‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme] (volume 4)Chapitre 65 sur 81 · ARE RE · texte numérisé non relu

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qui sert de modèle dans tout le monde civilisé. Ilest vrai que l’on a dû bientôt commencer à remplir des promesses d’émancipation politique, faites déjà depuis longtemps ; mais Pon devait s’y attendre, comme l’on doit prévoir de nouvelles exigences populaires auxquelles il faudra céder de même. C’est que le maître d’école sait donner à un peuple une nouvelle vie, sans laquelle l’homme est un être incomplet, la vraie vie de humanité, la vie intellectuelle, qui lui révèle la connaissance de ses droits, comme les moyens de les faire valoir et de les exercer. Le maître d'école, c’est Prométhée ravissant au ciel un rayon de flamme divine pour en animer sa statue d’argile.

Et à propos de Prométhée, la comparaison que je viens de faire est peut-être de la plus exacte vérité. En effet, Eschyle, dans une de ses pièces dramatiques, fait dire à Prométhée : “J'ai formé l’assemblée des lettres et fixé la ‘# mémoire, mère de la science et Âme de la vie.” Ainsi Prométhée aurait été ni plus ni moins que le premier maître d'école du monde, et ç'aurait été à cette occasion que la poétique imagination des Grecs aurait enrichi la mythologie de la jolie fable que l’on sait: Prométhée ayant fait un homme d'argile, avec l'assistance de Minerve, il sut dérober le feu du ciel. Jupiter, irrité de ce vol audacieux, en enchaîna l’auteur sur le mont Caucase, où un vautour lui déchire continuellement les entrailles. Ne pourrait-on pas ajouter que, par le supplice de Prométhée, lon a voulu prédire ou signifier Pétat de misère et d’abaissement auquel, dans la suite des siècles, et à la honte des sociétés humaines, l’esprit de monopole et de privilége devait vouer les instituteurs du peuple ?

Je conclus, messieurs, et il ne me reste guère plus qu’à vous remercier de votre bienveillante attention pendant une lecture dont plusieurs parties ont dû vous paraître bien arides. Si c’est ma faute, j’en demande pardon en faveur de l'importance du sujet. J'ai cru qu’on faisait fausse route à l’égard de Péducation populaire, et sur un point aussi vital, j’ai pensé qu’il était de mon devoir, comme de celui

de chacun, au risque même de manquer d'intérêt et de soulever quelques réclamations, de profiter de la première occasion favorable qui se présenterait pour exposer mes vues et mes idées sur le sujet, consciencieusement et avec

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franchise. Suis-je dans la bonne voie? je n’oserais l’affir- : sent, mer, mais je le crois. Si je ne l’eusse pas cru, j'aurais |

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gardé le silence ; car s’il y a souvent de la lâcheté à cacher sa pensée, c’est toujours un crime de la déguiser. Tous les maux, comme tous les biens de Phumanité, ne découlent-ils pas de bonnes ou de mauvaises idées jetées dans Pesprit humain? Ainsi, recevez les idées que je viens de vous exprimer avec le doute du sage ; non ce doute qui paralyse l'intelligence, et la laisse engourdie dans le vague, mais ce tromp doute qui provoque à la réflexion et à l'étude, et conduit à # voilà une conviction forte, mais tolérante à la fois. fi d’attei A propos, que mes jeunes auditeurs me permettent de È leur donner un avis amical. Voulez-vous gagner l'estime des gens sensés, soyez tolérants en fait d'opinions. Il n’y surmoI a pas de plus sûr indice d’ignorance et d’irréflexion, que pouvez l'intolérance d'opinion. Un vieux philosophe disait : (Tout F1 ex sf) ‘ ce que je sais, c’est que je ne sais rien.” Et cela prouve 1 ces det qu’il savait beaucoup; car il savait par expérience combien il est difficile d'atteindre au fond du puits, où l’on sait que ème, n les anciens ont relégué la vérité. Tel croit y avoir pénétré, 4 infinie, qui souvent n’en a pas seulement touché les bords, illusionné à terresti qu’il est par le vain mirage d’une imagination échauffée. ; sociale Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas discuter avec vigueur, ! s’y prê avec chaleur n'ême ; mais qu'on le fasse toujours avec tolé- 1 et autri rance, Et la tolérance en ce cas, il ne faut pas s’y tromper, É pense, c'est le mot pour exprimer la charité chrétienne, qui est vraies, d'obligation partout. rapport Vous comprenez donc, messieurs, que ce n’est pas du la nat dogmatisme que je vous présente. Si quelques parties de | dans cette lecture vous varaissent respirer une idéalité un peu tinctior fantastique, vous voudrez bien remarquer que je ne prétends exempl pas que tout soit réalisable dans ce que je dis, comme je le La : dis, et dans le temps où je le dis. L’on pourrait me taxer constiti

