‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 3)Chapitre 27 sur 212 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

COLINETTE, LE BAILLI.

LE BAILLI. Le hasard me sert à souhait, belle Colinette, je mourais d’envie de te voir, pour te parler de mon amour et des peines que tu me causes, et j’ai en ce moment le bonheur de te rencontrer. Hé bien! dis-moi, seras-tu toujours insensible à ma tendresse ?

COLINETTE. Que vous êtes pressant ! cela dépend-il d: moi? vous savez ce que je vous ai dit tantôt.

LE BAILLI. Oui, chère mignonne, tu m’as parlé des obstacles qui s’opposent à mon bonheur, mais qu’il serait bien facile d’aplanir, si tu avais quelqu’amitié pour moi.

COLINETTE. Que me servirait de vous aimer, si monsieur Dolmont ne nous donne pas son consentement ?

LE BAILLI. Cet obstacle n’est rien, mais c'est l’aversion que je t’inspire que je voudrais essayer de vaincre ; rends-moi donc plus de justice, ma chère, et regarde-moi avec moins

de prévention, car enfin, dis-moi, qu’ai-je donc de si désagréable dans ma personne ?

COLINETTE. Je ne dis pas cela.

LE BAILLI. Ÿ a-t-il quelque chose sur ma physionomie qui te puisse déplaire ?

COLINETTE. On pourrait s’y accoutumer.

LE BAILLI. N’ai-je point l’air encore assez leste ?

COLINETTE. J’en conviens.

LE BAILLI. Et quant à mon âge, je suis peut-être plus jeune que tu ne penses.

COLINETTE. Je ne vous dis pas non, il n’y a que le premier coup-d’œil qui ne vous est pas favorable.

LE BAILLI. Hé bien! ma belle enfant, te voilà donc sans le savoir déjà disposée à m’aimer ; envisage maintenant les avantages dont tu jouiras, vois l’aisance que je te procurerai, les plaisirs qui suivront tes pas, et par-dessus tout, songe aux soins, aux prévenances, aux attentions, à l'amour que j'aurai pour toi, et juge si tout cela ensemble ne te portera pas en peu à m'aimer à la folie.

COLINETTE. Cela pourrait être.

LE BAILLI. Va, va, Colinette, tu m’aimeras, je t'assure, et beaucoup plus que tu ne penses.

COLINETTE. Je commence à le croire.

LE BAILLI. Îl faut pourtant que je te dise une petite inquiétude que j’ai eue à cet égard.

COLINETTE. Sur quel sujet?

‘ LE BAILLI. Je t'ai vue quelquefois avec un certain Colas .….. Est-ce que tu aurais de l’inclination pour lui ?

COLINETTE. Pour Colas ? qui est-ce qui vous a dit que j'avais de l’inclination pour lui ?

LE BAILLI. Je ne te dis pas qu’on me l’a dit, mais je te demande si cela est vrai ?

COLINETTE. Je ne saurais répondre de ses sentimens, mais parce qu'il est jeune, assez joli garçon, et qu’on a quelqu’attention pour lui, il s’imagine peut-être qu’on l’aime. LE BAILLI. Ainsi donc, tu ne l’écoutes pas ?

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COLINETTE. Et que ferais-je d’un jeune homme comme Jui ? cela ne sait que chanter, danser et rire, répéter cent fois le jour qu’il m'aime. Oh! que je sais mieux ce qui me convient.

LE BAILLI. Que je suis ravi de te voir dans ces dispositions ! voilà ce qui s’appelle penser en fille prudente, et je vois bien qu’on ne te connaissait pas quand on m'a dit que tu n’en voulais qu’aux jeunes gens.

COLINETTE. Mais qui est-ce qui a dit cela ?

LE BAILLI. Îl n'importe, j'ai toujours eu de toi une meilleure opinion; car enfin, que ferais-tu avec ce Colas ? ça n’a rien du tout, et l'amour, comme l’on dit, ne donne pas de quoi vivre. Ecoute, ma chère enfant, et retiens bien ceci :

ARIETTE

Sans argent dans le ménage, Il n'est aucune douceur, Sans argent le mariage N'est qu’un joug, qu'un esclavage Plein de peine et de rigueur ; Mais dans l’opulence, Quelle différence !

