‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 4)Chapitre 55 sur 81 · DISCOURS PRONONCÉ À L'INSTITUT CANADIEN DE MONTRÉAL · texte numérisé non relu

DISCOURS PRONONCÉ À L'INSTITUT CANADIEN DE MONTRÉAL

MESSIEURS, —En me faisant l'honneur de m’appeler à parler devant vous, et à faire une lecture publique sur un sujet dont vous m'avez laissé le choix, vous m'avez permis de compter sur la plus grande indulgence dans la critique qui vous appartient, et de présumer que vous n’attendez pas de moi des enseignements aussi graves ni aussi profonds que vous en avez entendus de la bouche des hommes distingués et savants qui m'ont précédé depuis deux ans dans cette chaire Et certainement, je n'aurais jamais Ôsé me présenter devant vous après eux, si je n'étais persuadé qu’en m’écoutant, vous ne perdrez pas de vue que je suis homme de votre âge, n’ayant ni plus d’étude ni plus de connaissances que vous n’en avez vous-mêmes ; et que vous n'établirez pas de comparaison entre mes faibles efforts et la voix puissante de ces hommes éminents par leurs talents et leur expérience, qui, les premiers, vous ont communiqué les fruits de leurs réflexions bien digérées sur des sujets dignes d’être traités par eux. Vous porterez donc, je vous en prie, un jugement moins sévère sur cette lecture, où je veux m'entretenir avec vous de notre pays, qui nous est si

(?) M. Painchaud est médecin à Québec.

cher à tous, et de la population canadienne-française qui habite, et dont je suis si fier de faire partie :

La jeunesse de ce temps porte des regards avides sur l'avenir pour en soulever le voile, et y découvrir le secret de nos destinées, Cette curiosité, mêlée d'espérance et de crainte, domine l'esprit de tous les peuples aux époques où ils ne sont pas absolument les maîtres de leur sort; aux époques où leur existence, où leur développement dépend d’influences étrangères dont l'effet est aussi incertain que la puissance en est quelquefois impérieuse. Il en résulte une inquiétude vague qui affaiblit toutes les âmes ; qui énerve l'intelligence en détruisant l'énergie, et flétrit le cœur en le livrant au conflit de sentiments divers. .Il appartient aux âmes bien trempées qui peuvent surmonter cette inquiétude, (et il s’en rencontre parmi vous, messieurs,) de diriger l’esprit public dans ces moments difficiles, de dissiper ses craintes et ranimer les espérances qui ne sont pas encore éteintes. Je ne veux pas dire, messieurs, que le peuple canadien puisse avoir des doutes sur sa conservation et sa durée; non, il est plein d'espérance et à bon droit ; mais il est menacé ; son existence, sa nationalité est l'objet d’attaques préméditées et hardies, qui ne réussiront certainement pas, mais qui peuvent faire perdre courage à quelques-uns même de ceux qui voudraient y résister le plus fortement. Pour moi, messieurs, je suis ‘homme d'espérance,” et plus que personne, je crois à la longue durée de notre nationalité.

L'existence et la prospérité d’un peuple dépendent d’une multiplicité de circonstances, telles que, sans les études les plus approfondies, il est impossible de les connaître toutes. Son histoire peut en révéler un grand nombre ; le tableau de son état politique en présente d’autres ; la comparaison de son nombre et de sa force avec ceux des peuples qni Penvironnent ou le dominent, offre encore des considérations d’une importance incalculable. Et il dépend en outre, et peut-être même plus intimement, du pays qu’il habite,

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de sa position géographique, de la configuration du sol, et de la nature du climat. Ces dernières circonstances sont purement physiques ; mais leur rôle est important : et c'est à leur examen uniquement que j’ai cru devoir limiter cette lecture.

Jetons donc un eoup-d'œil général sur notre pays ; et en vous présentant son tableau physique, nous verrons quelle influence les traits les plus saillants de sa configuration et de son climat ont exercé sur le caractère de la population canadienne, sur ses établissements et sur nos destinées. Ne nous déplaçons pas de Montréal ; d’ici, la vue embrasse le Cauada d’un bout à Pautre ; cette ville qui est aujourd’hui la capitale de tout le pays en occupe réellement le centre. Dans une aussi immense étendue, quelques lieues ne font pas une différence appréciable, et d’ailleurs, nous sommes ici placés à la limite de la navigation maritime et de la navigation intérieure, qui jouent un si grand rôle dans la vie des peuples, dont le commerce est l'âme dans les temps modernes ; et sous le rapport social, n’est-ce pas en ce lieu même que se trouve le point de contact des deux populations, qui occupent aujourd’hui, en proportions ;différentes, les diverses parties du Canada? Eh bien! d'ici, soit que vous tourniez vos regards vers la mer, soit que vous les portiez vers l’intérieur du continent, en suivant la ligne du Saint-Laurent, du grand fleuve qui est l’objet le plus remarquable qui puisse vous frapper, vous verrez un pays qui s'étend en longueur de chaque côté jusqu'à plus de deux cents lieues, depuis le cap Rosier, à l'extrémité du golfe, jusqu’au Détroit. En profondeur, je ne sais où m’arrêter, il n’y a plus de limites, nous sommes adossés au pôle. Il existe bien une ligne tracée sur la carte et donnée pour frontière au Canada de ce côté, mais elle n'est pas définie, et ne doit être comptée pour rien, puisqu'elle traverse des contrées inhabitées jusqu'ici, et que dans l'occupation de la surface du globe et l’extension des établissements formés par les peuples civilisés, il n'y a que l’homme qui

puisse arrêter l’homme ; il n’y a que les nations qui puissent déterminer les limites qu'elles ne dépasseront pas réciproquement ; or, vers le nord, derrière nous, la terre est sans habitants, et la nation qui s’est attribué la souveraineté sur ces régions fréquentées seulement par quelques tribus peu nombreuses de sauvages errants, est la même qui domine en ce pays. Rien n’empêche donc les habitants du Canada de s'étendre de ce côté aussi loin que la nature même ne leur imposera pas une barrière de frimats et de stérilité.

Quoiqu'il en soit, si le Canada à plus de quatre cents lieues de longueur à sa partie méridionale, son étendue est presque de moitié plus grande de l’est à Pouest, vers la ligne qui, au point de vue de la jurisdiction politique, le termine vers le nord, depuis l’extrémité du lac Supérieur jusqu’aux confins du Labrador. Et j'aurais tort de ne pas attirer, en passant, votre attention sur ces "régions encore désertes du Canada, et peu connues, puisqu’en effet ces contrées si éloignées de nous aujourd’hui, seront bientôt des contrées de richesse et d'activité, à mesure que la population se développera et que l'esprit d'entreprise qui anime déjà un grand nombre d'hommes éclairés, les engagera à tirer partie des mines du lac Supérieur et des pêcheries des côtes du Labrador,

Le Canada, notre pays, dans le sens le plus général, comprend done, messieurs, tout le bassin du grand fleuve du côté septentrional, et environ le tiers des pays arrosés par ses tributaires du côté du sud ; ear la ligne qui nous sépare des Etats-Unis pénètre dans le bassin du Saint-Laurent après avoir dépassé les sources de la rivière Chaudière, et donne à nos voisins tout le lac Champlain, dont les eaux viennent au fleuve par la rivière Richelieu, ainsi que les sources des autres rivières qui coulent vers le nord jusqu'à St. Régis, où la frontière atteignant le fleuve lui-même, il devient ensuite la ligne de séparation des deux pays voisins jusqu’à sa source la plus reculée. Voilà pour nos limites :

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d’un côté, le golfe et la mer; À l’ouest, vers le milieu du continent, les pays d’en haut encore déserts ; au nord, une ligne indéfinissable qui peut se reculer jusqu’au pôle ; et au midi, les Etats-Unis, à quelques lieues de cette ville, Ces limites et ce voisinage ne sont pas ce qu'il y aurait de moins important à examiner, soit sous le rapport politique, soit sous le rapport de notre nationalité; je ne m'y arrêterai pas, mais je ne pourrai m'empêcher d'indiquer, en son lieu, l’influence que cette position presqu’isolée à l'extrémité de l'Amérique, vers le nord, doit exercer sur les destinées des Canadiens-français.