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d’extravagance, si je prétendais que l’état social auquel j'aspire, fût susceptible d’une réalisation immédiate et complète. L'écrivain qui ne sait pas, ou n’entend pas se borner à la considération des hommes et des choses du moment présent, dont la position, les rapports sont variables, et varient de fait avec le temps, —lécrivain dont l'œuvre n'est pas celle de l’homme d’état, mais seulement de préparer le monde à recevoir les améliorations ou les réformes, à mesure qu'elles deviennent nécessaires et possibles, —est souvent obligé de se placer en dehors du monde actuel, pour considérer la vérité dans son sens abstrait, dans sa perfection idéale, selon qu’il la conçoit, car sur ce point il peut se tromper ; il peut mal voir, mais il voit. [1 dit aux hommes : voilà le vrai, voilà le but que vous devez vous forcer d'atteindre, dussiez-vous ne jamais y arriver. Vous rencontrerez de la part des hommes, des institutions, des intérêts existants, des obstacles plus ou moins formidables : surmontez-les si vous en avez la force, évitez-les si vous ne pouvez faire mieux; mais n'allez pas vous heurter contre eux s’ils sont insurmontables et inévitables. Attendez dans ces deux cas; le temps est un grand maître, ou plutôt un grand serviteur. Mais il y a donc deux vérités ? une troisième, messieurs, par rapport à nous, la vérité absolue, pure, infinie, enfin Dieu lui-même, dont la vérité idéale est le terrestre reflet, comme la vérité pratique est la réalisation sociale de la seconde, autant au moins que la vie réelle peut s’y prêter. Ainsi, pour le sujet qui vient de nous occuper et autres de même nature, il y a la vérité du publiciste qui pense, il y a la vérité de l’homme d’état qui agit, aussi vraies, aussi constantes l’une que l’autre; l’une dans le rapport avec Dieu ou l'infini, Pautre dans le rapport avec la nature humaine ou le fini... Vérité dans Dieu, vérité dans l’âme, vérité dans l’homme social. Rendons ces distinctions un peu métaphysiques plus sensibles par quelques exemples :

La république de Piaton est vraie, tout autant que la constitution des Etats-Unis.

Jean Jacques Rousseau est vrai dans son contrat social ; mais on peut douter qu'il le fût dans la constitution qu’il essaya de faire pour la Pologne.

De même on peut dire qu'Emile est vrai; mais le sot qui entreprit d'élever son fils absolument d’après le plan du philosophe de Genève, n’en fit, dit-on, qu’un imbécile: et

ce devait être.

Télémaque est vrai; mais le prince de Machiavel l’est aussi, et ne l’est que trop.

M. de Lamartine est vrai, séraphiquement vrai ; et M. Guizot ne l’est peut-être pas humainement moins.

Ces exemples, qu’on pourrait multiplier, doivent nous faire comprendre qu’on peut écrire d’excellentes choses en fait de morale publique ou de politique, mais que celui qui voudrait les réduire intégralement en pratique, sans égard aux temps, aux lieux, et à mille autres circonstances, commettrait la même erreur que le jardinier qui exposerait aux ardeurs de la canicule le tendre germe de la plante naissante, qui demande la tiède haleine du printemps. La science apprend au marin la route générale à suivre pour arriver d’un point de notre globe à un autre; elle lui met la boussole en main, et lui montre l'étoile polaire. Ce n'est pas assez cependant ; il faut que l'expérience et la pratique lui apprennent qu'ici la vague trompeuse cèle un rescif; que là les courants portent à la côte ; que plus loin s’avance un cap dangereux à doubler; que sur tel et tel points il faudra se ravitailler ; qu’en telle latitude et en telle saison règnent les vents alisés ou les moussons.

Ainsi, en lisant les auteurs qui se sont laissés absorber dans la contemplation du vrai abstrait ou idéal, il y a deux dangers dont il faut également se garder : celui d’une prévention, et celui d’un enthousiasme, également irréfléchis. Dans le premier cas, on rejette le flambeau qui doit éclairer sa marche dans la vie réelle; dans le second, on se laisse éblouir les yeux, et l’on court aveuglément se briser contre l'impossible.

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Napoléon, homme essentiellement pratique, détestait les Idéologues. Il eut doublement tort: il était coupable d’ingratitude, puisque c'étaient les Idéologues du dix-huitième siècle qui avaient fait la révolution dont il était devenu l'héritier couronné ; et Saint-Hélène a prouvé qu’il eût sagement fait d'écouter les avertissements de quelques-uns de ces Idéologues. Il apprit alors, mais trop tard, qu’il y a dans le monde autre chose que le glaive et la gloire ; qu’audessus de cela, comme au-dessus de toutes les passions et influences humaines, il y a les lois immuables de l’ordre moral, que les Idéologues doivent connaître mieux que tous autres, puisqu'ils en font le sujet de leurs méditations, quoiqu’ils ne sachent pas toujours en faire les meilleures applications. Libres des préoccupations de la vie militante, placés en observation sur les hauteurs du monde moral, ils peuvent, mieux que les hommes engagés dans la mêlée, embrasser toute l’étendue du champ de bataille, et apercevoir les fautes comme les chances du combat qui se livre à leurs pieds.

Heureux les pays, messieurs, dont les hommes d'influence et d'autorité, après s’être élevés jusqu'aux sublimes régions où le vrai se manifeste dans toute sa beauté et sa splendeur, sont capables de revenir dans le monde réel sans éblouissements ni vertige. Trop souvent les hommes appelés sur cet autre Thabor, captivés, fascinés par les charmes et les magnificences de ce séjour enchanté, oublient notre pauvre terre et ses misères. ‘“ Nous sommes bien ici,” disent-ils comme les disciples privilégiés du Christ, ‘ érigeons-y les “ tentes de l'humanité.”

Respectons ces belles illusions, comme on ferait de mystères religieux ; et si nous ne pouvons aller habiter la cime sacrée, si l’air qu’on y respire est trop subtil, trop éthéré pour nos grossiers organes, profitons au moins des rayons de lumière qu’elle nous envoie, pour éclairer nos pas dans la vallée de fange et de brouillards, où notre corps nous retient pour un temps à l’œuvre mystérieuse de Dieu. ET. PARENT.

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