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c'est la langue du peuple, c’est l'expression de ses idées, de ses sentiments. Si cette expression est outrée, désordonnée, le peuple en souffrira, tout comme chaque individu souffre des écarts de sa propre langue. Ceci me rappelle l’anecdote de cet ancien maître d'hôtel, à qui on ordonna de composer alternativement un dîner de ce qu'il y avait de meilleur et de pire au monde, et qui servit à chaque fois des langues, prouvant à chaque fois par des raisons démonstratives que la langue était ce qu'il y avait de meilleur et de pire. On peut appliquer à la presse ce que ce maître d'hôtel moraliste disait de la langue, que c’est la chose la plus pernicieuse ou la plus utile, selon l’usage qu’on en fait, ou selon les hommes entre les mains desquels elle se trouve.
Voilà bien le mal, me direz-vous ; il est constant : mais le remède ? . . . Le remède est difficile, d'autant plus que le mal est bien grand. Mais je ne désespère pas d’en trouver un, sinon complet et assuré, qui au moins offrira de grandes chances de succès. Ce sera le sujet d’une prochaine esquisse.
Je viens aujourd’hui remplir la promesse que je vous fis dans mon dernier article, où je présentai un aperçu rapide de l’état défectueux de notre journalisme, en vous annonçant que je tâcherais d’esquisser de même les moyens d’y introduire quelque réforme.
Je verrais deux moyens d'opérer la réforme désirée, et il me semble que leur emploi ne devrait pas être jugé impossible au milieu d’une société en état d'apprécier l'importance du journalisme. à
Le premier serait un entendement général en vertu duquel on ne donnerait d'encouragement qu’aux journalistes qui se présenteraient avec toutes les conditions voulues, avec des garanties, suffisantes au moins, de patriotisme, de capacité, de prudence et d'expérience. Et en cela, on rendrait souvent aux aspirants incapables
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un aussi grand service qu’à son propre pays; on les détournerait d’une carrière à laquelle ils ne sont pas propres, et on les forcerait à tourner les yeux vers d'autres occupations où ils travailleraient plus utilement pour eux et pour la société. En effet combien souvert n’a-t-on pas vu de jeunes gens perdre de bien précieuses années, leur avenir, dans des efforts avortés, pour avoir reçu des encouragements à entrer dans cette carrière difficile ? C'est une libéralité bien mal avisée, certes, sous un autre point de vue plus grave, que celle qui met l’engin politique le plus puissant entre des mains inhabiles, qui le plus souvent ne servent que d'instruments à de mauvaises passions, au grand dommage des intérêts publics. Quelle inconséquence ! quand il s’agit d'intérêts individuels, même les plus minces, on a bien le soin de s’adresser à des hommes professionnels de talents et de respectabilité, et l'on accepte pour défendre les grands intérêts de la société, ceux de plusieurs générations, le premier individu que le hasard présentera ! Mais, dira-t-on, il faut bien prendre ceux qui se présentent tels qu’ils sont, si l’on veut avoir des journalistes, car jusqu'à présent cet état, les hommes de capacité supérieure ont eu de la répugnance à s’y livrer. Oui ; et cette répugnance vient justement en grande partie de la trop grande facilité avec laquelle on a accepté les services de gens incompétents, qui d’abord s'emparent de la place, et qui ensuite jettent du discrédit sur la carrière, de façon à éloigner et dégoûter d’autres plus capables d’y entrer. Qu'il soit une bonne fois bien connu qu’on exigera des qualifications supérieures des conducteurs de la presse politique, et vous ne tarderez pas à trouver facilement des sujets dignes en tout de cette haute mission ; il s’en formera pour cette branche comme pour les autres, du moment qu’elle sera devenue respectable et rémunérative. Malheureusement jusqu’à présent, et c’est notre faute, le journalisme n’a pas été un état, et ce devrait être le premier. Très souvent il a été le refuge des naufragés de tous les autres états : quand on ne savait que faire pour gagner
du pain, on se mettait journaliste, et comme il n'y a pas de sot qui ne trouve un plus sot qui l’admire, on trouvait toujours, pour un temps au moins, quelques centaines de bénévoles lecteurs pour vous souhaiter la bienvenue : autant d’ôté souvent à un digne travailleur dans la vigne du peuple, et empêchement toujours renaissant à des entreprises vraiment utiles au pays. Si l'on voulait se donner la peine de calculer ce que l’on a payé en souscriptions et contributions, depuis trente ans, pour les publications avortées, on verrait que les sommes que l’on a ainsi jetées au vent auraient suffi pour fonder plusieurs établissements respectables et permanents.
