‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 4)Chapitre 10 sur 81 · CAO I AE EP A ORES · texte numérisé non relu

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étaient principalement l'ouvrage de leurs exploitateurs, qui, pour diviser les peuples et les pressurer plus à Paise, firent longtemps croire à l’existence d’intérêts commerciaux et industriels opposés entre les différents pays. L'on commence à voir aujourd’hui, comme je n’ai fait que le remarquer plus haut, que, loin d’avoir à perdre à la prospérité de ses voisins, on y a au contraire tout à gagner. L'on sait aujourd’hui qu'il n’a qu'un moyen de prospérer, c’est de travailler ; que plus un pays aura de travailleurs, plus il s’enrichira ; que de même plus il aura de gens oisifs, moins il aura de prospérité. Car avant d’aller sur les marchés étrangers pour vendre ou pour acheter avec le fruit de son travail, il faut en déduire tout ce que consomment ceux qui ne font rien, qui ne produisent rien. Dorénavant donc ce ne sera plus au-dehors que l’on ira chercher les ennemis de la prospérité publique, mais au-dedans ; ce sera aux oisifs, aux classes improductrices que l’on s’adressera, et à qui l’on demandera compte. Il faudra donc que chacun travaille selon sa position, selon ses facultés. On ne recourra probablement pas au remède un peu rude pour nos mœurs qu’employèrent Dracon et après lui Solon ; mais on saura, au besoin, mettre l’oisif opiniâtre dans la nécessité de travailler.

Maïs espérons qu’on n'aura pas besoin de recourir à aucun moyen violent pour obliger tout le monde à travailler ; que chacun sentira trop bien l'obligation du travail pour tous, pour ne pas s’y soumettre de bon gré. Le but des nouvelles sociétés ne se bornera plus à soutenir l'éclat d’un trône et d’une aristocratie fainéante ; il s’agira de la régénération de l'humanité entière, à laquelle chaque peuple tiendra à honneur de contribuer, autant qu’il sentira qu’il est de son intérêt de le faire. En effet, messieurs, transformons en imagination les centaines de millions d'hommes qui habitent P'Asie, l'Afrique, l'Australie, l'Océanie, transformons-les, dis-je, en autant de travailleurs libres, actifs et intelligents, comme le sont en général les habitants de l'Amérique du Nord. Quelle somme de subsistances! quelle masse de

jouissances existeraient qui n'existent pas! quels moyens incalculables d'action entre les mains de l’homme! C’est pourtant vers ce but que marche l'humanité, et d’une manière aussi certaine qu’il l’est que la terre tourne autour du soleil.

Les peuples innombrables qui ne sont pas encore en voice de régénération, devront se civiliser, ou disparaître de la face du globe pour faire place aux races plus fortes de Ja civilisation. C’est malheureusement ce qui a lieu de nos jours sur ce continent vis-à-vis de cette belle et noble race d'hommes, que nos pères y rencontrèrent. Un de nos gouverneurs, sir Francis Bond Head, écrivant au secrétaire colonial, en 1836, se demande: ‘ Quelle est la raison de tout cela? Pourquoi les vertus simples des races aborigènes d'Amérique doivent-elles, dit-il, dans les circonstances, faiblir devant les vices et la cruauté de l’ancien monde? C’est là, ajoute-t-il, un problème que personne d’entre nous n’est capable de résoudre ; la chose est aussi mystérieuse que l'objet en est inexplicable.”

L’explication que cherche l'écrivain est bien simple: le sauvage d'Amérique a pris nos vices et laissé de côté nos vertus; il a pris ce qui fait notre faiblesse, et négligé ce qui fait notre force, le travail et les idées de la civilisation. Le sauvage pense comme nos nobles au sujet du travail, il le tient en mépris! N'’est-il pas remarquable que nos classes aristocratiques qui s’en vont, qui disparaissent, voient le travail du même œil que le sauvage, qui s’en va, qui disparaît aussi? S'il y a quelque mystère là-dedans, il git dans le décrêt de Dieu, qui a voulu que le travail eût l'empire du monde. Pourquoi Dieu a-t-il voulu qu’il en fût ainsi? Si c’est là le mystère dont sir Francis demandait l'explication, il a eu raison de dire que personne ne pourrait léclaircir, car c’est encore là un des secrets de Dieu, devant lesquels la raison doit s’abaisser. Qu'il nous suffise, au reste, de croire que Dieu nous laissera connaître tout ce qui est nécessaire à notre bonheur et à notre perfectionnement ; et

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bien longtemps encore. On ne peut s'empêcher de regretter le temps précieux que nombre d'hommes de génie ont perdu à la poursuite de connaissances vaines, chimériques, ou inaccessibles à l'esprit humain, et ne servant qu'à fourvoyer l'humanité. Aussi Socrate, le plus sage des hommes de l’ancienne Grèce, disait-il à ses disciples il y a deux mille et quelques deux cents ans: IT faut adorer la providence et ne pas porter trop loin ses recherches sur les choses divines.” #t il tenait pour vaines et désagréables à Dieu toutes les sciences et doctrines qui ne peuvent avoir d'utilité pour la vie pratique.

