatriotes. Je n'ai qu'un regret, c’est que la publication de ce travail ne marche pas avec une rapidité suffisante, égale aux besoins pressants des

(1) M. Amédée Papineau.

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circonstances. J'ai un autre regret, c'est que nos autres journaux canadiens ne reproduisent pas ces articles, ou ne dévouent pas tous, depuis quelque temps, une partie de leur espac: :. des analyses ou extraits de bons ouvrages sur l'économis politique. Une pareille matière, à mon humble avis, vaudrait bien les romans et nouvelles plus ou moins frivoles qu'ils nous débitent à la brasse dans chacune de leurs feuilles. Il faut à une population comme la nôtre, située comme la nôtre l’est, des lectures utiles et instructives. Et comme le journal périodique est devenu le livre du peuple, la seule voie à peu près par laquelle il puisse s'éclairer sur ses intérêts matériels, n'est-il pas déplorable de voir nos journaux se remplir de morceaux de littérature légère, pâture apprêtée pour les esprits oisifs et blasés d'une civilisation rendue à son terme ? Quel profit peut retirer des œuvres des feuilletonistes européens une population comme la nôtre, qui a des forêts à défricher, des champs à améliorer, des fabriques de toutes sortes à établir, des améliorations de tous genres à accomplir ; une population, en un mot, dont la mission est de faire de sa part d'héritage sur le continent américain ce que les Anglais et les Français, par exemple, ont fait de l'Angleterre et de la France, et ce que nos voisins font si bien sur ce continent d'Amérique ? Avouez-le, messieurs les journalistes, ce ne sera pas avec le menu fretin du feuilletonisme européen, que vous nous aiderez à accomplir cette grande œuvre de civilisation. Bien au contraire, ces productions prestigieuses, toutes pétillantes d'esprit, écrites dans un style étudié, ornées de tous les charmes de l'imagination, ne feront que nous enivrer, et nous arrêter sur la route, semblables aux sirènes de la fable dont la voix enchanteresse paralysait le voyageur imprudent qui s’approchait de leur retraite.

En effet, nos journaux en se remplissant des produits de cette littérature éphémère, en inspirent nécessairement le goût : elle fait fureur au salon, et parfois même elle va jusqu’à faire oublier la colonne des mariages. Il en est

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d'elle comme du reste—vires acquirit eundo; l'appétit vient en mangeant. Bientôt le journal ne suffit plus à l'appétit des lecteurs, et pour les satisfaire l'on a recours au libraire, Et tous les loisirs de notre jeunesse, sinon un temps plus précieux, se trouvent employés à des lectures qui entretiennent l'imagination dans l’exaltation, et laissent l'esprit dans le vide et l'inanition. Aussi, quand on ouvre nos journaux pour y chercher quelques produits de littérature indigène, qu'y trouve-t-on le plus souvent, à part des querelles de villages ?—des efforts d'imitation vers le feuilletonisme français, de jolis riens quelquefois assez joliment tournés à la française ; justement ce qu’il faut pour un succès de société, mais justement aussi ce qu'il faut pour faire déplorer à l’homme réfléchi, qui sent les besoins de son pays, de sa race, l'abus, la perte de beaux talents et d’un temps précieux et pour les auteurs et pour les lecteurs.

Oh ! journalistes, réunissez-vous donc pour réparer le mal que vous avez fait. Faites donc comprendre à notre jeunesse instruite, dans son intérêt autant que dans celui du pays, que le temps de la littérature légère n’est pas encore arrivé et n'arrivera de sitôt encore pour le Canada ; et que, au risque de notre ruine individuelle et nationale, nous devons nous livrer entièrement et uniquement aux études sérieuses, aux lectures instructives, aux exercices graves de l'esprit. Libre aux hommes de la vieille et riche Europe de s’adonner aux travaux de l'imagination ; ils y trouvent la fortune, souvent même une renommée au moins viagère, Puis d’ailleurs, il se rencontre en Europe une telle exubérance d'hommes éclairés dans toutes les sciences qu’il y en a pour tous les besoins de la société ; de sorte qu'en embrassant la carrière de l’imagination, ou seulement en se livrant à la lecture des ouvrages d'imagination, l'Européen peut se rendre le témoignage qu’il ne laisse aucun intérêt social en souffrance ; au contraire, il est dans l’ordre, lui, car il ne fait que mettre la dernière main, le dernier poli à une

