SCÈNE V DELORVAL, CAROLINE
DELORVAL.—Viens, ma petite Caroline. Je t'ai promis de te dévoiler le secret qui me l’a fait congédier. Je vais tenir ma promesse ; mais il faut qu’à ton tour tu jures de n’en souffler mot à qui que ce soit. . . pas une syllabe directement ou indirectement.
CAROLINE.—Je vous le jure, mon oncle.
DELORVAL (/ui donnant un papier).—Tiens, lis. (Caroline lit tout bas.) Mais tu trembles ! . . . (Caroline fait un mouvement de faiblesse. Delorval la fait asseoir et s'assied lui-même.) Vois-tu? . . . Il a déjà une épouse,
et il t’aurait épousée.
CAROLINE.—Mon oncle, permettez-moi de vous dire que je n’en crois rien.
DELORVAL (reprenant le papier qu'il avait donné à Caroline).—Mais ne voilà-t-il pas un extrait du registre des mariages de Saint-Auban ?
CAROLINE.—L,écrit est peut-être forgé.
DELORVAL.—Je connais la signature aussi bien que la mienne. Le vieux curé de Saint-Auban était un de mes compagnons de classe. Ainsi plus de doute. (Zur montrant le papier.) Tu vois la date du mariage? le 20 septembre 1841. Exactement lorsqu'il passa à Saint-Auban pour mes affaires. Et pour te convaincre que cette épouse est encore bien pleine de vie, voici une lettre de sa main, datée du 8 du courant (nous sommes au 16), par laquelle elle demande des secours d'argent, vu qu’elle manque de tout. Ce qui confirme l’énoncé de cette lettre, c'est que
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je l’ai plus d’une fois surpris à envelopper des billets de banque dans des lettres qu'il venait d'écrire. Le fourbe !
CAROLINE.—Oh ! mon oncle.
DELORVAL.—Je te demande pardon, mon enfant ! je ne prononcerai plus ce nom devant toi.
CAROLINE.—Mais cette lettre . . . et cet extrait. comment se fait-il que vous en soyez en possession ? DÉLORVAL.—Écoute, ma nièce . . . c’est la lettre qui
m'a fait toucher l'extrait. Voici comment. Un de mes amis que tu me permettras bien de nommer, monsieur Bellire, ayant trouvé la lettre dans un des passages, et voyant qu'elle était décachetée, s’avisa de la lire. Ily avait peut-être peu de délicatesse dans cet acte, mais voici en quoi il en montra beaucoup. Tout autre que lui serait accouru triomphant me montrer la lettre, surtout quand elle inculpait un rival. Mais admire sa générosité .
I1 garde le silence, jusqu’à ce qu'il voie le danger ; et, dans l'intervalle, il se rend à Saint-Auban d’où il rapporte l’extrait , . hein ? . . . Il doit même m'’introduire un de ses amis de Saint-Auban, qui connaît très bien l'épouse d’Auguste. N'admires-tu pas la délicatesse de mon ami Bellire? Ce n'est qu’au dernier moment qu'il me fait voir ces papiers. Que de grâces, que d'obligations ne lui devons-nous pas tous deux! . . .
CAROLINE (se /evant).—TJe ne suis pas de votre opinion, mon oncle . . . Ah! que je suis lasse! . . . J'ai un mal de tête affreux .
DELORVAL (/a reconduisant en la soutenant).--Va te reposer, mon enfant, va te reposer. (Æ//e sort.)