Concluons, messieurs. Si jai réussi à captiver votre attention, vous devez être fatigués ; si je n’ai pu y réussir, vous devez être ennuyés ; et dans l’un et l’autre cas, je dois en finir, quoiqu'il y ait encore beaucoup de points à visiter dans le champ que nous venons de parcourir, Je crois, cependant, en avoir dit assez pour vous faire sentir la noblesse, les avantages, les douceurs même, et par-dessus tout l’obligation du travail pour tous sans exception; pour le riche comme pour le pauvre; pour le grand comme pour le petit ; pour le citoyen en faveur de son pays ; pour les peuples en faveur de la race humaine entière. Ne scrait-ce pas, en effet, rapetisser les vues du Créateur que de borner la fin du travail à l'intérêt de chaque individu ou de chaque peuple ? On n’est pas l'Angleterre, on n’est pas la France, on n’est pas les Etats-Unis pour soi seulement. La providence en créant tant de grandeur, tant de puissance, tant de lumières, a voulu qu’il s’en épanchât un peu au-dehors au profit de l'humanité, Ilest encore moins permis aux nations qu’aux particuliers d'être égoïstes, rapaces et spoliatrices.

Quant à nous, Canadiens, hâtons, par un travail constant et sagement dirigé, l’arrivée de l’époque où nous pourrons aussi jouer un rôle dans le grand drame du monde. Quelque éloignée qu’elle puisse être encore, je suis assuré que ce rôle ne fera pas rougir les mânes de nos pères; qu’il sera

ce qu’il doit être, libéral, noble et généreux, digne en tout des deux grandes nations auxquelles nous tenons par des liens si étroits.

Nous surtout, Canadiens-Français, issi: x'une race éminemment chevaleresque, qui sait si nous ne somines pas destinés à installer dans la politique de ce continent cet esprit de bienveillance et de générosité, sans lequel la société humaine ne saurait atteindre la plus noble de ses fins, le progrès moral et intellectuel de notre espèce ?

Encore un mot, messieurs, et pour vous. Permettez-moi, avant de prendre congé de vous, de féliciter la jeunesse canadienne de cette ville des avantages précieux que lui offre votre Institut. IÎl est pour elle une école de haut enseignement mutuel, elle y trouve de beaux exemples à suivre et le sujet d’une noble émulation, et le pays une pépinière de grands et utiles citoyens. Poursuivez votre œuvre nationale avec constance, et si jamais notre race joue un rôle distingué dans l’histoire d'Amérique, votre Institut aura droit, j’en suis sûr, d’en réclamer, en grande partie, le mérite et la gloire. Si vos aînés vous refusent le tribut de quelques-unes de leurs veilles ; si, par indifférence ou à cause de leurs occupations, ils ne veulent ou ne peuvent venir éclairer, diriger, encourager, stimuler vos travaux ; eh bien! travaillez seuls. Certes, ce que vous avez déjà fait, les pages éloquentes, bien pensées, bien écrites qui sont déjà sorties de cette enceinte, n’ont pas manqué, je vous l’assure, de faire battre le cœur de la patrie de joie, d’orgueil et d'espérance. Bientôt vous serez appelés à prendre la place de la génération virile actuelle, à devenir vous-mêmes acteurs sur la scène du monde, dont vous faites un si brillant apprentissage. Alors, rappelez-vous votre Institut; rappelez-vous vos besoins, vos désirs, vos murmures de jeunes hommes, et faites envers vos cadets d’alors mieux que n’auront pu faire pour vous vos aînés d’aujourd’hui.

Messieurs, encore une fois travaillons, il n’y a que le travail qui régénère les peuples, c’est sous ses auspices

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qu'ils s'alimentent de sentiments grands et généreux. On s'étonne quelquefois que Lacédémone ait pu lutter si longtemps contre l'influence d'Athènes : c’est qu'à Sparte les nobles instincts du cœur étaient entretenus par le travail obligatoire pour les grands et les petits, cet, conséquence naturelle, relevés par l'égalité qui régnait entre tous les citoyens; c'est qu'à Sparte les mères, vivant sous l’idée que là est la patrie où domine l'esprit du travail, présentaient à leurs fils partant pour le combat un bouclier, disant: Avec ou dessus, c’est-à-dire, libres à vous de revenir, mais à deux conditions, c’est-à-dire, morts ou vainqueurs.

Vous citerai-je, mesdames, l'exemple d’une illustre femme de l'antiquité, Cornélia, fille d’un grand homme et mère des Gracques, héros qui sont péris au service de la cause populaire. Elle avait surveillé leur éducation avec une sollicitude toute maternelle et les avait rendus les égaux des plus grands hommes du temps où ils vécurent. Aux dames, ses amies, qui lui reprochaient le peu de cas qu’elle faisait des parures et des diamants, elle avait accoutumé de répondre qu’elle avait chez elle, faisant allusion à ses deux fils, de précieux, d'inestimables bijoux. N’allez pas croire, pourtant, que je sois un de ces moralistes grondeurs, moroses, qui dédaignent se baisser pour cueillir à droite et à gauche les roses qui décorent le parterre. Félicitez-vous du rôle que la société vous confie pour exciter les nobles inspirations de l'homme, continuez d’encourager par votre présence et, soyons justes, d’embellir les réunions de vos jeunes compatriotes: le plus grand avantage vous en reviendra.

N'oubliez pas non plus que ce n’est qu'avec les hommes grands et forts de la grandeur et de la force intellectuelles que vous partagerez ces douces jouissances qui l’emportent, soyez-en persuadées, sur Îles jouissances moins pures des sens et moins durables.

E. PARENT

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