‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 4)Chapitre 54 sur 81 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

Nous avons la confiance, mesdames et messieurs, d’avoir

mis en évidence, dans nos précédentes lectures, qu'avant

l'apparition de l’homme sur cette terre, tout y avait été préparé d’avance pour lui rendre son séjour comfortable ;

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que tous les êtres, tant aninés qu’inanimés, avaient été mis en pleine activité, et qu'il ne s'agissait plus pour l’homme que d’en prendre le commandement, et de se mettre ileur tête.

Qu'on disc à présent que tout cela est du hasard ; qu’on dise, tant qu’on voudra, que notre terre cest si petite, que l'homme est si peu de chose, qu’il répugne au bon sens de croire que le Créateur s'occupe d’un être aussi chétif! Tout cet échafaudage de systèmes, tous ces arguments de nos prétendus penseurs ne sont-ils pas autant de preuves ct de témoignages contre l’absurdité de tels avancés ?

J’en veux mortellement aux athées, ou plutôt à ces personnages qui, par fanfaronnade, prétendent l’être. (Car, suivant moi, il est impossible de concevoir qu'il existe de tels êtres sous figure humaine. Ilest impossible de nier consciencieusement l'existence d’un être suprême.

L’athéisme! c’est un Darbarisme en philosophie! La matière, d’où viendrait-elle donc ? d’elle-mème ? ridicule! La matière calcule-t-elle le pour et le contre? Calcule-t-elle le passé, le présent et l'avenir ? Non, l’homme n’est pas tout matière. Son corps n’est que Penveloppe, n’est que Pécorce de son âme.

Mais ne nous engageons pas, mesdames et messieurs, dans le monde mystique ; notre sujet porte uniquement sur Punivers matériel. Et examinons l’homme comme simple habitant de la terre.

L'univers est un tableau qui n'offre que des traits confus, lorsqu'on n'en saisit pas le vrai point de vue. Et cet amas iminense d'êtres divers sur notre globle serait une espèce de chaos, si l’homme ne s’y trouvait pas placé pour en former la liaison et les rapports.

C'est à lui que tout aboutit, c’est sur lui que tout porte.

La sage providence a tout mis à sa place, a tout proportionné. L’ordonnance du palais a été mesurée sur les besoins du maître qui l’habite. Si l’édifice n’est pas parfait, c’est que celui qui doit l’habiter à lui-même des imperfections.

L'homme, en effet, offre un mélange de grandeur et de bassesse. Son ingratitude s’exhale en murmures contre

la providence, elle le dégrade et lui fait blasphémer son

Créateur.

Mais n’est-ce pas aigrir et rendre incurables ses propres maux, que de s’occuper continuellement à se les exagérer à soi-même? Fermer les yeux sur les avantages réels dont nous jouissons, n'est-ce pas les rendre muets ?

L'homme, disent les ingrats qui trouvent que tout est désordre ici-bas, que tout est l’œuvre du hasard, l’homme, disent-ils, est l’animal le plus vil et le plus méprisable. La nature le traite plutôt en marâtre qu'en mère.

Tandis qu’elle a couvert d’une écorce les arbres et les plantes, qu’elle a revêtu d’une peau tous es autres animaux pour les défendre coutre l’inclémence des saisons, elle a jeté l’homme, au jour de sa naissance, nu sur la terre, qui est aussi nue que lui. Ce n’est pas encore assez. A peine sorti du sein de sa mère, cet animal destiné à l’empire est mis à la gêne, on le garotte. Sa vie commence par des supplices et des pleurs. Tout son crime est d’être né. Son ignorance égale sa faiblesse. En naissant, presque tous les animaux soni assez robustes et assez instruits pour savoir nager, marcher et prendre leur nourriture, tandis que l’homme à sa naissance ne peut rien, il y a besoin de tout apprendre. Il ne sait, par lui-même, que pousser des cris de douleur et verser des larmes.