La configuration du terrain qu’ils habitent est le plus ordinairement la cause de la durée et de la prospérité des peuples, comme aussi de leur misère et de leur insignifiance, Tel peuple a dû sa liberté à ses montagnes ou à ses vastes plaines incultivables. Tel autre, au bord de la mer, y puise des richesses et la puissance qu’elles ne manquent jamais de donner. Tel autre encore, habitant une contrée continentale et maritime à la fois, étendra son énergie et son influence sur ces deux éléments, et sera puissant sur la terre ct la mer. Si les traits naturels d’une contrée ont cette influence sur l’état politique des nations, c’est que, bien souvent ct presque toujours, les habitants de chaque pays ont un caractère qui résulte de l’analogie qui s'établit à la Jongue entre la nature du terrain et du climat et les habitudes des hommes ; habitudes qui font l’homme ce qu'il est, et l’identifient à son insçu avec le sol qui l’a vu naître, avec la patrie, et produisent ce sentiment presque divin d’amour pour elle, auquel les peuples qui en sont pénétrés doivent la prospérité, la grandeur et la gloire.

Tous les peuples aiment leur patrie, messieurs, tous, et les terres inhospitalières du nord avec leurs glaces éternelles, et les déserts brûlants de l’équateur sont l’objet d’un amour de la patrie aussi grand pour lPesquimaux et l'arabe que le sont pour leurs habitants les délicieuses contrées de lItalie ou de Quito. Mais ce sentiment si universel chez

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tous les peuples, et si profond dans le cœur de chaque homme, affecte des nuances variées suivant les pays ct suivant les nations; ces nuances de sentiment sont sans doute le fruit d’habitudes différentes produites chez les hommes par les nécessités du climat et du pays, elles dépendent aussi des institutions politiques au milieu desquelles ils vivent, car le sentiment de l’amour de la patrie est un sentiment complexe dont les éléments varient en intensité relative suivant les prédilections relatives aussi de la pensée et du cœur pour cette multitude d'objets qui forment la patrie, quoiqu’ils aient tous pour base le sol où a porté dans l’enfance le pied de l’homme et de ses ancêtres. Quant à nous, le sentiment qui nous fait aimer notre patrie est bien certainement le même qui a fait chérir la France à nos aïeux, mais il doit affecter une nuance un peu différente et il me serait assez difficile de la définir exactemeni ; néanmoins, il se rapporte à tout ce que nous chérissons le plus, à nos usages, à notre langage, à notre religion, et à la contrée où règnent ees usages, ce langage, eette religion, et auxquels se rapportent nos souvenirs nationaux de découverte, d’établissement, de défense glorieuse et prolongée ; tandis que, pour nos aïeux en France, l'amour de la patrie se compliquait de la grandeur et de la force de la nation et de son gouvernement, ct de leurs triomphes dans les lettres et les arts, toutes choses qui nous sont étrangères.

Dans tous les cas, la patrie pour nous n’est pas ce qu’est le home pour nos compatriotes d’origine anglaïse ; et nous aurons beau emporter avec nous notre trésor et emmener notre famille et nous établir en pays étranger, nous n’y trouverons jamais la patrie, tandis que leur kome peut les suivre partout, puisque ce mot semble ne pas comprendre le pays. L’amour du sol entre donc pour beaucoup dans notre amour de la patrie ; à la vérité, nous ne saurions envier aux autres peuples un ciel plus pur, plus limpide que le nôtre, une terre plus fertile et à physionomie plus grandiose. Il est vrai que ces paysages si pittoresques que

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produisent les hautes montagnes et leurs’ sommets perdus dans les nues, ne se trouvent pas dans notre pays; mais les paysages du golfe et des lacs, nos immenses forêts vierges, le cours majestueux du grand fleuve, les cataractes sans nombre de nos rivières, les rochers âpres et sauvages qui en bordent quelques-unes des principales, ne sont-ils pas une compensation qui suffise? Je le crois et je le sens, messieurs; peut-être amour du pays m’a-t-il rendu aveugle aux beautés des autres terres que j'ai visitées, mais je n’en ai trouvé aucune aussi belle que le Canada.

Ce sont les fleuves, les lacs qui font la physionomie de notre pays, et c’est l'hiver qui lui donne son caractère ; et ces deux traits de notre contrée et de notre climat, labondance des eaux et les frimats rigoureux, qui influent si fortement sur notre prospérité sociale et politique, sont également des agents puissants qui déterminent nos habitudes et notre caractère national. Des causes humaines peuvent les modifier, les assoupir, pour ainsi dire, pendant un temps, les dénaturer même par le frottement avec les autres populations, chez quelques-uns, maïs la nature sera toujours la plus forte, et rien au monde du fait des hommes n’enipêchera le Canadien d’être doux comme le murmure des eaux, et ferme comme la marche du grand fleuve vers la mer; d’avoir, dans certaines circonstances, cette force de résistance et de patience tranquille que lui inspire la sérénité de son ciel et la sublime grandeur des lacs, jusqu’à ce que, à l’occasion, son énergie poussée à bout et lasse d’être comprimée s’élance avec fureur comme les cataractes de l'Outaouais ou les glaces du fleuve à la débâcle du printemps. L’étendue de ses rivières, l’immensité de la distance d’où viennent ces flots verdâtres qu'il voit couler sous ses yeux, lui inspireront également le goût des courses lointaines, des voyages aventureux, et dans des circonstances autres que celles où nous vivons, il remontera le fleuve en guerrier ou en explorateur, comme il l’a déjà fait, ou s’en ira du côté de l’océan chercher des périls glorieux à l'exemple de ses

ancêtres. C’est dans ces traits du caractère de notre peuple, quelqu’il soit aujourd’hui par des circonstances fatales, mais non éternelles, que je trouve la ressemblance avec la configuration du sol et avec le climat. En effet, les eaux sont le trait le plus saillant, le trait distinctif du Canada. Le grand fleuve et les lacs dominent tout le paysage et donnent au pays un aspect que ne présente aucune autre contrée.

Il est remarquable que, dans toute cette vaste étendue de terre que renferme le Canada, il n’y ait pas une seule montagne d’une grande élévation ; les plus élevées se trouvent, je crois, dans le pays de Gaspé, où elles n’atteignent pas même quatre mille pieds de hauteur, car il ne faut pas regarder comme des montagnes cette suite de collines qui règne le long de la vallée basse du Saint-Laurent et n’est que la limite de la plaine accidentée qui forme la plus grande surface du pays vers le nord, depuis le cap Tourmente jusqu’au-delà du lac Supérieur.

En effet, cette chaîne de collines qui s’étend depuis quelques lieues au-dessous de Québec jusqu’à la rivière des Outaouais, qu’elle traverse au rapide des Chats, et s'avance ensuite jusqu’au lac Huron, qu’elle longe ainsi que le lac Supérieur, n’a jamais une assez grande élévation dans ses points culminants pour mériter la désignation de montagnes. Elle est le dernier gradin des terres hautes qui se trouvent en profondeur. Mais comme elles offrent les points les plus élevés que nous voyons au nord du fleuve, je eonsentirai avec vous à leur donner le nom de montagnes et l’appellation si gracieuse de M. Garneau, “les Laurentides.”

