TOME II
‘ Voyait avec plaisir, par un dépit commun, ‘“ Deux races de sujets s'égorger un par un.
‘“ Nous pouvions être heureux, unis comimne des frères ; ‘ Divisés, Dieu sur nous fait pleuvoir ses colères . . . “ Exécrable forfait ! quoi ! l’on ose trahir
‘“ La paix et le pardon offerts au repentir :
‘ Désarmés, on les tue, on les pille, on les vole.
‘ Justice !”’ Et dans les airs l'ombre à ces mots s'envole, O vous ! de ces fureurs partisans chaleureux, Échappés par miracle en ce désastre affreux,
Aux lieux encor fumants où l’émeute est passée, Relisez la leçon que le glaive a tracée :
Ces mots sur le sol même écrits en traits de feu :
Du deuil et de la mort l’empire est en ce lieu !
Voyez tes murs noircis, ces campagnes désertes,
Les dépouilles des morts que la neige a couvertes, Nos temples démolis, nos villages brûlés,
Et partout des débris que le meurtre a souillés ;
Là l’épouse et la mère, au carnage accourues, Relèvent en pleurant des victimes connues.
Ici proscrits, fuyards, blessés, mourants ou vifs, Languissent dans l’exil ou dans les fers captifs. Voyez d’où sont tombés tous ces dieux populaires, Que l’insurrection comptait sous ses bannières ; Femmes, enfants, vieillards, sans appui, sans secours, Dispersés dans les bois, et maudissant leurs jours ; Les vivants que l’hiver laisse sans nourriture,
Et les morts dans les champs eouchés sans sépulture ; Voilà les fruits atners des folles passions
Qui nous donnent trop tôt les révolutions :
D'un courage indompté dévoñment parricide,
Qui fait d’une révolte un sanglant suicide.
O toi, de ton pays le malheur et l’orgueil,
Qui, voulant l’affranchir, le conduis au cercueil, Étais-tu plus coupable ou bien plus téméraire,
Quand tu fis de l’émeute arborer la bannière ?
Mais te voilà proscrit sur un sol étranger,
Laissons faire le temps qui te devra juger.
Infortuné Chénier ! du moins quand tu succombe,
Tu laisse encor des cœurs pour pleurer sur ta tombe. Et toi, qu’en ce grand meurtre on a sacrifié,
Peuple, nous te devons des pleurs, de la pitié !
Suspends, Ô mon pays, cet élan téméraire,
Cette ardeur parricide, et ces combats sanglants ! Pleure, oh ! pleure du sang !. . comme un drap funéraire De neige un froid linceul étreint tes fils mourants |!
F. R, ANGERS