Si, dans sa naissance, rien n’est plus faible et plus mépriszble que lui, rien n’est aussi plus horrible et plus haïssable lorsqu'il a pris son accroissement. La bête farouche a quelque chose dans son instinct qui nous la rend formidable. Mais l’horime seul renferme en soi ce qui n’est que séparément dans toutes les bêtes. Il a “sur la langue le venin & des aspics ; dans l'esprit, les plis et replis du serpent; “ dans le cœur, l’amertume du basilic; dans ses emporte- “ ments, la fureur du lion; dans sa cruauté, la rage du

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Voilà comme ces esprits orgueilleux s’avilissent à leurs propres yeux. Nous répondrons dans cette dernière partie de notre lecture à ces ravaleurs du genre humain.

Tout annonce dans l’homme le maître de la terre, tout y marque sa supériorité sur le reste des êtres vivants. Son attitude est celle du commandement ; sa tête regarde le ciel ct présente une face auguste, sur laquelle est empreinte le caractère de sa dignité. L’image de l'âme est peinte sur la physionomie.

Un port majestueux, une démarche ferme et hardie, annoncent sa noblesse et son rang. Il ne touche à la terre que par ses extrémités les plus éloignées, il ne la voit que de loin, et semble la dédaigner. Les bras ne lui sont pas donnés pour servir d’appui à la masse de son corps, ses mains ne doivent pas fouler la terre, et perdre par des frottements réitérés, la finesse du toucher dont elles sont le principal organe ; elles exécutent les ordres de sa volonté, saisissent les choses éloignées, écartent les obstacles, préviennent les rencontres et les chocs qui pourraient nuire ; retiennent ce qui peut plaire, et le mettent à la portée des autres sens.

Le corps d’un homme bien fait doit être quarré, le contour de ses membres fortement dessiné, les muscles doivent être vigoureusement exprimés, les traits du visage bien marqués.

Chez la femme, tout est plus arrondi, les formes sont plus adoucies, et les traits plus fins. L'homme a la force et la majesté ; les grâces et la beauté sont l’apanage de l’autre sexe, très justement appelé le beau sexe. L’homme est droit et ferme ; la femme est faible et pliante ; par cela l’homme se montre plus généreux et plus fier de la protéger, qu’elle n’est elle-même portée à invoquer l’appui de sa force

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et à mettre sa vaillance à l'épreuve. Ainsi, celui qni commande obéit souvent à celle qui supplie, “ quand elle sait s’y prendre bien comme il faut.”

Le front chez l’homme le distingue des autres animaux, Il contribue à la beauté de la figure, et est le signe de son intelligence. Il faut pour cela, cependant, qu'il ait la proportion convenable, qu’il ne soit ni trop cintré, ni trop plat, ni trop grand, ni trop petit. Que les cheveux bien plantés en fassent le contour et l’ornement. L’homme seul possède toutes ces qualités qui, ajoutées à ses yeux, l'organe immédiat et l’interprète de l'âme, à la bouche et à ses lèvres, font du visage de l’homme le miroir de son intelligence, de son pouvoir et de son âme.

Malgré cette uniformité des traits du visage de l’homme, les hommes, cependant, peuvent être distingués les uns des autres. On ne trouvera jamais deux hommes parfaitement ressemblants, chacun aura quelque chose de particulier, soit dans l’ensemble du visage, soit dans la voix ou dans son langage.

Si tout était produit par un hasard aveugle, les visages des hommes ne devraient-ils pas se ressembler autant que se ressemble les œufs pondus par la même poule ? (pardonnez-moi la comparaison ;) comme des balles fondus dans le même moule? comme deux gouttes d’eau qui coulent du même vase? Mais il en est autrement, et cela est fort heureux. Car, que d’inconvénients ne résulterait-il pas d’une parfaite ressemblance entre les individus ? Que de méprises, de mécomptes dans les ménages et dans la société. Jamais l’homme ne serait en sûreté de sa vie, de son honneur ou de celui de son épouse! Eh! où en seraient nos amoureux, je vous le demande, si toutes les filles s’entre-ressemblaient? Eh! ils s'adresseraient aux premières venues comme à leurs dulcinées ; et elles, de leur côté, en feraient tout autant, comme de raison. Quel scandale ! il faudrait se faire des marques comme on en fait pour le bétail! Le voleur et le brigand seraient en sûreté. Quelle incerti-

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tude dans les ventes, dans les achats, les contrats, les transports, dans le commerce et les témoignages !