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appétit « civilisation parvenue à son apogée. En est-il de même plus à 3 dans notre pays, où nous en sommes encore aux travaux recours ! de fondation ? Ce sont des manœuvres qu'il nous faut ; le , Sinon 4 temps des peintres et des sculpteurs viendra plus tard. à des 18 Ainsi quel est le jeune Canadien qui, en prenant pour le Itation, . lire un des romans du jour, puisse, la main sur la con- Aussi, 8 science, se dire qu’il ne saurait plus utilement employer uelques son temps et pour lui et pour son pays? En effet, qu'y le plus apprendra-t-il? qu'y verrat-il? des leçons de morale, en efforts supposant qu'il y en ait?—Son catéchisme lui a tout dit is riens là-dessus, et bien mieux que ne sauraient le faire Eugène ; juste- à Sue et Alexandre Dumas. Des peintures de mœurs ? s juste- lorsqu'il s'en rencontrera de fidèles, elles se rapporteront homme : à un état de société si différent du nôtre, qu'ils ne poursa race, ë ront que fausser ses idées dans les applications qu'il récieux à voudrait en faire, et ce sera un grand mal. Mais la plupart du temps, il sera transporté dans un monde parer le ; fantastique, où tout sera exagéré, chargé, caricaturé de à notre telle sorte, que le lecteur européen lui-même ne s'y pourns celui rait reconnaître, ’est pas | Il n'y a donc rien d'utile à retirer de la lecture des pour le romans et des nouvelles du jour, si ce n'est quelque uelle et délassement à des lectures sérieuses et instructives. Oui; unique- mais démentez-moi, si vous l’osez, jeunes liseurs de res, aux romans : je vous soutiendrai, moi, —et j'appellerai votre s de la conscience en témoignage, —que cette lecture est pour aux de É vous un travail, un travail même très fatigant, qui vous t même prend vos jours et vos nuits; que vous ne Géposez le rs, il se roman dont vous avez commencée la lecture, que lorsque hommes vous en avez vu la fin, ou que le sommeil vous ferme les tous les yeux et vous fait tomber le livre des mains. J'en ai vu la car- qui poursuivaient la lecture commencée jusque pendant nt à la Fe les repas. Est-ce là un délassement ? Et dites-moi compeut se ji bien de fois cela vous est arrivé avec votre Domat, votre ât social ; de Lolme, votre J. Bte Say ? Que dis-je, votre J. Bte Say ? ti, car il Voulez-vous que je vous raconte un fait tout récent à

di à une propos de ce célèbre auteur du meilleur traité d'économie

politique qui ait encore paru en français, si ce n'est dans aucune langue ? Le fait est réel, et j'étais présent lorsqu'il est arrivé.

Tout récemment donc, me rencontrant chez un libraire de cette ville, la capitale du Canada, le siège du gouvernement représentatif, quelqu'un demanda le traité de Say à acheter, comme l'un des ouvrages que l’on doit trouver chez tous les libraires, surtout dans un pays qui a un gouvernement représentatif. Ie libraire paraît d'abord n'avoir pas bien compris, puis se remettant:—Ah! dit-il, vous parlez du traité d'économie politique de M. Say ? Nous ne l'avons pas.—Quand donc l’aurez-vous ? repartit l'acheteur, Je suis vraiment fâché d'avoir tant tardé. C'est en effet un ouvrage dont vous devez faire un grand débit, et les exemplaires ne doiveut pas rester longtemps sur vos tablettes.—Pardonnez, répli-

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qua le libraire; c'est un ouvrage qui ne se vend pas et que nous ne faisons venir que sur commande spéciale.

En revanche, on voyait briller sur les tablettes les œuvres des romanciers à la mode, On n'attend pas

d'ordre spécial pour ceux-là, ça se vend.

Je ne vous peindrai pas l'étonnement de notre amateur d'économie politique, en apprenant qu'un ouvrage qui devrait être entre les mains de chacun de nos hommes instruits, jeunes et vieux, le vade-mecum obligé de quiconque veut se mêler des affaires publiques de son pays, fût un ouvrage qui ne se vend pas.

J'avais bien pensé jusqu'alors, pour des raisons que je rapporterai dans un moment, que l'étude de l’économie politique avait dû être nécessairement fort négligée parmi nous ; mais je suis forcé d’avouer que je ne croyais pas que ce fût au point que me l’a révélé l’anecdote que je viens de vous raconter. Et je vous dirai que, depuis, l’idée m'est venue plus d’une fois de profiter de la première occasion qui se présenterait de secouer, autant qu'il serait en mon faible pouvoir de le faire, l'extrême indifférence que l’on paraît avoir eue parmi nous, jusqu'à

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présent, pour l'étude de l'économie politique. C'est ce que j'essaie de faire aujourd'hui sous vos auspices, messieurs ; et j'espère que votre patronage et votre sanction assureront à mes paroles une autorité que je ne saurais leur donner moi-même.

Si j'avais un jeune ami studieux, doué des talents convenables, plein d'ardeur et de ces nobles aspirations qui portent aux grandes choses, qui eût la volonté et les moyens de se dévouer au bonheur de ses compatriotes dans la carrière politique, tout en travaillant à sa propre gloire et à son avantage particulier, je crois que, s'il me demandait mon avis sur ce qu'il devrait étudier de préférence et avant tout, je parodierais le mot que l'on met dans la bouche du fameux maréchal de Saxe, en réponse à quelqu'un qui lui demandait ce qu'il fallait pour bien faire la guerre, et je dirais à mon jeune ami : étudiez, 1° l'économie politique ; 2° l'économie politique ; 3° l'économie politique. Le maréchal de Saxe, lui, disait que, pour bien faire la guerre. il fallait, 1° de l'argent ; 2° de l'argent; 3° de l'argent; voulant dire de la manière la plus expressive que à la guerre on pouvait tout faire avec de l'argent, et que sans argent on ne pouvait rien. De même je pense qu'après avoir bien réfléchi sur la position et les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons, chacun sera d'avis qu'un homme ou un parti politique peut tout faire en ce pays avec un grand fonds de connaissances en économie politique, et que sans cela il ne saurait faire rien qui vaille.