L'hymen est un nœud flatteur, Où l’on trouve le bonheur.

Si quelques légers chagrins Troublent nos heureux destins, La fortune nous console ;

Avec les jeux badins,

Les danses, les festins,

La peine aisément s'envole.

Sans argent, etc.

COLINETTE. Je vous crois, mais, en un mot, je dépends de monsieur Dolmont, et que voulez-vous que je fasse, s’il n’y veut pas consentir ?

LE BAILLI. Mais pourquoi n’y consentirait-il pas ?

COLINETTE. C’est un homme si extraordinaire qu'il ne fait presqu’aucun cas de la richesse, qui pense que les

l’on doit le plus rechercher dans lc mariage, et qui n’imagine pas qu’une jeune femme puisse être parfaitement heureuse avec un mari dont l’âge n’est pas assorti au sien.

LE BAILLI. Voilà, il faut l'avouer, un système bien ridicule !

COLINETTE. Oui, mais c’est le sien, et vous ne l’en ferez pas changer.

LE BAILLI. Je le crains, car il n’est rien de plus têtu que ces prétendus philosophes ; mais enfin je t'aime, et je voudrais faire ton bonheur ; faudra-t-il que ce beau système te fasse perdre les avantages que la fortune te présente ?

COLINETTE. C’est à quoi je dois m’attendre, et à recevoir quelque jour de sa main un époux qui n'aura rien sans doute, et cela, sous prétexte qu’il sera jeune, qu’il m’aimera, et que je pourrais l’aimer aussi.

LE BAILLI. Tout cela est bel et bon, mais enfin tu es toujours la maîtresse d’épouser ou de n’épouser pas; je serais donc d'avis que tu lui parlasses de mes intentions, ensuite.

COLINETTE. Moi lui parler de cela? C’est une chose que je ne ferai pas, je serais trop mal reçue.

LE BAILLI. Je voudrais bien qu’il s’avisât de te maltraiter, mon enfant, te voilà bientôt majeure, je connais un peu la loi, et l’on pourrait le forcer à...

COLINETTE. Oui, mais d'ici à ce tems-là, il se passera bien des choses.

LE BAILLI. Tiens, si tu veux m'en croire, tu lui demanderas d’aller passer quelque tems dans un couvent où, sous différens prétextes, tu pourras rester jusqu’à ta majorité.

COLINETTE. Oui, mais s’il vient à se juter de quelque chose, il me refusera et me veillera ensuite de si près qu’à Pavenir vous ne trouverez plus l’occasion de me parler.

LE BAILI:. C’est bien pensé! mais encore faut-il chercher un moyen de te soustraire à sa tyrannie.

COLINETTE. Pour moi je n’en connais aucun.

LE BAILLI. Hé bien ! j’en connais moi. Oui, mon enfant, il est un moyen que les circonstances justifient, et dont l'exécution est très facile.

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COLINETTE. Quel est-il ?

LE BAILLI. C’est de t’enlever dès ce soir et de t’épouser secrètement.

COLINETTE, (à part). Voilà où je l’attendais.

LE BAILLI. Que penses-tu de cela, Colinette ? c’est bien là le meilleur parti que nous puissions prendre.

COLINETTE. M’épouser secrètement ! m’enlever ! mais n'y aurait-il pas de mal à cela ?

LE BAILLI, Quel mal peut-il y avoir ? on voit cela tous les jours.

COLINETTE. Mais que dira monsieur Dolmont ? que pensera-t-il de moi? voudra-t-il me pardonner cette démarche ?

LE BAILLI. Quand la chose sera faite, il faudra bien qu’il y consente ; d’ailleurs tout s’arrange, et comme je t'ai dit, ce n’est pas le premier mariage qui se sera fait ainsi.

COLINETTE. Je crois cela, mais...

LE BAILLI, (lui prenant la main). Mais quoi? songe donc, mon enfant, que le tems presse, et qu’il faut prendre un parti; réfléchis sur cela.

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