Mais non, il devait en être autrement pour le chef-d'œuvre de la création, l’homme. Chacun devait se faire connaître personnellement. Chez la brute, c’est bien autrement ; dans chaque classe, tous les individus sont égaux, il n’y a point de différence individuelle ; malgré, cependant, qu’on y rencontre parfois des traits de fidélité bien capables de faire rougir un bon nombre de nos femmes. Je fais ici allusion à la fidélité de la tourterelle, qui, lorsqu'elle devient veuve, reste veuve, et volontairement, le reste de ses jours. Elle s’en va roucouler dans la solitude.

La taille de l'homme est à peu près la mème partout ; elle ne va pas, au moins, à une extrême hauteur ni à une extrême petitesse. S'il n’y avait que des géants, tous les rapports de la société et de l’ordre seraient rompus. S'il existait, par exemple, des hommes de la hauteur d’une tour, est-ce qu'ils n’enfonceraient pas, en marchant, la plupart de nos terrains? Et comment leurs longs et gros doigts pourraient-ils traire les chèvres, moissonner les blés, faucher les prairies, cueillir les fruits des vergers? La plupart de nos aliments échapperaient à leur vue comme à leurs mains.

D'un autre côté, s’il n’y avait que des races d'hommes vraiment nains, si nous étions tous de la taille du général Poucette, comment pourrions-nous abattre les forêts pour cultiver la terre? Eh! nous nous perdrions dans les herbes ! chaque ruisseau serait un fleuve pour nous, chaque caillou un rocher. Et les oiseaux de proie nous eulèveraient dans leurs serres, pour nous croquer comme la poule croque les coquerelles. Non, le roi de la terre devait être constitué de manière à pouvoir y exercer son empire.

Si on jette un coup-d’œil sur les habitants des pays septentrionaux, on est d’abord porté à croire que la providence les a rendus bien malheureux. Il est vrai qu’ils errent péniblement dans des vallons raboteux, par des

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chemins non frayés, qu'ils sont exposés à l’inclémence des saisons; mais leurs corps endurcis ne redoutent pas les fatigues. Pauvre et dénué de toutes les commodités de la vie, le Lapon est riche en ce qu’il ne connaît de besoins que ceux qu’il peut facilement se procurer, et qu’il peut contenter aisément. Ilest privé, durant plusieurs mois, de la clarté du soleil, mais la lune et les aurores boréales viennent luire sur son horizon, et Jui rendre supportahles les ténèbres de sa longue nuit. La neige et la giace, sous lesquelles il se trouve comme enseveli, ne le rendent point malheureux. L'éducation et l’habitude l’ont armé contre les rigueurs de la nature. La vie dure qu’il mène lui apprend à braver le froid ; et quant aux besoins particuliers qui lui sont indispensables, il les trouve dans les animaux, dont la fourrure le garantit de l’âpreté de la saison. Les rennes lui fournissent à la fois, sa tente, son lit, son vêtement, sa nourriture et sa boisson. Avec eux, il hasarde de longs voyages ; en un mot, ils suffisent presque à tous ses besoins. Et leur entretien lui coûte peu, et même ne lui est pas à charge.

Transportez un Lapon dans un palais, couchez-le dans un lit de plume : croyez-vous qu’il dormira ? Jamais, impossible, Entourez-le de tout le luxe de nos villes, et vons le verrez mourir d’ennui, et se trouver si mal qu’il en perd l'appétit, le sommeil et la santé.

Tout est done à sa place. Si l'homme n’est pas agile comme les oiseaux, qui, en un moment, sont transportés sur leurs ailes à de grandes distances (mais, en parenthèse, le voilà en chemin d’aller aussi vite qu'eux); s’il n’est point fort comme les animaux, armé de cornes, de griffes aigues et de dents meurtrières comme eux ; s’il n’a pas éié habillé des mains de la nature; s’il n'apporte, en naissant, ni plumes, ni fourrures pour le garantir des injures de l'air: n’a-t-il pas la raison en partage ; et avec elle, n'est-il pas riche, fort et suffisamment fourni de tout? Ne lui apprendelle pas que tout ce qu'ont les animaux est pour lui? qu’ils lui sont inférieurs et subordonnés en tout ? qu’ils sont ses