Notre pays, au nord du fleuve, se trouve donc partagé en terres hautes et en terres basses ; en plaine brisée et rocheuse qui affecte le caractère montagneux, et en vallée basse, qui par son immense étendue se fait appeler plaine. Au midi du fleuve, cette vallée basse prend une telle extension qu’on serait presque tenté, en parcourant les paroisses qui forment de ce côté le district de Montréal et celui des Trois-Rivières, on serait tenté de croire que le bassin du Saint-Laurent ne

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se compose que de terres basses. Nous ne saurions trouver dans les environs de Montréal, et plus haut en remontant, l'extrémité de cette vallée, sans sortir de notre pays et pénétrer dans les Etats-Unis. Du côté du nord, la vallée inférieure du Saint-Laurent n’a guère que cinq ou six lieues de largeur dans le Bas-Canada, et à peu près le double dans le Haut-Canada, jusqu’à la grande baie de Manitouline dans le lac Huron.

Le fleuve du Saint-Laurent, le fleuve par excellence, se distingue entre toutes les rivières par son immensité, C’est lui qui fait la prospérité, la beauté du pays, et partout où il promène ses eaux, il est une source d’abondance et de richesses en même temps que d’admiration; et pour moi plus que personne, le grand fleuve aux eaux vertes, au cours majestueux, à la mélancolique sublimité, est cher et sacré, et comme tous mes compatriotes, comme vous tous, je voudrais vivre sur ses bords et je regrette de m'en éloigner, à mesure que je m’enfonce dans l’intérieur des terres. Ses tributaires, de grandes rivières, arrosent pourtant ces terres intérieures ; elles viennent du fond du nord et de l’ouest confondre leurs eaux avec les siennes. Mais ce ne sont plus les eaux vertes, ni la même majesté, elles s’éteignent dans le grand fleuve, mais lui, l’océan-lui-même vient au-devant comme pour le chercher et lui souhaiter la bien-venue, et pendant cent quarante licues depuis le golfe, presque près des Trois-Rivières, le Saint-Laurent, en mélangeant petit à petit ses flots doux et limpides avec les flots amères de l'océan, conserve son nom alors même qu’il fait déjà partie de la mer. On peut dire que le nom de Saint-Laurent est un nom collectif et qu’il comprend tout ce qui dépend du grand fleuve que j'aimerais mieux appeler le fleuve du Canada, comme l'ont fait ceux qui l’ont découvert les premiers. Le nom du pays est sans doute venu de celui du fleuve qui l'arrose, car c’est lui qui fait le pays. Je me représente donc le fleuve du Canada, comme comprenant à l’est le golfe et à l’ouest les grands lacs, et de toutes parts les rivières

qai s’y déchargent : le golfe, parce qu'il est son embouchure même ; les lacs, parce qu’ils sont sa source, et les rivières du nord et du midi, parce que c’est lui qui porte leurs eaux vers la mer.

Notre pays n’est donc que la création du grard fleuve ; il en est l’âme et le foyer vivant. Ce point de vue sous lequel je viens d'envisager le Saint-Laurent vous fait voir son importance dans la géographie de notre pays. Et sous le rapport social, n’est-il pas la grande voie de communication entre les peuples de toutes les contrées qu’il arrose ; n’est-il pas l’intermédiaire entre la terre et la mer? C’est le long de ses rives que les fondateurs de cette colonie se sont établis, et qu’ils ont planté le drapeau de la civilisation ; c’est en les suivant qu’ils ont parcouru tout le nord de PAmérique et se sont répandus de toute part, à l’ouest et au midi; et c’est sur ses bords que se sont élevées et s’élèvent une foule de villes florissantes qui n’attendent que de vieillir un peu pour égaler en population et en richesses les premières de ce continent.

Les grandes rivières qui portent au Saint-Laurent le tribut de leurs eaux sont aussi des traits saillants, quoique secondaires, de la configuration du Canada, et elles contribuent à la déterminer. C’est d'abord l'Outaouais aux eaux brunes qui vient de ouest, l'Outaouais aux mille cascades et au cours turbulent à travers les rochers ; puis, le Richelieu à la marche paisible entre des campagnes uniformes et fertiles ; puis, plus bas en approchant de la mer, le Saguenay encaissé entre des murailles de rochers de vingt lieues de longueur et au-delà, baignant des terres planes et riches qui n’attendent qu’une population de cultivateurs pour regorger de richesses agricoles. Les autres rivières du Canada, quoique vastes aussi, n’ont pas la même importance.

Le sol du Canada n’est pas aussi varié qu’on pourrait le supposer d’après sa vaste étendue. A lexception de l’étroite lisière de terre d’alluvion qui borde les lacs et le fleuve depuis la moitié du lac Huron jusque vers Québec, on peut

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dire que toute la partie située plus au nord est une plaine de terre sablonneuse reposant sur des rochers de granit, qui ne montrent leurs sommets que sur une largeur d’à peu près vingt lieues, ainsi qu’on peut le voir en remontant le Saguenay depuis son embouchure. Mais sur le lac Supérieur, ces rochers se trouvent partout presque à nud, ainsi que sur quelques parties de la rive nord du lac Huron ; et les contrées que baignent ces lacs, privées de terres cultivables, sembleraient condamnées à rester à toujours des déserts, si ces rochers arides ne recelaient dans leurs entrailles des richesses minérales d’une importance incalculable pour la prospérité future du Canada. A l'exception de ces parties de l’ouest, la plaine haute arrosée par une infinité de lacs, desquels sortent les grandes rivières qui affluent vers le fleuve du côté du nord, paraît susceptible de recevoir avec le temps et de nourrir une vaste population qui, en toute probabilité, sera canadienne. Du côté sud du Saint-Laurent, ainsi que je l'ai déjà dit, la vallée basse du grand fleuve s'étend davantage, et notre district de Montréal n’atteint pas ses limites ; elle est aussi d’une plus grande largeur qu’au nord tout le long jusque vers le district de Gaspé. Et les seuls pays de terres hautes, dans la partie du Canada dont je parle, sont ce même pays de Gaspé et une partie des townships de Est comprise dans le district de Saint-François.

Nous venons de voir que la plus grande partie du Canada est parfaitement unie, et se compose de pays plat, susceptible de culture ; mais aujourd’hui encore, la forêt vierge couvre plus des neuf dixièmes de cette vaste surface, qu’elle couvrait toute entière il y a un peu plus de deux cents ans. En effet, messieurs, deux siècles et un quart se sont écoulés depuis que les premiers colons européens sont venus s'établir dans ce pays d’une manière permanente ; et cependant, pour peu qu'on s’éloigne des bords du grand fleuve où ils se sont fixés, toute la contrée présente exactement le même aspect qu’elle présenta aux premiers navigateurs normands et bretons qui le remontèrent. Les conquêtes de la civilisation

sur la nature ont donc été lentes, très lentes en apparence. Elles sont immenses néanmoins, mais ici comme en toutes choses, le grand fleuve a dominé la pensée et les efforts des hommes. Les établissements ont suivi son cours, et les défrichements se sont opérés sur ses rives. Le pays civilisé s’est étendu en longueur, et point du tout en profondeur.

Dans cette distribution singulière et unique au monde, les flots d'argent du fleuve paraissent, en été, bordés d’un étroit ruban de moissons dorées qui tranche sur le vert sombre des forêts de sapins.

