‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 4)Chapitre 13 sur 81 · PR LCR PE RATES · texte numérisé non relu

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bien et mal, vice et vertu, mais c’est la conséqnence naturelle de la liberté de lPhomme, sans laquelle il n’y aurait pour lui ni mérite ni démérite : si l’homme ne pouvait faire mal, la vertu n'existerait pas pour lui, pas plus que pour la brute. Il n’y eut pas de mérite chez la louve qui allaita Romulus et Remus, et qui eût aussi bien pu les dévorer si son instinet l'y eût poussé ; mais le berger Faustus qui les éleva, fit une action bonne et méritoire. Mais si je n’admets pas dans l'homme deux natures ennemies, nécessairement et constamment en état de guerre, je suis forcé d'y reconnaître deux mobiles d'action, différant dans leur origine et leur objet, mais ayant une seule et même fin: et par leur réunion constituant la nature humaine ; nature double, si vous voulez, dans ses éléments constitutifs, mais une dans son essence, par laquelle Phomme est ce qu'il est, sans laquelle il ne serait pas ce qu'il est.

L'homme donc est un être à double nature, nature spirituelle, nature matérielle ; créature mixte destinée en elle et par elle à mettre Pesprit et la matière en rapport l’une avec l'autre; clef de voute de la création, reliant entre eux tous les êtres créés pour les faire aider tous de concert à l’accomplissement de la pensée divine ; l’homme est une âme et un corps en union intime et mystérieuse, et en cet état constituant un être particulier dans la création. Par notre âme aous sommes en rapport spirituel avec Dieu, par notre corps nous sommes en rapport matériel avec le monde matériel, et par les deux nous sommes en rapport spirituel et matériel avec nos semblables: vie spirituelle, vie matérielle— voilà l'homme, voilà ce qui le distingue de tous les êtres organisés,

Cette double vie produit chez lui des tendances, des ipprétences, des besoins différents: à l’une il faudra les jouissances intellectuelles, la comtemplation de Dieu et de ses œuvres, la recherche de Fa vérité, la poursuite du beau, la pratique du bien ; à l’autre, au contraire, il faudra les jouissances matérielles des sens, qui embrassent tous les

objets terrestres dont nous pouvons disposer. Dans Ie premier cas, l’homme s’absorbe, pour ainsi dire, dans Dicu, renonçant à soi-même pour ne vivre qu'en Dieu, et dans Pesprit de Dieu. Or, comme Dieu se manifeste à nous dans l’expansion et l’amour, la vie selon lesprit de Dieu, c’est la vie de la contemplation, du renoncement, du dévouement, du sacrifice, c'est le spiritualisme. Dans le second cas, l’homme, bien loin de se dévouer, de se sacrifier, cherche à tout ramener à lui, à faire servir la création entière à ses fins, à ses intérêts, à ses jouissances ; c’est la vie de la sensation, de l’individualisme, c’est en un mot le matérialisme. Et ces deux vies si opposées dans leurs objets, l’une si sublime, l’autre si infime en apparence, sont toutes deux d'ordre divin, destinées en s’harmouisant à remplir les fins de la création. L’une n’est pas plus nécessairement composée de bien, que l’autre de mal; toutes deux sont mal ou bien selon qu’elles outrepassent ou respectent les bornes de la nature.

L'individualisme, qu’il ne faut pas confondre avec l’égoïsme, est l'instinct de la vie individuelle, tout comme le dévouement est l'instinct de la vie sociale. Or, comme il ne saurait y avoir de sociétés sans individus, il s’ensuit que l’individualisme, comme je le considère, est un penchant nécessaire, légitime et bon. Ce sentiment, bien dirigé, portera l'homme à s’assurer le bien-être individuel, qui se compose de toutes les jouissances terrestres, que Dieu n’a pas créces sans doute pour que nous n’en usions pas: elles sont Île prix de nos travaux, la compensation de nos douleurs, comme le bien-être qui les procure, est la condition du perfectionnement physique et moral de l'individu. Mais pour ne pas cesser d’être légitime et bon, ce penchant ne doit pas se satisfaire aux dépens de nos semblables, de l'espèce on de la société, non plus qu'aux dépens de l'individu luimême, qui a une mission divine à remplir, et qui, en s'énervant par le plaisir, s’en rendrait plus ou moins incapable ; Dieu veut des hommes forts de corps et d'esprit, meus sana

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in corpore sano, comme disaient les anciens; et quiconque s'affaiblit, fût-ce même sous l'inspiration du spiritualisme, commet, à mon sens, une action repréhensible, tout aussi bien que celui qui parviendrait au même résultat par la sensualité. Dieu qui est toute bonté, tout amour, toute expansion, toute sagesse, ne peut vouloir un sacrifice inutile. Il nous appelle à lui par la voie du dévouement, du sacrifice, mais d’un dévouement, d'un sacrilice utile à nos semblables, Nous devons adinirer ces hommes généreux, ces femmes héroïques qui renoncent à tous les biens terrestres pour se dévouer au soulagement, ou à l’enscignement de leurs semblables. Mais, dans le siècle où nous sommes aù moins, je ne comprendrais pas l'existence de communautés d'hommes se livrant à la vie purement contemplative dans le cilice et la haire: ce serait à mes yeux une déplorable aberration du spiritualisme. J'en dirais autant de toutes pratiques religieuses qui tendraient à affaiblir chez l’homme le sentiment de l'indépendance ou self-reliance des anglais, ou à rapetisser Dicu et l'homme à la fois, en se substituant aux vertus mâles et actives que requiert la société. Le Christ a dit que le commandement d’aimer les hommes était aussi impératif que celui d’aimer Dieu, Or, aimer les hommes, c’est vivre au milieu d'eux et pour eux, et non pas seulement avec soi et pour soi.