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esclaves, et qu'il peut disposer de leur vie et de leurs services? A-t-il besoin de gibier pour sa table, le chien, le faucon et l’épervier dressés à cet usage, ne vont-ils pas abréger, faciliter ses recherches, et lui apporter ce qu'il souhaite? S'il veut varier son habit selon les saisons, la brebis est prête à lui abandonner sa toison, le ver à soie file pour lui la robe la plus légère et la plus brillante. Les animaux le nourrissent, font sentinelle à sa porte, combattent pour lui, cultivent ses terres, transportent ses fardeaux ! Que veut-il donc de plus? qu'a-t-il à demander davantage ? de quoi peut-il se plaindre ?

Mais continuons à examiner l’homme.

Cet être individuellement faible et presque sans armes naturelles, harponne cependant la baleine, et dompte Péléphant, renverse les roche: 1 les montagnes par la puissance du fer qu’il a su maîtriser.

Comme animal, la nature l’a bien peu favorisé, il est vrai ; mais comme homme, elle lui a transmis un rayon d’intelligence, un génie, qui lui mettent en main le sceptre du monde. L'homme est le seul animal bipède et bimane; et cette définition est plus convenable que celle qu’en donnait ce sage de la Grèce, “ un animal à deux pattes sans plumes.” Son élève, pour ridiculiser cette définition, lui présenta un coq épluché, et lui dit: Maître, voilà votre homme d’hier!

La stature de l’homme et sa marche sont en rapport avec ses pieds et ses mains. La position de sa tête volumineuse l'empêche de nager naturellement et sans avoir appris, comme le font les quadrupèdes, tel que les jeunes chats et chiens, qui se mettent de suite à nager quand on les jette à l’eau ; tandis que le jeune enfant irait droit au fond, la tête la première, quoiqu’en se débattant : le poids de sa tête lPemporterait. Et même l’homme nage plus facilement sur le dos que sur le veütre, parce qu'il n’est pas obligé de tant s’élever la tête pour respirer. On voit par là que notre espèce n’est pas destinée à la vie amphibie ou aquatique, comme on l’a supposé,

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La proportion de la masse cérébrale au volume du corps est plus considérable chez l’homme que chez la plupart des animaux; et en général les quadrupèdes de petite taille ont, à proportion, plus de cervelle que les gros. Par exemple, l’éléphant du poids de cinq mille livres n’a que sept livres de cerveau, ou deux fois autant que l’homme. Un bœuf de neuf cents livres n’en a que vingt onces, et le cheval de sept cents livres n’en a guère plus: ce qui fait à peu près la cinq centième partie de leurs corps. Tandis que chez le chat, la cervelle en fait la cent cinquantième partie, chez le chien et le loup encore moins ; chez le rat et la souris, la soixante-et-seizième partie ; le castor, la deux cent quatre-vingt-dixième ; l’âne, la cent cinquantième, et chez l’homme la trente-cinquième ! C’est donc une règle générale que plus l’animal est petit, et plus il a de cervelle, et plus il a de forre. Proportionnellement, la force physique des insectes est comparativement plus élevée chez eux que chez les animaux de haute stature. La sauterelle sautera deux cents fois la longueur de son corps : et où sont les quadrupèdes, les poissons et même les oiseaux qui en feront autant ? Le dragon-mouche se soutiendra en l'air, par la force de ses ailes, tout un long jour d'été, toujours volant de la même force! La mouche de nos maisons donne six cents coups d’ailes dans un temps, et à chaque coup, elle avance de six pieds par seconde! Eh! où en serions-nous, si ces êtres, en devenant plus volumineux, conservaient cette force en proportion? Eh! ils détruiraient tout sur la surface de la terre !