Ce point de vue ne s’offre aux yeux de l'imagination que pendant la moitié de Pannée. Car s’il est des beautés sans égales dans notre été à la surface du sol, son aspect est tout autre pendant le reste du temps, où il est recouvert d’un linceul blanc qui le revêt comme la parure de la mort. En été, (car notre climat ne nous accorde que deux saisons,) en été, les nuances varient de mois en mois; les forêts, les champs cultivés offrent des teintes infinies qui se succèdent et s’effacent tour à tour ; mais l’hiver, une couleur uniforme, une blancheur éclatante règne sans interruption ; tous les objets se ressemblent ; on ne distingue plus, ni le cours des eaux, ni les champs, ni la terre, ni le lac, ni la forêt : tout a disparu, et l’épaisse couche de neige et de glace qui les recouvre est seule devant nos yeux. Cette uniformité, cette monotonie de paysage persiste la même pendant quatre Jongs mois dans la partie du pays que nors habitons, ct à peu près le tiers du Haut-Canada seulement possède un hiver moins rigoureux. Cependant, relativement au soleil, le Canada est placé sur la même ligne que le midi de la France, et n’est en aucune de ses parties aussi éloigné de cet astre que le centre de l'Angleterre. Il est impossible de se rendre compte de cette différence de température entre des pays situés sur la même parallèle ; la science qui explique aujourd’hui tant de mystères de la nature, nous en dira peut-être plus tard les causes, à mesure que l’ensemble de l’univers sera plus connu et que les grandes lois de la

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LE RÉPERTOIRE NATIONAL. 299 physique du globe auront été l’objet d’études plus approfondies,.

La rigueur et la longueur de nos hivers, en dominant la physionomie de notre pays, lui donnent son caractère : celui de toutes les contrées septentrionales ; du reste, caractère âpre et sévère, mais empreint de grandeur et de sublimité, car partout où se fait sentir une grande puissance de la nature, où elle règne seule et sans résistance, l’homme admire et s’efface. En effet, que peut l’homme contre le froid glacial qui l’environne de toutes parts, contre toute absence de vie dans la nature qui éteint presque sa vie propre. Il est presque mort [ui-même, lorsque rien d’actif, de vivant n'existe plus, ni dans le sol qu’il foule, ni dans les plantes qui le nourrissent, ni dans les eaux qu’il utilise. Il perd toute puissance d'action, et au lieu de maîtriser la nature, d’en faire l’esclave de son intelligence, il se tient vis-à-vis d'elle sur la défensive. Ilest obligé de se prémunir d’avance contre ses rigueurs et de créer, pour ainsi dire, durant les quelques mois qu’elle est elle-même vivante et active, une nature factice qui lui aide à combattre la nature morte. Pendant l’été, la vie est partout, et les éléments inertes qui servent de point d'appui aux êtres qui végètent ou s’animent, sont à découvert. Les eaux suivent leur marche sans contrainte, la végétation se déploie, et les animaux que homme a su plier à le servir, reprennent une espèce de liberté et ne dépendent plus de lui qu’autant que ses besoins le requièrent. Et c’est alors que l’homme lui-même a toute son énergie ct qu’il peut employer Iles ressources de son intelligence, pour dompter la nature, assujettir ses forces actives et s’en servir pour ses besoins, son utilité, ou son agrément. Soit qu'il laboure le sol, pour y semer le grain qui doit le nourrir, et qu’il moissonne ; soit qu’il dirige les eaux des rivières à travers de nouveaux canaux, pour obtenir des forces plus grandes que celles de son propre bras; soit qu’il donne un aspect plus agréable au terrain en y imposant des plantations nouvelles, soit qu’il convertisse les fleuves et les

lacs en grandes routes pour la facilité des voyages et du com- nécess merce: tout cela, il le fait pendant l'été ct l'été seulement, que dé Ce temps d'activité et de vie est trop court pour que i'uabi- beaux tant du Canada ne subisse pas plus fortement l'influence de Je Phiver, et cette léthargie uniforme de la nature pendant près notre de la moitié de l’année, a déterminé dans son caractère des nation! traits qui l’assimilent à quelques égards à celui du climat. climat Pourrait-il en être autremsnt ? les contrastes sont si grands est, et entre le froid de janvier et les grandes chaleurs de la cani- d’hui e cule, entre la monotonie triste et immobile des frimats et la | nature variété d’aspects de la nature vivante durant l'été. Ainsi dans Id le Canadien passe-t-il facilement de la peine au plaisir, de influen lindolence la plus complète à l’activité la plus infatigable. généra Et chez presque tous les Canadiens n’y a-t-il pas toujours qui se et en tout temps un peu de cette mélancolie qui rend grave puissa et rêveur, et par contraste beaucoup de cette gaîté expansive breux. et rieuse qui donne l’apparence de légèreté? C’est le climat et du cl qui nous fait ainsi, et nous ne saurions nous en défendre, nuls co puisque l'hiver est un temps de tristesse pour la nature et fient to pour nous, d’indolence obligée, et que pendant l'été, la telleme nature s’anime et l’homme travaille d'autant plus activement et de la que le repos a été plus long. lancer « Mais le trait de caractère le plus important que le Cana- Les Ca dien doit à l'hiver et à la rigueur du climat est cette force | de leur d'inertie, cette puissance de résistance qui lui permet de premièr faire face aux influences les plus fortes. L’habitude detenir ! populati ferme contre les lois impérieuses de la nature persiste et encore t s'applique à toutes les autres influences contre lesquelles il leur pay a à lutter; aussi les puissances d’un autre ordre, celles qui ment, c appartiennent à la politique relativement à la nation, et P'Europ celles qui dépendent de la morale relativement à Pindividu, locales les dangers publics et les accidents et périls que chacun Cepend: rencontre dans la vie, le trouvent-ils toujours prêt à les dans ce affronter, soit qu’il entreprenne de les combattre, ou bien la dispo; que, se sentant faible vis-à-vis d’eux, il leur présente un bution front impassible, les accepte sans plier, en se résignant à la domine

nécessité de les supporter et attendre qu’ils soient passés et que des circonstances meilleures se présentent, comme Îles beaux jours et le printemps après l’hiver.

Je viens, messicurs, d’esquisser le tableau physique de notre pays ct de vous rappeler quelques traits du caractère national, qui ont de l’analogie avec la nature du sol et du climat. J'ai considéré le pays dans son ensemble tel qu’il est, et le caractère canadien tel qu'il me paraît être aujourdhui et s’être formé depuis longtemps sous l’influence de la nature réelle et primitive des circonstances physiques. C’est dans les premiers temps de l'établissement du pays que cette influence a exercé son empire, et ce sont les premières générations qui sont nées et se sont perpétuées en Canada qui se sont moulées à Ja nature. Celle-ci régnait toute puissante, en effet, lorsque les habitants étaient peu nombreux. Il leur a fallu se conformer aux exigences des lieux et du climat pour pouvoir y vivre; ct leurs efforts étaient nuls contre des forces qui ne cèdent jamais, ou ne se modifient tout au plus que quand les peuples sont devenus tellement nombreux que les forces propres de l'intelligence et de la pensée peuvent, jusqu’à un certain point, contrebalancer quelques-uns des effets de la puissance de la nature. Les Canadiens n’en sont pas encore rendus là, et le fonds de leur caractère est aujourd’hui le même que celui des premières générations qui ont habité ce pays. Les autres populations qui sont venues ensuite partager notre sol sont encore trop nouvelles et ont conservé trop de relations avec leur pays d’origine pour s’y être identifiées aussi complètement, ct les renforts qu’elles reçoivent continuellement de l’Europe les aident à se maintenir encore contre les influences locales qui pourtant les domineront à la longue et bientôt. Cependant elles sont également soumises, dès leur arrivée dans ce pays, aux lois imposées aux premiers habitants, car la disposition du terrain et le climat ont exercé sur la distribution des établissements une influence qui persiste et domine notre état social et nos habitudes à Pempire des-

quelles les populations nouvellement établies parmi nous ne peuvent résister complètement.