Le remède ou moyen que je viens de proposer serait-il jugé être d’une application difficile, en ce qu’il exige le . concours de toute la société, adressons-nous aux chefs, aux notabilités des partis politiques ou de leurs diverses nuances, et demandons-leur d'utiliser le principe de l’association au profit du journalisme. Cela se voit en France, où l’on voit les hommes distingués d’un parti ou d’une nuance politique former des associations ayant pour but la fondation de journaux politiques. On y contribue non seulement de sa bourse, mais aussi de sa plume lorsqu’on en est capable. Ces entreprises sont souvent profitables sous le rapport pécuniaire ; elles le sont toujours sous le rapport politique, par le talent, par la convenance et par la respectabilité de la polémique et de la rédaction des journaux, qui font honneur aux partis qui les supportent, et dont ils défendent et promulguent les idées et les doctrines, et par là aident à populariser ces idées et ces doctrines. On ne voit pas là le manque de savoir-vivre, la brutalité, l’ignorance, l’emportement, l'inexpérience des journalistes, dégoûter les gens bien élevés et éclairés, et compromettre gravement les hommes du parti dont les journaux sont ou passent pour être les organes. En effet, les chefs et les partis politiques ont beau s’en défendre, on les tient partout responsables du mal que disent et font leurs journaux. S'ils n’ont pas écrit ou dicté les articles
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repréhensibles, on dit qu'ils l’ont été sous leur inspiration ; s'ils ne les ont pas inspirés, on dit que ceux qui l'ont fait savaient bien qu'ils les approuveraient, ou qu'ils ne leur déplairaient pas; enfin on dit qu'il ne tiendrait qu’à eux d'empêcher telles et telles observations s'ils le voulaient. Aussi voyez-vous souvent des haines mortelles s'élever entre des hommes publics d'opinions différentes, souvent sur des questions mineures ou passagères, sans qu'ils aient eu ensemble le moindre différend personnel. Ces haines passent des chefs aux partisans subalternes, puis se communiquent aux masses, et rendues là il faut souvent des flots de sang pour éteindre ces terribles passtons. Tout cela sera dû peut-être à quelques paroles indiscrètes sorties d’une plume étourdie ou envenimée, tout comme il ne faut qu’une étincelle pour causer un grand incendie.
Ces observations n’ont malheureusement rien d'exagéré. Elles sont conformes à ce qu’on connaît de la nature humaine, et l’on pourrait citer de nombreux exemples à leur appui. Pour le moment bornons-nous à désirer qu'il soit pris des mesures pour empêcher le mal qui nous occupe de reparaître au milieu de nous, au moyen d’une presse politique respectable et respectée. Il y a bien assez des improvisations chaleureuses de la tribune pour jeter les germes de passions haineuses au sein de la société ; il est urgent que la presse, elle qui a le temps de la réflexion, sache et fasse comprendre que son premier devoir est de ramener les discussions sur le terrain de la raison ; qu’une presse qui excite, flatte ou reflète les passions populaires, ne peut être mieux comparée qu'à un cheval fougueux monté par un maniaque : le sort de la société, comme celui de l’infortuné, en pareilles circonstances, est facile à prévoir.
La presse, telle qu’il serait désirable de l'avoir, telle que tous les bons citoyens doivent désirer l’avoir, je pense qu’on pourrait se la procurer par l’un ou l’autre des moyens que je viens de signaler. Avec le premier, il ne
se présenterait dans la carrière du journalisme, et avec le second on n’y appellerait que des hommes dignes, et capables de la fournir avec honneur pour eux et avec avantage pour le pays. Alors on verrait des écrivains qui chercheraient à faire prévaloir leur cause par la force de leur argumentation, par leur habileté dans les discussions, par l'étendue et la variété de leurs connaissances, enfin par la considération et le savoir-vivre, Ce spectacle vaudrait bien assurément celui que présente trop fréquemment l’arène de nos discussions politiques, le spectacle de gladiateurs furieux qui ne combattent que pour le plaisir de s'immoler aux yeux d’une foule avide de sang. En effet quelle est l'intention et l’objet de notre polémiqt : politique en général? de faire triompher des convictions consciencieuses et honnêtes ? non, car alors on discuterait sans passion. Ce que l’on veut, c'est perdre des adversaires, des rivaux, des concurrents. Aussi les plumes de la plupart de nos écrivains politiques laissent-elles couler à flots le fiel et le poison . . . et la société se trouve pour ainsi dire emportée par deux torrents de lave brûlante à une perte assurée.
