‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme]Chapitre 166 sur 203 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

LE RÉPERTOIRE NATIONAI

—Neuf francs, dis-je, neuf francs ! ma foi, le voisin rêve. A ces mots, furieux, l’honnête homme se lève

Et nous adjugeant droit un coup de pied au .

Il rend l'affaire faite et l’arrangement nul,

A mon tour inspiré du courroux qui m’enflamme, Je me fie au secours qu’en un tel cas réclame Tout bon cultivateur qu’on uccable d’affronts,

Au mépris de ses pois qu'ont pillés les cochons.

Ainsi qu’un nautonnier peut compter sur sa voile, Je m'avise au greffier que je prends pour # ‘‘e; 11 m’'assure à l'instant et d’un ton solenni

Que ma cause est certaine et le statut formel,

Et que la cour, de suite, en me voyant paraître, Pour les trois délinquants régentera leur maître. Un ordre est donc levé sans qu’il y manque rien, Et la forme et le fond, tout semble bel et bien. Un huissier survenant, fort de son savoir-faire, S'offre à me bien servir, annote son salaire,

Et jure par surcroît que sur trois demandés Deux louis dix chelins me seront accordés.

Arrive l’audience et la foule s’assemble :

Le timide plaideur devient benêt et tremble, Craignant de se frotter à l'honorable cour, Tant elle s’habitue à nous jouer le tour !

Enfin sonne pour moi l'heure triste et suprême : Mon avocat s’en fiche et moi j’en suis tout blême. Chaque partie accuse, interroge à son tour, Mais la vérité perce et va se faire jour ; L'avocat du voisin, homme à vieilles rubriques, De mots insidieux rhabille ses répliques, Affectant cet air haut et ce ton suffisant Dont l’idiot public respecte l’ascendant, Et sûr d’émerveiller quelqu'un de l’auditoire, ‘ Un sot trouvant toujours un plus sot pour le croire.” A la fin il se tait ; le voisin se confond,

‘* Moi-même je me sens moins de pâleur: au front.

. De mes deux avocats l’énergique éloquence Défait en un moment sa stupide arrogance Et démontre les torts ainsi que les dégâts.

rêve.

ire.”

L'autre, vrai chicaneur, complique les débats :

Trois cochons, prétend-il, à mes pois n’ont pu nuire ; Le souffle de l’automne a dû seul les détruire,

Et contre eux la froidure et les vents déchaînés

Ont produit ce dommage et les ont égrenés.

Je riais en ma barbe à cette faribole,

Croyant qu’un juge au moins n’est point esprit frivole Et qu’il bannit toujours, comme indigne de lui, L'argument sans raison et le fait sans appui.

Mais cette opinion étant aussi la vôtre,

Ne saurait empêcher qu’un juge est comme un autre, Et que, parfois, s’il pense, il décide fort mal,

Que le plaideur soit homme ou qu’il soit animal.

Que l’on craint ces mortels que l’hermine décore ! Près d’eux l’avocat dit moins qu’il ne pense encore ; Et l’on voit ces messieurs, s’ils errent chaque jour, Au blâme salutaire échappant tour à tour,

Pour l'erreur au total créditer la couronne .

Et l'affaire de tous ne regarde personne.

Bref, sans délibérer, mon juge, homme de poids, N'estima qu'aux neuf francs le dommage des pois, Et pour justifier cette opinion fausse,

De tous dépens en sus me fit payer la sauce,

Quel homme, bon lecteur, sous notre firmament À jamais prononcé semblable jugement ?

Verrons-nous ‘‘l’habitant”’ qui chez soi n’est plus maître, Quitter son héritage et fuir son toit champêtre? . ,. Pour moi j’en perds la carte et suis tout à l’envers. Vous en déciderez sur la foi de ces vers.

F. M. DEROMK.,

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