Voici encore une règle générale, c’est qu’à mesure que les formes organiques se perfectionnent dans le règne animal, la sensibilité augmente de pair avec une certaine portion d’intellect ; et plus les êtres descendent bas dans l'échelle animale et plus la sensibilité diminue, et plus la fécondité augmente, et cela d’une manière étornante. Par exemple, les infusoires et autres êtres semblables forment de hautes montagnes, et cependant, pour les étudier, on a

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besoïn des microscopes de la plus grande force. En montant un peu l’échelle, on retrouve presque la même fécondité. Le ver à soie pond entre mille à deux mille œufs ; la guèpe, trois mille ; la fourmie, cinq mille ; la reine des abeilles, quarante mille ; la fourmie blanche, quatre-vingtsix mille par jour, et cela pendant un mois, ce qui fait en tout à elle seule deux millions quatre cent dix-neuf milie œufs. Tous ces petits êtres sont, sans aucun doute, destinés à servir de nourriture à d’autres plus élevés dans l'échelle. Ils naissent par milliers dans une heure, et périssent par millions dans un jour. Mais il faut remarquer que, destinés qu'ils sont à être la proie des autres êtres plus proportionnés, ils sont constitués de manière à ne pas souffrir en passant de la vie à la mort, ils sont presque insensibles.

Chez l’homme non plus, ce n’est ni les plus gros ni les plus longs qui ont plus d’intellect et de force. Le vulgaire dit, “grand corps, grand lâche,” c’est bien la règle générale ; mais, pour la consolation de ceux qui sont de haute stature, nous devons dire de suite qu’il y a de nombreuses et de nobles exceptions. Mais toujours est-il vrai qu’Alexandre le grand était petit, et que Napoléon n'était pas grand, je veux dire long, car le petit caporal savait très bien distinguer entre l'un et l’autre de ces mots. Un jour qu’il ne pouvait atteindre à un livre qui se trouvait sur une tablette placée haut dans sa bibliothèque, son aide-de-camp lui dit: “ Permettez, sir, que je vous donne ce livre, je suis “plus grand que votre majesté.” ‘ Dites donc plus long,” répondit Napoléon.

Nous sommes cependant bien loin d’accorder que tous les petits hommes soient des lions, et que les longs soient des vaches : que ce sont des flandrins qui ont les côtes sur le long, comme dit le vulgaire.

Mais, outre ces proportions de la cervelle avec le corps, le cerveau de l’homme est reconnu d’une structure plus fine et plus élaborée ; il n’y a que lui qui ait cette petite glande, qu'on nomme pinéale. De plus, le cerveau se manifeste

particulièrement en ampleur, chez l’homme, par la capacité de la partie frontale. De là le fameux angle facial de Camper. Cet angle est formé par une ligne tirée des arcades sourciilières à la racine des dents supérieures, et par une autre qui la coupe en venant du trou occipital.

Chez les Européens, l’angle facial est de quatre-vingt à quatre-vingt-quinze degrés ; chez les nègres, de soixante-etdouze ; l’ourang-outang, soixante-et-cinq ; le chien, quarantecinq. Mais les parties les plus propres au grand déploiement de l'intelligence paraîtraient se développer vers le devant de la tête et le front ; tandis que le cervelet, ou le derrière de la tête, paraîtrait destiné à l’exercice des fonctions animales.

Ainsi, les crétins, ces individus qui ont la grosse gorge et la tête en pain de sucre, ont aussi une forte dépression du front, et on les range parmi les hommes bruts et imbéciles. On a observé que, chez les peuples où la classe pauvre portait des fardeaux sur la tête, ces individus avaient le front déprimé et devenaient stupides ; tandis que chez ceux où l’on porte les fardeaux sur les épaules, il en arrive autrement.

De célèbres anatomistes ont encore fait remarquer que chez l’homme l’encéphale le distingue encore des animaux d’une autre manière: c’est que plus l'animal a un large cerveau, et plus son corps est mince et grêle; et plus la moëlle épinière est considérable, et plus l’animal est fort, vigoureux et féroce : et c’est exactement ce qui se rencontre chez l’homme et la brute. L’homme est destiné à vivre par la tête, et les autres animaux par le corps. L'homme est donc l’animal intellectuel par excellence, et les autres animaux, les êtres sensuels destinés à la vie brute et physique. Un résultat de ceci encore, c'est que l’homme périt sur le champ par le supplice de la décollation, tous ses membres s’affaissent presque sans mouvement : de Ià l’invention de la guillotine ; tandis que les quadrupèdes décapités, oiseaux, poissons, s’agitent encore après la décollation; et la raison, c'est que chez l’homme la tête est le centre de

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toute l'existence, et que chez la brute le centre de l'existence est dans la moëlle épinière. En compensation, les animaux ont plus d’instinct que l’homme, et les sens plus développés. L'aigle et un grand nombre d'oiseaux ont le sens de la vue supérieur à celui de l'homme ; l’ouïe est plus subtile chez le lièvre, la taupe, la chauve-souris et les oiseaux de nuit, qu’il ne l’est chez l’homme. Il en est de même de l’odorat : le chien évente le lièvre de loin, le guette et le suit à la piste ; le cochon découvre, à travers une couche épaisse de terrain, les émanations des patates, des navets, etc.