Voyons donc quelle a été l’influcnce des lieux et du climat sur les établissements formés dès le début de la colonisation française et continués avec quelques modifications jusqu’au temps présent. Mais avant de toucher ce point important,

je dois vous prévenir qu’en étudiant les effets de la distribution des établissements sur le caractère national, j’accepte les Canadiens tels qu'ils étaient à leur arrivée en Canada, c'est-à-dire, des Français, et que je n’examine que les influences directes de la nature en les appliquant à ce qu'ils sont devenus depuis. Je n’ai pas le dessein de vous peindre ces Français, non plus que les institutions qu’ils ont apportées avec eux et qui se sont modifiées en changeant de pays, ces considérations appartiennent à l'ordre politique et leur étude nous entraînerait dans l'examen de questions qui sortent du cadre que je me suis tracé pour aujourd’hui. Il faudrait en même temps rappeler les événements historiques, les changements de domination et l’introduction des lois nouvelles et d’un gouvernement différent, toutes choses dont l’influence est immense sur les établissements, mais qui doivent être traitées à part et spécialement. Je ne parle aujourd’hui que de Ja nature physique du pays et de son influence sur les Canadiens-français. Peut-être même qu’en faisant la description du Canada, j'aurais dû omettre la province supérieure, où les Canadiens n’ont, pour ainsi dire, que de petites colonies absorbées dans la masse des autres populations ; mais il fallait présenter le pays à votre esprit dans son ensemble, outre que notre histoire a eu pour théâtre tontes ces contrées et que les mêmes instincts de voyage et d'émigration, qui s’emparèrent des premiers Canadiens, les porte encore à parcourir tout le Canada ct à s'établir même dans tous ses recoins les plus reculés. Aujourd’hui, à proprement parler, notre pays, à nous Canadiens, ne comprend que le Bas-Canada et s’étend, sur le grand fleuve, jusqu’à Saint Régis seulement, mais il s'étend jusqu'à

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Le Canada fut fréquenté par les Français pendant un grand nombre d'années avant que l’on songeât à y former des établissements fixes. En effet, ce pays n’offrait aucun attrait à des hommes à qui leur propre patrie restait ouverte et que l’espoir de faire fortune engagea seul aux expéditions lointaines. Le Canada n’avait alors d'importance que par les pêcheries du golfe et le commerce des fourrures à l'intérieur, Et c’est un trait remarquable de notre histoire que les hommes civilisés qui sont demeurés les premiers dans ces contrées, ont dû, tant qu’ils ont été peu nombreux, mettre de côté tout ce que les progrès de la civilisation leur avaient enseigné pour reprendre le genre de vie des premiers âges du monde. Ils se sont faits chasseurs, et pendant près de cent années, personne ne s’occupa des travaux d'agriculture. Les Canadiens menaiïent une vie errante, presque semblable À celle des Sauvages indigènes, qui ont ensuite disparu devant eux. Ils les suivaient dans leurs courses vagabondes, pour troquer des denrées européennes contre leurs pelleteries, ct la subsistance de ces premiers colons consistait uniquement des produits de la chasse. Delà ces habitudes voyageuses des premiers Canadiens, et quand survinrent les cultivateurs qui dépouillèrent quelques cantons des arbres qui les couvraient pour semer le grain à leur place, il y avait déjà une peuplade de colons tous chasseurs, dont les goûts persistèrent et passèrent aux habitants fixes pour ne jamais disparaître entièrement. C’est à cette époque ct dans le cours du siècle suivant que se firent les grands voyages et les expéditions auxquelles s’adonnèrent les Canadiens ; et c’est dans ces premicrs temps que se forma notre musique nationale et ces airs que nous nommuns avec tant de vérité des airs de voyageurs. Car le voyage était toute la vie du Canadien. Il parcourait incessamment des mille lieues de pays en suivant toujours le grand fleuve ou ses tributaires, et toujours naviguant en canots d’écorce sur

ces routes limpides, il soulageait la monotonie de ses courses par des chants dont les paroles étaient venues de France avec lui, mais dont les airs sont nés sur nos bords: musique dont la mélodie s’harmoniait avec la nature ct les aspects qui frappaient l'œil du voyageur, ct dont la cadence résultait des mouvements et de Paction du chanteur. Cette musique qui appartient au pays ne sera jamais remplacée pour nous par les œuvres des plus grands maîtres ; elle rappelle toute notre histoire et doit son origine aux impressions éprouvées dans les premiers temps, impressions sur lesquelles se sont moulés tous nos sentiments, car le goût dépend de la nature suivant les pays.

Ces établissements de chasseurs dont j'ai parlé couvraient un espace immense, et avant même que Montréal fût fondée, lorsque le site qu’occupe cette ville, aujourd’hui de cinquante mille âmes, était encore couvert d’une épaisse forêt marécageuse, des postes avaient déjà été formés dans toute l’étenduc du Canada, depuis le fonds du Saguenay jusqu’au Détroit et au-delà du lac Supérieur; mais ceux qui les occupaient étaient toujours en mouvement ; ils ne faisaient que remonter et descendre les rivières et traverser les lacs ; une curiosité infatigable les poussait à découvrir l’extrémité de ces cours d’eau qui semblaient se prolonger à l'infini à mesure qu'ils avançaients; et arrivés au terme de leurs recherches, ils se sentaient encore entraînés au-delà, car presque tous les fleuves de l'Amérique du Nord se relient au Saint-Laurent, et Icurs sources en sont si peu éloignées que le Canadien voyageur n’avait qu'à charger son léger canot sur ses épaules, pendant quelques lieues de marche, pour s’y rembarquer et s’élancer encore sur les eaux vers des terres inconnues. Ces goûts et cette curiosité se sont perpétués de génération en génération jusqu’à nos jours. Tous les Canadiens veulent voyager: ils partent, chaque année, par milliers pour voir du pays, comme ils disent, ct s'en vont dans les pays hauts rouler parmi les sauvages, sous Pétoile du nord, ou traverser les montagnes de Roches et peupler la Colombière.

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C’est encore à cette époque que se sont déployées ces qualités militaires qui ont ajouté tant de lustre au caractère canadien et qui persistent encore mêlées au sang qui coule dans nos veines, au point qu’elles ont entraîné, ces années dernières, ct retiennent dans le Mexique, des bataillons presque entièrement composés de Canadiens, qui ont suivi partont le colonel Frémont dans les combats, après Pavoir accompagné dans ses voyages de découverte à travers PAmérique.

Lorsqu’à la longue, le gouvernement français se décida à envoyer des cultivateurs pour se fixer dans la colonie, et y fonder des établissements durables, il dut consulter les exigences des lieux et du climat, et il le fit avec un tact et une justesse d'appréciation que les hommes politiques de nos jours ne peuvent s'empêcher d’admirer. Dans tous les cas, le plan des établissements était calqué sur le plan du pays, et le grand fleuve fut la ligne dominante, celle à laquelle tout se rattachait. Québec fut fondée à l’endroit le plus étroit de la rivière, sur un cap qui en commande le passage. Montréal s’éleva à l'extrémité de la navigation maritime ; et un choix également judicieux présida à la fondation des autres postes importants, choix qui se rapporte toujours à la nature des eaux et aux communications par les rivières. Voilà pour lPemplacement des villes; maintenant, pour la campagne. Les premières concessions se firent le long du Saint-Laurent ; c’est là que le colon voulut fixer sa demeure et s'établir, c'est 1à que les défrichements ont commencé. Tout y invitait en effet: la beauté du paysage, la plus grande fertilité du sol et, par-dessus tout, la facilité des communications ; car le fleuve, qui est aujourd’hui la grande route de tont le pays, était alors le grand chemin et le chemin unique pour communiquer avec les voisins et avec la ville ; en été, en effet, on ne voyageait guère que par eau et en canot, ce que rapportent tous les mémoires du temps; et en hiver, la glace offrait un chemin facile et rapide que l’on préfère encore aujourd’hui et qui sera toujours préféré à la

route de la côte. Les concessions ont toutes été soumises à une loi remarquable et certainement peu favorable aux progrès de l’agriculture bien entendue. Néanmoins, il ne faudrait pas accuser trop légèrement les fondateurs de la colonie. Ils durent obéir non seulement aux exigences des lieux et du climat, mais encore aux goûts et aux prédilections des habitants.