Mais il est un autre mal que j'aurais dû signaler dans mon premier article, et qui n’est pas moins à déplorer, résultant aussi de l'existence d’une presse mal conduite ; ce mal c'est la perte de l'influence de la presse. Une presse politique confiée à de mauvaises mains, si elle ne communique pas ses mauvais instincts, ses passions à la masse de la société, y produira par ses excès la défiance ou l'indifférence. Les dénonciations d’abus graves les mieux fondées, seront regardées comme de vaines criailleries. Ne vous est-il pas arrivé souvent d'entendre des propos comme celui-ci : ‘‘Avez-vous lu l’article de ‘‘ (tel journal) au sujet de (telle personne ou telle ‘“ chose) ?—Oui (ou non, c’est selon). Mais, bah ! des articles de gazette.” . . . Voilà l’état de discrédit où la presse se fait snuvent tomber elle-même, et dans le cas actuel comme dans d’autres, les bons souffrent
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pour et avec les mauvais ; les bons journaux ne sont pas plus crus que les autres. La presse rendue là se trouve à peu près comme ces menteurs d'habitude, que l'on ne croit plus même lorsqu'ils disent la vérité. Eh bien ! cela est un grand mal, surtout dans une société libre, avec un gouvernement représentatif, où l'action de la presse est nécessaire, où elle est appelée à être pour ainsi dire un des pouvoirs de l'État. Un grand écrivain ne damandait que la presse pour établir l'empire de la liberté : il entendait la presse dirigée par'la raison et la sagesse, et non la presse sous la conduite de la licence ou de la folie, qui ne peut mener qu’à l'anarchie et au despotisme.
Avant de terminer, il sera peut-être à propos de répondre à une remarque que l’on ne manquera pas de faire probablement. On demandera pourquoi il devient nécessaire de prendre ici, à l'égard de la presse, plus de soins et de soucis qu’on ne le fait dans les autres pays où règne la liberté de la presse, et où on la laisse à ellemême. À cela je répondrai qu’en Angleterre et en France, où il y a des centaines de milliers de lecteurs, les capitalistes ont tourné leur attention du côté de la presse périodique, et emploient des capitaux considérables à l'établissement des journaux politiques : c’est dire que ces établissements sont tenus sur un pied respectable à tous égards, et qu'ils ont à leur tête des hommes du plus grand mérite. Il faut aussi ajouter qu’il existe dans ces pays des règles de goût et de convenance, maintenues par un opinion publique toute-puissante. Nous sommes ici privés de cela, ou si nous l’avons, c’est à un degré bien minime.
Ainsi l’on voit qu’en Angleterre et en France, l’on a réellement les moyens de prévenir le mal qui existe en Canada. Mais aux États-Unis, pays que l'on cite aussi comme modèle ou comme exemple, quand il s’agit de civilisation et de tout ce qui en dépend, que fait-on, qu’a-t-on pour prévenir le mal en question? Aux États-
Unis, l’on fait à peu près come ici, on laisse faire. Cependant, le grand nombre de lecteurs qui se trouve aux États-Unis peut permettre l'établissement de journaux sur le même pied qu’en Angleterre et en France, et il y en a plusieurs qui peuvent jusqu’à un certain point contrebalancer la funeste influence du journalisme infime et populacier. L’habitude et la connaissance des affaires y sont en outre beaucoup plus répandues qu'ici, et le peuple y est par conséquent moins exposé à être égaré. Malgré cela, le journalisme fait beaucoup de mal aux Etats-Unis, et il faut la vigueur de la jeune république pour qu’elle n’y succombe pas.
Résumons en peu de mots. Notre presse politique n’a pas été en général jusqu’à présent à la hauteur de son importante mission, d’où il est résulté et résultera qu’elle exercera une influence pernicieuse dans la société, ou, ce qui n’est pas moins à déplorer, qu’elle n’en exercera aucune ou pas assez, et qu’ainsi le peuple sera privé du plus puissant engin de bonheur, de progrès et de liberté.
Deux moyens de remédier au mal se présentent. Le premier serait de décourager toute entreprise individuelle qui n’offrirait pas toutes les garanties désirables, afin de laisser la place libre aux candidats dignes de s'asseoir au fauteuil éditorial, qui dans ce cas ne manqueraient pas de se présenter.
Dans le cas où ce moyen ne suffirait pas pour attirer les hommes de mérite dans la carrière, substituer au:: entreprises individuelles le principe de l'association si fécond en résultats partout ailleurs, au moyen duquel on formerait tout d’abord ces établissements respectables, devant lesquels ne pourraient tenir ni se montrer ces nombreuses tentatives éphémères, qui ne servent qu’à jeter le journalisme dans le discrédit, et à faire couler dans les sentiers de l'ignorance ou des mauvaises passions, des ressources qui, écoulées dans une autre direction, auraient produit le plus grand bien.
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difficulté insurmontable. On peut donc espérer qu'ils attireront l’attention surtout des hommes qui sont à la tête du mouvement politique et social.