Les vautours d'Afrique vinrent, dit-on, à Pharsale, dévorer les cadavres romains, sur le seul tact de l’odorat.

Mais le sens du toucher surpasse chez l’homme, en délicatesse, tout ce qui se voit chez l’animal. Ce seul être à peau nue a une main qui devient l'instrument par excellence de toutes ses volontés.

Mais, malgré cette supériorité dans le toucher, l’homme dans son enfance ne saurait subsistor seul, au moins pendant les dix premières années. Or, cet extrême désavantage que l’homme a avec la brute devient un extrême avantage, un bicnfait de la nature. La mère et les parents sont naturellement obligés d'en prendre soin; la faiblesse excite le soin de sa mère, de là cet attachement de l’homme à la femme ; de là, l’existence en famille devient nécessaire ; de là le fondement de toute société, de tout fonctionnement, en dépit des sophismes éloquents de Jean Jacques Rousseau, qui soutenait que l’homme n’était pas naturellement destiné à la société.

L'homme considéré ainsi, son corps n’est bientôt que la moindre partie de lui-même : il recèle dans son intérieur une puissance secrète d'intelligence, de raison et de génie, source de tout son empire sur la terre pour gouverner, en quelque manière, le système des corps organisés.

L'homme, sous des climats chauds, est plus disposé à la vie frugivore et herbivore ; et dans les froids climats, il est

plus disposé à la vie carnivore, ou plutôt il devient omnivore, se nourrissant également de substances animales et végétales.

Nous voyons cela par ce que nous préférons en été et en hiver: nous mangeons plus de viandes en hiver qu’en été. Et l’homme se porte bien, quand il obéit à cette loi de la nature. Et il ne mourrait pas tant d’Anglais de maladies aiguës, de pléthore, de dyssenteries dans les Indes, s’ils ne s’obstinaient pas à manger tant de viande et boire autant de madère sous les tropiques que sous le ciel nébuleux de la Grande-Bretagne.

L'instinct ou l'impulsion de nos appétits nous guide à cet égard bien manifestement. Les enfants, bien plus près de la nature que nous, moins dépravés par des goûts factices, désirent bien plus les fruits que la chair. Dans les fièvres ardentes, que désire le fébricitant ? des fruits.

En somme, nous penchons à croire que nous sommes plus proches de la famille des herbivores que de celle des carnivores. Nous pouvons grimper aux arbres; notre nudité naturelle manifeste que notre première origine a dû être sous les tropiques ou les pays chauds. Plus on descend du nord vers le midi, et plus on voit les peuples faire dominer le régime végétal sur l’animal.

Un Anglais se gorge de roastbeef, mange peu de pain et boit du brandy! Le Français mange plus de pain, moins de viandes, et boit du vin. L’Italien vit presque uniquement de macaroni, de pôlenta et d'excellents légumes. Dans l'Inde méridionalè, les habitants ont horreur du sang de tous les animaux, et d’en approcher la chair de leur bouche ; ils se contentent de fruits sucrés et délicieux et du laitage.

L’homme prépare ses aliments et les fait cuir. Le feu est exclusivemeni à l’usage de l’homme. Quand Homère veut peindre un homme féroce et sauvage, il l'appelle crudivore; parce qu’en effet, la nourriture de chair crue annonce des viscères et des appétits analogues à ceux d’un ours ou d’un lion.

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La nature nous donnerait à croire que la gueule du quadrupède s’avance et s’élargit tout exprès pour saisir sa proie et l’avaler, et que son cerveau se rétrécit et se recule ; tandis que chez l’homme le cerveau s’avance en front large et noble, et que ses mâchoires se raccourcissent. Ne devions-nous pas mettre la pensée avant la nourriture? Mais la brute fait le contraire de l’homme.