Dans ces premiers temps, personne ne voulait s'éloigner des rives du Saint-Laurent ; et si, aujourd’hui encore, les terres qui le bordent ont une valeur plus grande que les autres terres, une valeur d'affection, j'ose dire, elles devaient à cette époque avoir un attrait beaucoup plus grand encore. De sorte qu'il fallait contenter ce goût uniforme et commun à tous. De Ià vient que toutes les concessions ont peu de largeur sur le front et une profondeur démésurément grande. Et cette règle suivie sur les bords du Saint-Laurent s’est étendue aux autres rivières, et a été appliquée non seulement aux concessions des seigneuries, mais aussi aux terres dans quelques townships. Cet amour des bords du fleuve était tellement vif qu’avant même qu’un second rang de terres fussent occupées à une demi-lieue du rivage, toutes les côtes du fleuve étaient peuplées d’un bout à l’autre du pays. Et ce n’est que depuis un demi-siècle environ que les Canadiens ne trouvant plus de terres sur le front se sont décidés à s’avancer de quelques lieues dans l’intérieur. Les établissements se sont donc formés d’abord sur les côtes du fleuve et des rivières, et chaque habitant est venu bâtir sa maison le plus près possible du bord, afin de jouir du spectacle mobile des eaux qui étaient pour lui l’image du mouvement et de Ja vie ainsi que des relations sociales. Toutes les lignes qui limitent les propriétés ont eu le fleuve pour base, et en sont parties perpendiculairement, et comme ces lignes droites toutes rattachées à la dominante se sont continuées sans dévier vers l’intérieur, les rangées d'établissements se sont échelonnées les unes derrière les autres, en suivant les mêmes

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proportions dans la répartition du terrain; de sorte qu’aujourd’hui le plan cadastral du Bas-Canada présente un échiquier formé de parallélogrammes à base très étroite sur une grande hauteur.

Le climat n'a pas influé d’une manière moins puissante sur cette distribution territoriale, à ce point que le plus grand nombre de ceux qui ont traité de ce sujet en font la seule cause de la forme de nos concessions. J'ai dû m'arrêter aux autres considérations que j’ai développées, parce qu’il me semble que le grand fleuve dominant tout le pays, on a dû le prendre pour point de départ et pour règle, et qu’en effet les lignes de divisions des seigneuries sont fixées par les anciens règlements suivant le cours du Saint- Laurent et de l'Outaouais. Et puis les noms attribués aux divisions territoriales ainsi qu’à certaines dignités expliquent souvent mieux que les raisonnements, la véritable nature des faits, surtout quand ces noms se perpétuent et deviennent non seulement d’un usage populaire, mais encore des désignations historiques et juridiques ; le mot “ côte? employé pour désigner un rang d’établissements et de terres, est celui dont se servent le plus volontiers nos habitants ; et sous le rapport historique on trouve partout, dans l’histoire de nos anciennes guerres, les milices désignées sous les noms de milice des côtes de Montréal, et milice des côtes de Québec; et encore aujourd’hui, le banc que la loi réserve dans chaque église au commandant militaire de la paroisse, quelqu'éloignée qu’elle soit de toute rivière, appartient suivant les ordonnances au premier capitaine, dit capitaine de la côte.

Le climat particulier du Canada, son long hiver, et Pabondance de la neige qui couvre le sol durant quatre mois de l’année ont exercé, je le répète, une très grande influence sur la manière dont les habitants de la campagne ont placé leurs habitations, et si, sur le bord des rivières, on a d’abord consulté leur proximité pour s’y fixer, on doit penser que les avantages qu'on retirait de cette méthode,

relativement aux exigences de l’hiver, ont engagé à ne pas s’en départir à mesure qu’on s’avançait vers l’intéricur du pays. En effet, s’il est un ennemi contre lequel il a fallu que les Canadiens s’unissent pour se défendre, c’est l'hiver, et si le froid et la neige sont si terribles pour une population entière, que deviendrait l’homme isolé, que deviendrait la famille vivant à l’écart dans une maison éloignée au milieu des champs, lorsque tout-à-coup s'élève une de ces tempêtes de neige qui, poussée par une brise glaciale, obscureit l'air de ses tourbillons, comble tous les chemins et forme ces bancs immenses et mobiles qui s'élèvent jusqu'aux toits ; que deviendrait cette famille si alors la maladie ou la mort avait pénétré dans son sein; si l’homme, le chef de la famille privé de force était étendu sur son lit entouré d’une faible femme et de jeunes enfants, que ferait cette famille ? elle périrait sans doute après avoir perdu son soutien; et c’est ce qui arriverait tous les jours, si pour prévenir de pareils malheurs, les Canadiens ne s’étaient fixés sur leurs terres le plus près possible les uns des autres, et s’ils n'avaient par là établi ces relations de voisinage et cette facilité de se porter les uns aux autres un prompt secours, qui sont si utiles et même indispensables durant l'hiver. Une pensée de police administrative a également présidé à cette disposition des habitations de la campagne. Duns les pays du nord autrement distribués que le nôtre, presque toutes les communications sont interrompues à plusieurs reprises et souvent pendant des semaines entières. Les chemins sont encombrés de neige, et il faut attendre qu'il survienne un dégel à la suite duquel la neige forme une croûte assez forte pour porter les chevaux. Alors seulement on peut se mettre en voyage ; au moins c’est ce que j’ai lu de la Suède et de la Russie. Grâce À ce que les habitants de nos campagnes ont tous leurs habitations sur une même ligne ct le long @es grands chemins et que les rangs ne sont jamais très éloignés les uns des autres, ces interruptions de longue durée ne sauraient avoir lieu dans les communi-

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cations, et il est impossible qu'un canton soit jamais pendant plusieurs jours, isolé du reste du pays. C’est Ià un avantage immense, et dont le prix ne se fait sentir qu’à ceux qui en sont privés. Des établissements nouveaux du Saguenay se trouvent dans ce cas; ils sont renfermés dans leur canton pendant tout l’hiver, faute d’un chemin bordé d’habitations, qui y conduise depuis le fleuve ; leurs pressantes demandes seront sans doute écoutées par le gouvernement, et on en reviendra, quoiqu'on en dise, à Pancien système canadien de former des établissements en ligne, afin d’avoir des chemins d'hiver praticables. Cette distribution du pays en côtes et en rangs était donc conforme aux exigences de notre climat ; et elle a eu les résultats les plus utiles ; à ce point que les voyages sont beaucoup plus nombreux en hiver qu’en été, et cela est dû à ce qu’ils sont plus faciles et plus rapides même qu’en cette saison, partout où l’on n’a pas à sa disposition ces puissants moyens de transport accéléré que la vapeur fournit alors, car ce moteur si puissant cède devant la rigueur de Phiver, et les modifications qu’il a apportées à notre manière de voyager ne se font sentir que durant la moitié de l’année. Aussi, rien n’a été changé à nos moyens de communication pendant le temps que la terre est couverte de neige et que les fleuves sont glacés, depuis les premiers temps du Canada ; car le père Charlevoix dit que de son temps on pouvait aller de Québec aux Trois-Rivières en un jour; et c’est le trajet que font nos diligences dans le même espace de temps.

