SCÈNE V
LE BAILLI. Je me suis chargé d’une singulière commission, mais j’ai mes vues. L'entreprise est un peu scabreuse, et quand on viendra à découvrir..….Qu’importe, tout moyen est bon quand il conduit au but qu’on se propose. Cependant il me faut sonder les sentimens de M. Dolmont; peutêtre ne serait-il pas aussi opposé...Et puis la loi fournit des moyens...Ah! petite friponne, vous aimez Colas! Patience, patience, nous en avons vu d’autres...On trouvera le moyen
de l'empêcher de te voir, et si tu m’échappes tu seras bien fine.
ARIETTE
En amour plein d'expérience, Je sais l’art de gagner un cœur:
Si l'on résiste à mon ardeur, " Il faut céder à ma persévérance. :
Ainsi que le chat qui guette Pour attraper la souris,
S’il aperçoit la pauvrette,
D'un coup, paf, autant de pris; De même, près d’une oelle, Jamais je ne perds mes pas, Devant moi la plus cruelle Met bientôt les armes bas.
En amour plein d'expérience, Je sais l'art de gagner un cœur :
Si l’on résiste à mon ardeur,
Il faut céder à ma persévérance.
SCÈèNE VI.
LE BAILLI, M. DOLMONT.
ti M. DOLMONT. Comment se porte M. le Bailli ? | LE BAILLI. Pour vous rendre mes services. n M. DOLMONT. Je vous ai fait un peu attendre ? | LE BAILLI. Et moi, je vous ai interrompu peut-être? , qd
M. DOLMONT. Nullement, j'étais occupé de quelques affaires qui regardent mes vassaux.
LE BAILLI. Toujours occupé d’eux!
M. DOLMONT. On fait ce qu’on peut. Ces pauvres gens D ont souvent besoin de moi, et il en coûte si peu quelquefois
pour faire du bien que e’est se priver d’un grand plaisir que u de n’en pas faire. |
LE BAILLI. Excellente morale! mais à propos de plaisir, q il me semble qu’on en goûte bien peu en vivant aussi retiré d
que vous, et qu’on doit furieusement s’ennuyer.
ques
gens 1efois que
aisir, etiré
M. DOLMONT. C’est ce qui vous trompe, monsieur, l'ennui
n’est fait que pour l’homme désœuvré ou qui ne trouve pas de ressource en lui-même; au reste, chacun a ses jouissances et voici les miennes :
ARIETTE
De l’indigence autour de moi, Adoucir la peine extrême, Faire du bien, voilà ma loi, Mon goût, mon système.
A l'abri des soins divers,
Et des revers
De !a fortune, Sans rechercher la grandeur, En ces lieux je trouve le bonheur, Nul désir ne m'importune.
Ecartant de moi les soucis, Les chagrins, les tristes ennuis, Si l'on me blâme, je m'en ris; Pour moi le plaisir suprême, Est de me faire des amis, Et de jouir de moi-même.
LE BAILLI. Avec cette philosophie on doit se faire effectivement beaucoup d’amis.
M. DOLMONT. Et l’on ne fait souvent que des ingrats ; mais venons au sujet qui vous amène.
LE BAILLI. Vous avez adopté une jeune personne à laquelle vous voulez du bien.
M. DOLMONT. Vous parlez de Colinette peut-être?
LE BAILLI. Oui, c’est une aimable enfant.
M. DOLMONT. Il est vrai que j'ai pris plaisir à l’élever, et j'ai bien lieu de ne m'en pas repentir.
LE BAILLI. Vous avez dessein sans doute de lui procurer un bon établissement ?
M. DOLMONT. Je n’ai encore aucune vue à cet égard ; mais quand elle prendra un parti, je me réserve seulement le droit de l’éclairer sur son choix.
LE BAILLI. J'entends, c’est-à-dire, l'empêcher de se
laisser éblouir par le clinquant de la jeunesse, et la porter à lui préférer la solidité de l’âge mûr.
M. DOLMONT. Il est vrai que l’amour et la raison vont assez rarement de compagnie.
LE BAILLI. Je pense comme vous, monsieur ; et la jeunesse doit avoir de grandes obligations à ceux qui la détourne d’un choix dont elle pourrait avoir lieu de se repentir.
M. DOLMONT. Cela est vrai ; maïs à quel propos me faitesvous cette question ?
LE BAILLI. C'est une indiscrétion peut-être, et c’est cependant en partie le motif de ma visite : chargé par quelqu’un de vous faire une proposition qui regarde Colinette, je voulais auparavant essayer de pénétrer les vues que vous avez sur elle, mais la conformité de vos principes et des miens m'enhardit à vous parler plus clairement.
M. DOLMONT. Qui est-ce qui vous a chargé de cette proposition ?
LE BAILLI. Un garçon d’un certain âge, mais riche et qui l’aime passionnément.
M. DOLMONT. Quel est son nom ?
LE BAILLI. Il ne m’a pas permis de le nommer qu’en cas que la proposition fût agréée.
M. DOLMONT. Son amour est bien mystérieux ! au reste, je n’ai rien à répondre à cette proposition, car il n’entre pas dans mon plan de chercher à fixer le choix de Colinette d’après mon goût, mais seulement de la pue dans celui qu'elle pourrait faire.
LE BAILLI. Cependant vous convenez que la raison de l’âge mûr.
M. DOLMONT. N'est pas toujours fort propre à amuser une jeune femme.
LE BAILLI. Maïs converez du moins que la richesse.
M. DOLMONT. Ne rend presque jamais heureux deux époux quand ils n’ont d’antre félicité que celle qu’elle procure.
LE BAILLI. Ainsi donc, monsieur, vous ne consentiriez pas aux propositions de cette personne.