DISCOURS PRONONCÉ À L'INSTITUT CANADIEN DE MONTRÉAL
MESDAMES ET MESSIEURS, —Engagé par l’Institut et par plusieurs de mes amis à faire une Lecture, j'ai cru, après avoir hésité longtemps, devoir céder aux pressantes sollicitations qui mont été faites, tout en me gardant bien daspirer, comme on le dit maintenant parmi nous, au titre de lectureur, persurdé qu'il me faudrait plus de temps disponible que je n’en ai pour traiter convenablement un sujet quelconque, et plus de talents que je n’en possède pour avoir quelque droit À une pareille prétention. L'entreprise est sans doute hasardeuse de ma part, je le sais, surtout lorsque je songe à mes faibles ressources, que je réfléchis aux paroles éloquentes et marquées au coin du talent, disons même du génie, qui ont retenti si fréquemment daris cette enceinte, et dont les échos se sont prolongés d’une extrémité à l’autre du pays. D'un autre côté, une jeunesse pleine d'espérance, animée d'ane louable émulation, fait appel aux hommes mûris par l’âge, les engage à lui frayer le chemin dans la voie du progrès moral et intellectuel, but de sa noble ambition, Dans son ardeur impatiente, elle s'irrite et laisse échapper de temps en temps des plaintes, des murmures de sa poitrine gonflée et prête à se rompre ; semblable à la soupape de sûreté de la bouilloire qui ne peut retenir plus longtemps le fluide expansif renfermé dans son sein. Beaux élans de la vertu, je ne vous blâmerai pas, dussiez-vous être portés jusqu’à l'injustice envers les hommes de mon âge! Qu'il me soit seulement permis de faire observer que bien des difficultés, dont on ne tient peut-être pas toujours compte, peuvent expliquer comment les hommes, composant la génération qui, dans ce moment, donne la direction au char social, ne répondent pas autant qu’on semble le désirer aux demandes patriotiques qui leur sont faites,
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Il n’est pas suffisant, messieurs, de posséder quelque indépendance, de jouir de la confiance et de Pestime de ses concitoyens, d'exercer une certaine influence sur les masses, pour être en état de venir ici vous donner des leçons de littérature, de philosophie et de morale ; il faut d’autres qualifications indispensables, indépendamment de la volonté ; il faut le temps et la capacité. Or, messieurs, dans le siècle tout positif où nous vivons, sur le sol de notre jeune Amérique, où chacun a besoin et profite de tous ses instants, sinon toujours pour se procurer une subsistance immédiate et pressante, du moins pour assurer à s4 famille une honnête indépendance ; sur ce sol, ai-je dit, où touies les fortunes sont à faire, il n’est pas étonnant que l’enrôlement des volontaires, pour la belle campagne que vous avez entreprise, ne s'opère que lentement. Mais à cette cause déjà très sérieuse on ne doit pas oublier d’en ajouter une autre encore plus grave: le nombre très limité d'hommes mûrs capables, par leur éducation, de se montrer en lice et d’être forts pour la lutte. En effet, cela ne surprendra personne si l’on songe que le pays n'avait, il y a quarante ou cinquante ans, pour donner une éducation soignée à la jeunesse, que les deux séminaires de Montréal et de Québec qui, encore plus par les notions de notre population sur les études classiques que par la nature même de ces deux institutions, ne formaient presque exclusivement que des ecclésiastiques. Aussi, indépendamment du clergé, nous chercherions peut-être en vain dans toute la ville de Montréal une trentaine de laïques ayant reçu, à l’époque que je viens de citer, une éducation collégiale ; et dans la côte du sud, au-dessous de Québec, parmi une population de près de cent mille habitants, il peut s’en rencontrer un ou deux! Dans un pareil état de choses, avec les meilleures dispositions, le désir le plus ardent d’encourager la jeunesse dans la voie du progrès, on ne doit pas s'attendre à ce qu’une foule de personnes s’empressent de remplir le fauteuil que j’occupe en ce moment. Cependant, s'il était nécessaire de prouver tout l'intérêt que prennent,
et toute la sollicitude qu'éprouvent grand nombre de ceux qui se croient tenus par devoir, et qui se sentent poussés par inclination, à encourager la jeunesse, je pourrais vous citer quelques personnes qui, en dépit de leur éducation manquée, et aux dépens d’une sensibilité dont chacun peut apprécier le sacrifice, ne s’en disposent pas moins à donner l’exemple en offrant leur faible contribution : dût une injuste critique, ou une malveillance inexplicable ne leur tenir aucun compte de leur position difficile, non plus que de leurs bonnes intentions. Heureuse jeunesse! vous n'avez pas eu à lutter, comme la plupart de ceux à qui vous avez quelquefois adressé des reproches, contre les difficultés innombrables qu'ont rencontrées ceux qui, n'ayant jamais eu de maîtres, ont eu l’ambition, la témérité peut-être, de vouloir apprendre quelque chose, en se lançant sur le vaste océan des connaissances humaines, sans bonssole et sans cartes, n'ayant pour pilote et pour guide qu'une inébranlable résolution. D'un côté, pensez aux professeurs, aux facilités de tout renre que l’on s'est empressé de mettre à votre disposition, dont ona entouré votre adolescence ; ei de l’autre, songez au dur labeur de vos devanciers isolés, à leur persévérance, aux obstacles qu'ils ont eus à surmonter, avant de les accuser &’une apathie qui n’est pas la leur ; et en critiquant les productions d’un travail entrepris pour vous encourager et pour vous plaire, faites loyalement la part de chacun, et dites ensuite franchement en quoi vous vous croyez en droit de vous plaindre de vos aînés ?
Maintenant, après ces quelques observations qui ne sont peut-être pas tout-à-fait déplacées, et m'ont été suggérées par l'opinion assez généralement répandue, parmi les membres de l’Institut, que les doyens üe la société ne montrent qu’une faible sympathie, et n'offrent que peu d’encecragement à ceux qui doivent les remplacer dans la carrière pénible etardue des affaires, j’aborde mon sujet,et je réclame toute votre indulgence.