Le temps mest plus, s’il a pu exister, où la société woffrant pas une assez large issue à la vitalité surabondante des natures ardentes, on ne trouvait autre moyen de sûreté que d’étouffer cet excès de vie; on a pu alors peut-être réclamer le bras de Dicu pour refouler la lave dans son cratère. Maïs aujourd'hui qu’un champ sans limites s’ouvre à Pactivité humaine, qui dira que les forces de Phomme sont au-dessus de sa tâche? Eh! ce serait mettre en question la sagesse divine qui doit bien vouloir que ces forces soient dirigées, mais non étouffées. Voyez la chaudière de la machine à vapeur, elle recèle bien dans ses flancs brûlants le danger et la mort. Mais aussi, voyez

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à côté d'elle ce mécanisme admirable au moyen duquel ces éléments de destruction sont changés en agents de vie et de bonheur, Etudiez done le mécanisme social, et vous utiliserez les forces humaines, ce qui vaudra mieux que de les comprimer, Sinon, prenez garde, car ce serait de votre part l’aveu de votre impuissance ou de votre mauvaise volonté, vous à qui tout pouvoir et toute lumière ont été donnés,

Ainsi, il y a pour le spiritualisme, comme pour le matérialisme ou Pindividualisme, des bornes qu’on ne saurait franchir sans sortir de l’ordre naturel et divin. En effet, poussez lPindividualisme jusqu’à ses dernières limites, vous voyez l’homme renfermé en lui-même, n'ayant en vue que son intérêt personnel, sa satisfaction individuelle. Avec un pareil être la société est impossible, elie qui n'existe qu’à la condition du dévouement de chacun à Pavantage commun, L'homme donc se trouvera seul à lutter contre les forces de la nature. Or, vous le savez, ces forces sont telles que l’homme isolé ne saurait leur résister, encore moins les dompter: et sans cela, point de progrès, l’homme est condamné à l’état sauvage. A cette vie, il pourra bien se faire un corps robuste, mais son esprit ne secoucra jamais les langes de l'enfance.

Maintenant, supposez une société où le spiritualisme soit poussé à l’extrême-—(je dis ici société, parce que le spiritualisme se suppose mieux avec la société, qu’il n’est même à son état normal qu'avec la société, qui seule prête à son développement, à son action expansive,) supposez, dis-je, une société où le spiritualisme soit poussé à l'extrême, vous aurez un état social où l'individu sera livré en holocauste à l'idée dominante, bonne ou mauvaise ; vous aurez par conséquent l’affaiblissement des parties composant le tout. C'est dire que vous aurez une société faible, plus où moins incapable de répondre aux fins de son institution, et destinée tôt ou tard à la dissolution, ou à l’asservissement. Voyez l'Inde, qui reçoit le joug d’une compagnie de mar-

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chands ; voyez l’Islamisme, qui n’a plus d'autre appui que la jalousie des nations chrétiennes de l’Europe : leur faiblesse est venue de l’excès et des écarts du principe spirituel dans leurs sociétés, comme l'impuissance des peuples indigènes de ce continent et de l'Australie est venue de Pexcès du principe contraire.

L'individualisme désordonné détruit par la trop grande concentration ou lisolement; le spiritualisme outré par la trop grande expansion. C’est d’un côté le froid qui pétrifie l'eau ; de Pautre le feu qui l’évapore, également éloignés l'un et l’autre de la chaleur vivifiante qui tient l’élément liquide dans son état naturel. On pourrait multiplier les comparaisons, car partout dans le monde physique on rencontre deux forces, deux lois » nature contraire, qui en s’harmonisant, ou en se balau:ant, forment et constituent l'ordre dans la création. Ainsi, vous avez en physique les forces centripète et centrifuge, attractive et répulsive, lois fondamentales de notre univers. Que le doigt de Dieu qui les tient en harmonie, en équilibre, se retire un instant, et tout retombe dans le chaos. De même que le prêtre, entraîné par un spiritualisme désordonné, affaiblisse l’homme matériel ; et que l’égoïsme ou le sensualisme affaiblissent le sentiment spirituel dans la société, dans l’un et Pautre cas l’équitibre se perd, l'harmonie cesse, et la société tombe aussi dans le chaos.

Dieu, dans sa suprême sagesse, a gardé entre ses mains l'administration des lois fondamentales du monde physique, et c’est fort heureux; mais il semble avoir abandonné à l’homme l'administration des lois fondamentales du monde moral, nous offrant sa propre administration pour exemple et comme modèle, Ainsi respectons les décrets de Dieu: il a voulu que l’homme fût corps et âme, matière et esprit ; conservons son œuvre toute entière ; perfectionnons-la dans toutes ses parties constituantes ; régularisons, équilibrons, mais ne détruisons pas, mais ne jetons pas le désordre dans la création de Dieu.

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