Le temps n'est plus où, pour soutenir la lutte avec honneur ou avantage, il suffisait à nos hommes publics d’avoir du courage, du dévouement, de l'éloquence, et une grande connaissance du droit naturel, politique et constitutionnel. Le temps n'est plus en outre où, par notre masse seule, nous pouvions tenir en échec les éléments sociaux et politiques qui nous étaient opposés, dans une lutte qui avait pour objet les principes mêmes du gouvernement, Notre machine gouvernementale est

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maintenant régulièrement organisée, c'est-à-dire que les principes qui doivent en régler le bon fonctionnement sont arrêtés et reconnus, ce qui ne veut pas dire cependant que tout est pour le mieux dans l’arrangement politique actuel. Mais quant au gouvernement lui-même, il ne peut plus guère s'élever de questions théoriques, ou touchant son organisation ; il doit, avec son organisation actuelle, fonctionner en harmonie avec la volonté populaire, exprimée par la voie des mandataires du peuple. Tout le monde est d'accord là-dessus. Mais la lutte n'est pas finie, et ne finira même jamais sous notre système de gouvernement ; elle a seulement changé de terrain. Des hautes théories gouvernementales, elle est descendue aux questions d'intérêt matériel, qui pour la masse des peuples sont souvent d’une importance plus grande que les premières. Nous nous sommes battus pendant un demi-siècle sur la forme que devait avoir l'habitation commune ; et maintenant que ce point est réglé, chacun va travailler de son côté à y occuper la meilleure place qu'il pourra. Les mille et un intérêts divers qui remplissent la société vont se mettre à l'œuvre pour rendre chacun sa position de plus en plus meilleure, ou de moins en moins mauvaise. Et dans cette nouvelle lutte, il faudra non moins de talents et de lumières que dans l’autre ; seulement il en faudra d’un ordre un peu différent, sous certains rapports, de ceux que réclamait la lutte qui a précédé, et qu'il faut s'empresser d'acquérir, car sur la nouvelle arène comme sur l'ancienne, encore plus peut-être, la victoire devra rester aux plus habiles ; encore autant et plus que naguère, il faudra que nous ayons deux fois raison, et que nous soyons deux fois capables de le démontrer. Ainsi l’a voulu la Providence, qui nous a jetés dans ce coin du globe, pour y vivre au milieu de populations étrangères, dont nous ne pouvons attendre beaucoup de sympathie. Ne murmurons pas cependant ; car qui peut sonder les secrets de la Providence ? qui nous dira qu’elle n'a pas de grands desseins

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sur nous, et que les épreuves auxquelles elle soumet notre adolescence ne préparent pas notre virilité à quelque glorieuse destinée sur ce continent ? Au reste, quel que soit le sort que nous réserve l'avenir, sachons nous en rendre dignes s'il doit être bon, et s'il doit être mauvais, faisons en sorte de ne pas l'avoir mérité : tel est le devoir de chaque génération, de chaque individu. ît ce devoir, nous le remplirons en entretenant dans nos cœurs le feu sacré d'une noble émulation, qui nous fera nous maintenir en tout et dans tous les temps au niveau des populations qui nous environnent.

Or, ces populations descendent d'une race d'hommes qui semble avoir entrepris la conquête ou la rénovation du monde par l'intérêt matériel. Son Dieu, c'est //r/us ; ses enfants ne naissent, ne vivent que pour le gain ; pour eux il n'y a d'autres rêves que des rêves de fortune, de fortune rapide et colossale ; pour eux point d'awrea mediocrilas. Et ils mettent au service de cette passion, l'ardeur, l’activité, la constance, l'opiniâtreté que les hommes vouent ordinairement à la poursuite des objets, des passions les plus vives et les plus insatiables.

Ce n'est pas une satire que je fais ici; au contraire je ne fais que signaler un fait qui me semble providentiel, et je suis porté à croire que cette avidité d'acquérir chez la race anglo-saxonne, avidité, remarquons-le en passant, qui n'a fait que s'accroître chez la branche américaine de cette race, est destinée à former un chaînon dans l'histoire de l'humanité, un âge d'industrie, d'amélioration matérielle, l'âge du positivisme, l’âge de la glorification du travail. Saus le travail opiniâtre et incessant des nations industrieuses, le monde aurait beaucoup moins de jouissances matérielles et intellectuelles qu'il n'en a. Ainsi, loin de leur porter envie, on leur doit de la reconnaissance. Veut-on ne pas se laisser déborder, absorber, écraser par elles, qu'on fasse comme elles ; qu’on travaille avec ardeur, avec intelligence, avec constance comme elles. Les nations lâches et abruties étaient autrefois la

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