La double fonction digestive sur les substances végétales et animales, rend l’homme le seul être qui use des condiments de sel, de moutarde, d’épiceries, pour exciter plus efficacement l'activité de la digestion, et le seul qui boive des boissons enivrantes, fermentées et spiritucuses. De là l’art culinaire chez les peuples civilisés, art funeste qui, en étudiant les moyens de beaucoup faire manger, en aiguisant la sensualité du goût, devient la source d’une foule innombrable de maladies.

Suivant moi, ce qui distingue davantage l’homme d’avec la brute, c’est la connaissance qu’il a d’un Etre Suprême et de la mort, Par la première, il s'élève à tout ce qu’il y a de plus sublime et d'infini; par la seconde, il contemple le terme de toutes choses, le néant.

L'existence de l’homme se partage en trois périodes, celle de l'accroissement, celle de la plénitude et de la force et celle du décroissement ; chacune est de vingt-cinq ans. I y a des exceptions, mais elles sont rares. Le bonhomme Parr, par exemple, a, dit-on, vécu cent cinquante-deux ans.

Mais une extrême vieillesse est-elle bien désirable? ne faut-il pas du sommeil après une longue journée de fête ? De même, il faut le repos du tombeau après une belle vie. Lui seul peut garantir de tout revers la mémoire de nos actions les plus nobles et du génie le plus sublime.

Nos politiques canadiens ne disent-ils pas qu’un des leurs a vécu trop longtemps ; que s’il fût mort après ses cinquante années de travaux pour sa patrie, il aurait conservé, en descendant dans le tombeau, l’estime et la reconnaissance de ses concityens! La pierre sépulcrale imprime le sceau

de notre vie, car, d'ordinaire, on ne rend justice aux hommes qu’à leur mort. Et vivre toujours en travail et en doute, n'est-ce pas un long mourir ?

L’homme vit un peu moins que la femme ; on voit plus de vieilles femmes que de vieux hommes, Cela vient-il des dangers et des fatigues auxquels l’homme est exposé, ou de ses vices ; tandis que la femme est tranquillement concentrée en dedans et généralement vertueuse? Et en effet, dans quels périls ne s’élance pas l’homme, poussé par la jeunesse, la valeur, l'ignorance du danger et l’orgueil de ses forces ? N’a-t-on pas vu des philosophes s’ensevelir, par la passion du savoir, dans les flammes et les explosions des volcans ? Témoin, Empédocle, se précipitant dans le cratère de l’Etna, et Pline le naturaliste, étouffé par la pluie de feu du Vésuve. Cette inébranlable audace devient le triomphe de l’homme, il se place au-delà de la mort, il y reconnaît une immortalité.

En naissant, l’homme a le quart de sa hauteur future, et la moitié à deux ans et demi; à dix ans, il est aux trois quarts de sa taille, qu’il atteint à dix-huit ans. Alors, il prend de l’épaisseur jusqu’à vingt-sept ans, puis la corpulence arrive, si sa complexion en est susceptible.

À quarante ans, la vie commence à se refroidir. Eh! où en sont ceux qui approchent de la soixantaine, comme votre très humble lectureur! La durée moyenne de la vie de l’homme est de soixante-et-dix ans.

Le chiffre des hommes sur la terre est généralement fixé à neuf cent millions, comme suit: Europe, cent quatre-vingts millions ; Afrique, quatre-vingts millions ; Amérique, quatrevingt-cinq millions; Asie, cinq cent quatre-vingts millions. Voilà donc plus de cinq cent quatre-vingts mille hommes qui, dans une chance commune, naissent, et tout autant qui meurent chaque jour! voilà cent morts et cent naissances par seconde! Ainsi s’écoulent sans cesse les flots de la vie!

Mesdames et messieurs, —Ici se termine ce que je vous avais promis sur l’univers ; mais il s’en faut que le sujet soit

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épuisé. Je ne puis me retirer, sans vous offrir mes sincères remercîments pour l’empressement et la bienveillance avec lesquels vous avez bien voulu venir entendre mes lectures. S'il plait à la providence, nous reviendrons l’hiver prochain, et je redoublerai d'efforts pour captiver votre attention.

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