Il n’est guères de pays où l’esprit de sociabilité se soit plus développé qu’en Canada, et il n’en existe certainement aucun où les relations de connaissance et de société s’étendent à de si grandes distances. Outre que notre nature française nous y portait instinctivement, la distribution des établissements et les loisirs de Phiver ne pouvaient manquer d'augmenter ce penchant de sociabilité qui se serait peutêtre éteint dans d’autres circonstances. Tous les Canadiens sont voisins les uns des autres, et c’est le voisinage qui fait

naître et conserve l’intimité qui existe entre eux ; elle se pay forme dans ces rencontres de chaque instant, dans ces 1 con visites journalières, dans cette réciprocité de bons offices qui tage en résultent. Or, pour peu que vous ayez le goût de la les société, et que ceux qui vous avoisinent d’un peu plus loin | d’ha aient la même disposition, vous devenez visiteur amical et | dans

serviable ; et quand les visites sont rendues faciles par de ratio bons chemins, elles deviennent fréquentes, elles vont encore dien plus loin, et la société s’agrandit et couvre un plus grand 1 l'Out espace, à mesure que le nombre des amis augmente. du $ J’allais dire le “cercle des amis,” j’ai tort, messieurs, de habit me servir de ce mot par rapport à la sociabilité de notre tribu pays, cette expression n'est applicable, à la campagne, et du qu’aux pays où les habitations sont disséminées sans ordre cette sur la surface du terrain ou groupées en villages et en | les hameaux, comme dans toute l’Europe. Il en est autrerient peupl dans notre pays. Les Canadiens sont tous en ligne et par | esprit rang, et c’est là la véritable cause de l'extension et de la gueill généralisation des relations sociales. garde Par cette disposition particulière des habitations, il n’y a cet 0! pas un seul Canadien qui n’ait un voisin assez rapproché répan pour se rencontrer avec lui et causer plusieurs fois le jour, fait de et en même temps il n’est pas un seul groupe d’habi- bien 6 tations qui soit assez isolé pour que les habitants fassent à la sc bande à part. Aussi, arrive-t-il que les habitants d’une répan paroisse, d’un comté tout entier et jusqu’à de grandes encore distances au-delà, se connaissent presque tous, se visitent de cor et se fréquentent constamment. Ces relations s’étendent trer di aussi par des alliances formées au loin. Le Canadien va connai très souvent chercher une épouse au-delà de sa paroisse et tous € établir l'intimité entre sa famille et celle dans laquelle il beauté entre ; les liens se resserrent ainsi entre les habitants de les fai parties les plus lointaines du pays, des communications Jei fréquentes ont lieu entre eux et ils ne peuvent jamais dant 1 devenir étrangers les uns aux autres. A cette disposition du pa) des habitations en ligne continuelle d’un bout à l’autre du cette s

pays, et de la facilité des communications qui en est la conséquence, ainsi que je viens de le dire, est dû un avantage plus précieux encore, et qui est le complément de tous les autres. Je veux parler de cette uniformité de mœurs, d’habitudes et de langage qui s’est établie et se maintient dans tout le pays: uniformité si grande qu’elle fait l’admiration de tous les voyageurs qui l'ont parcouru. Le Canadien de Gaspé est le même que celui des bords de l'Outaouais, celui de Beauharnais le même que le montagnard du Saguenay. Et cette uniformité dans les mœurs, les habitudes et le langage qui n’est que le résultat de la distribution des établissements suivant les exigences du terrain et du climat, est d'autant plus admirable qu’elle entraîne cette unanimité de sentiment et de pensée, qui font de tous les Canadiens pour ainsi dire un seul homme. C’est un peuple qui semble n'avoir qu'un même cœur et qu’un même esprit, et c’est à le plus beau trait dont il puisse s’enorgueillir. C’est à la fois sa vertu et sa force et sa sauvegarde, c’est Ià le principal avantage que nous retirons de cet ordre admirable ; il en est un autre, messieurs, qui répand le charme sur notre existence de tous les jours, qui fait des Canadiens de la campagne un peuple poli, un peuple bien élevé, c’est celui de voir la femme mêlée en tous temps à la société des hommes, de la voir dirigeant la conversation, répandant la douceur et l’aménité dans nos mœurs; et cela encore est dû à ces relations de voisinage, à cette facilité de communications qui permet à chaque Canadien de pénétrer dans la famille de son voisin, à sa femme, à sa fille, d’y connaître la femme et la fille de son voisin, et de s'inspirer tous ensemble de leur douceur, de leur grâce et de leur beauté, et de réfléchir ces impressions si tendres dans tous les faits de la vie.

Je n’ai pas parlé des villes et des villages, qui ont cependant une grande importance aujourd’hui que la population du pays est devenue considérable. (C’est que je considère cette suite d'habitations qui bordent le fleuve et les rivières

du Canada comme formant un seul tout, une immense ville cons dont Montréal, Québec, Trois-Rivières et les autres villages diair( ne sont que des quartiers plus populeux, réservés aux mar- expla chands et aux artisans ainsi qu’aux fonctionnaires publics. toujo Du reste, pour ce qui concerne les Canadiens, les seuls dont verd

je m'occupe, les villes et les villages ne sont pas ce qui ils co intéresse le plus, car le nombre de leurs habitants est faible, nord. plus faible que partout ailleurs, comparé à la population de | et pa la campagne, et ils se recrutent de cette dernière. Les camp: villes ont d’abord été fondées dans ce pays pour servir de sance postes militaires et subvenir aux besoins de la campagne vivent sous le rapport de l’administration et de la justice; puis domin elles ont grandi et sont devenues des centres de commerce, et de parce qu’il était impossible que les marchands fussent éloi- nos jo gnés les uns des autres et que l’acheteur n’eût pas un lieu le vra de rendez-vous, pour y faire l'échange des produits du soi | Join d contre ceux de l’industrie. Dans un pays colonial comme tous ] le nôtre, où il n’y a qu’un petit nombre de fabriques, où les étrang articles manufacturés viennent du dehors, la population Tel] ouvrière est insignifiante, et les villes n'existent que pour la et la à campagne et par la campagne. Il en est de même des | par co villages ; ils ne se sont formés que des habitations des . sont t hommes de profession et de métier, qui desservent la popu- titutior lation rurale, le curé, le notaire, le médeein, les artisans ; contrai les marchands qui servent d’intermédiaire entre le produc- par des teur et l’exporteur sont venus se grouper autour de l’église ; ciel de il n’y a pas de différence entre eux et le cultivateur qui leur règle e parle chaque jour. A cet égard et par rapport aux Cana- les hat diens, l’exergue d’un de nos journaux est d’une vérité avaient frappante, en disant, “Or, c’est la campagne qui fait le pays, que not ‘et c’est le peuple de la campagne qui fait la nation.” de reco C’est aussi chez les habitants que se retrouve le caractère de leur national dans toute sa pureté. Pourrait-il en être autrement conforn puisque c’est sur eux que la natur° exerce le plus directe- établis: ment ses influences de tous les genres? Ils sont plus à | qu’ils o portée de subir les impressions des objets dont ils sont sans m

constamment environnés, ct ils les reçoivent sans intermédiaire et sans modifications. Ils dépendent du sol qu’ils exploitent, des rivières dont ils habitent les bords, ils ont toujours sous les yeux la vaste étendue de Phorizon, la verdure des forêts, l’éclat du ciel ; et mieux que personne ils connaissent l'hiver et ses frimats, et les vents glacés du nord. L'histoire de tous les peuples confirme cette opinion, et partout chez les nations détruites, les habitants de la campagne ont conservé le type des ancêtres dont la puissance est renversée. C’est dans la campagne de Rome que vivent encore des hommes qui ressemblent aux fameux dominateurs de l’ancien monde. Les vallées de la Thessalie et de l’Epire ont conservé des Hellènes qui ont reparu de nos jours semblables aux Grecs d'Athènes et de Sparte, ct le vrai type gaulois se montre encore partout en France loin des villes dont les habitants subissent toujours en tous pays les influences modificatives du contact des étrangers.

Telle est, messieurs, l'influence que la disposition du sol et la nature du climat ont exercé sur les établissements, et par contre-coup sur le caractère national. Ces analogies sont toutes naturelles, et d’autant plus exactes que Îles institutions humaines n’ont pas essayé de les combattre ; au contraire, les règlements, les lois semblent avoir été dictées par des hommes éclairés et philosophes, qui, la terre et Île ciel devant les yeux, ont voulu qu’ils leur servissent de règle et de guide. Les préjugés antérieurs, les coutumes, les habitudes de leur pays, de la terre, du climat où ils avaient vécu, n’ont pu rien sur eux; et c’est un hommage que nous devons aux premiers fondateurs du Canada civilisé, de reconnaître la justesse de leur coup-d’œil et la grandeur de leurs vues, en découvrant des terres nouvelles, et en se conformant aux exigences de la nature dès le début des établissements qu'ils y ont formés. Leur pensée, l’ordre qu’ils ont établi d’accord avec la nature ont dominé presque sans modification jusqu’à aujourd’hui ; les législateurs de

notre temps suivront-ils leurs traces ? De I dépendent nos destinées futures. Pour nos destinées passées, en mettant de côté les faits humains, le gouvernement, le changement de quelques-unes de nos institutions, le mélange des populations, nos destinées, celles qui dépendent des faits naturels que j’ai décrits, ont suivi leur cours ; elles n’ont pas été froissées et n’ont pu l’être, notre pays est encore trop nouveau, la nature produit encore des impressions trop puissantes pour être combattues.

La population canadienne s’est décuplé depuis cent ans; toujours sociable, toujours unie, toujours uniforme dans son langage, ses usages, ses goûts, elle occupe toutes les côtes du Saint-Laurent depuis le golfe, et toute la vallée basse du grand fleuve jusqu’aux terres hautes au nord, et sur une largeur égale au midi, et depuis que des faits humains auxquels néanmoins les Canadiens n’obéissent pas entièrement leur ont interdit d'occuper les rives du fleuve au-delà des limites du Bas-Canada et les bords des lacs, ils ont suivi les autres rivières, et leurs habitations toujours en ligne, toujours rapprochées les unes des autres, ornent les bords du Richelieu, de la Chaudière, de l’Outaouais, et enfin et tout dernièrement les rives reculées du Saguenay, pour arriver auxquelles il leur faut franchir vingt lieues de rochers inhospitaliers et inhabitables. Les rangs pressés d'établissements qui s’'échelonnent derrière ceux qui ont été formés les premiers, reculent tous les jours vers l’intérieur, et ne doivent pas s'arrêter. Nos établissements sont déjà rendus sur l'Outaouais jusqu’à quatre-vingts lieues en remontant depuis Montréal, ils rejoindront bientôt le lac Huron toujours en suivant le cours des eaux ; le Saguenay est la grande route de toutes les terres intérieures ; et cette plaine élevée sera bientôt envahie par les Canadiens. Ils s’y porteront en foule, quand la propriété du sol pourra leur être acquise avec facilité ; et la patrie canadienne, restreinte au midi et au sud-ouest, s’étendra vers le nord ; et partout sur tous ces vastes espaces, le Canadien obéira

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aux mêmes influences naturelles qui l’ont dominé jusqu'ici, partout il portera ses usages, ses coutumes, son caractère sociable et son unanimité de cœur et de pensée.

En exprimant cette espérance que la patrie canadienne s’'étendra dans ces région: je ne crois pas, messieurs, m’abandonner à une illusion vaine ou présomptueuse. Tout dans notre caractère indique que nous sommes assimilés à notre sol, à notre climat, et à la distribution de nos établissements conformes eux-mêmes à la nature du pays. Le sol de la patrie nous est cher, nous y sommes attachés par tous les liens depuis deux siècles; notre tempérament est fait à la rigueur des hivers, et notre instinct de sociabilité nous empêche de nous en éloigner en grandes masses, quoique d’autres causes obligent beaucoup de Canadiens à sortir isolément du pays dans le temps présent. Où irons-nous donc maintenant que nos terres deviennent trop étroites pour contenir la surabondance de notre population rapidement croissante, où irons-nous ?—Vers le nord, messieurs ; et de proche en proche, sans jamais consentir à être trop éloigné du voisin, nos établissements suivront le cours des rivières, les bords des lacs, et s’étendront sur de vastes espaces sans cesser d’être contiguës, sans que jamais un Canadien soit privé de la société, du secours d’un autre Canadien.

Cette patrie plus étendue sera en tout point la même que la patrie d’aujourd’hui, sauf plus d’espace pour le terrain et plus de nombre pour les hommes. Le nord du Canada sera le domaine des Canadiens-français, tout le nord. Eux seuls aimeront à y vivre. En effet, remarquez les populations qui arrivent chaque année par milliers dans notre pays, elles s’en vont vers l’ouest et le midi, elles suivent la route du grand fleuve, jusques au-delà de nos limites ; les efforts du gouvernement de l’Angleterre, malgré les lois modernes d’établissement qui sont toutes en faveur de l’émigré, ne peuvent le retenir dans le Bas-Canada, et le nombre de ceux qui s’y fixent diminue chaque année, excepté dans les villes,

où j'ai dit que ne résidait point la force d’un peuple. Le Bas-Canada, la campagne nous restera donc, et ne cessera de s’étendre, et le nord sera à nous. Quels que soient les

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événements, ici à vingt-cinq ans, la patrie canadienne | tout comptera plus d’un million d’enfants du sol, et quel fait acce

humain, quelle puissance au monde pourrait éteindre, ané- ne c« antir ce peuple, défendu par cette force d’inertie qu’il pos- éduc sède à un si haut degré et qui lui permet de résister à toutes Ai les influences, par cette sociabilité qui lui donne l’unanimité, pend l'union et la force, et par-dessus tout défendu par cette les 0 position isolée vers le nord, à l’extrémité d’un continent, milie position inexpugnable presque de tous les côtés; qui fait | latte ressembler le Canada à une île bordée de toutes parts de perce bancs de glaces redoutés de l’envahisseur. Telles sont les parta, raisons sur lesquelles je fonde mes espérances et qui me réfort font croire que, grâce à notre sol et à notre climat, grâce au À Port caractère ct à Pétat social qui en résultent, ainsi qu’à notre | sujet isolement, notre nationalité ne périra pas, que le peuple éloque canadien ne s’effacera pas de la terre, mais qu’il aura une voix d longue durée et survivra à bien d’autres nations qui croient | prodige leur existence et leurs destinées éternelles.

Aussi GUILLAUME LEVESQUE. % vous | avoir 1848. ous } de let DISCOURS PRONONCE DEVANT L'INSTITUT | nécess

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CONSIDÉRATIONS SUR NOTRE SYSTÈME D'ÉDUCATION POPU- LATRE, SUR L'ÉDUCATION EN GÉNÉRAL ET LES MOYENS ne LÉGISLATIFS D’Y POURVOIR. si plei

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MESSIEURS, —Avant d'entrer en matière, je dois vous | minist faire remarquer que, pour me conformer à lacception com- minist mune du mot éducation en ce pays, j'ai dû, dans le cours les plu de cette lecture, l’employer fréquemment dans le sens plus la défi. restreint des mots enseignement ou instruction. Le mot paisibl

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