LE RÊVE LU SOLDAT
Quand la France héroïque inscrivait sur la pierre (1) Les exploits de ses fils devant la foule altière,
Les vieux rois inclinaient leur front ; Et lorsque de la nuit flottaient les voiles sombres, fs croyaient voir paraître encor leur grandes ombres
Sur tous les points de l'horizon.
D’Alkmaer brillaient les baïonnettes,
Le sabre achevait les défaites
De Marengo, puis d’Iéna :
Et sur ces têtes couronnées
Le cauchemar jetait les journées
De Freidland et de Moscowa.
Moi, jeune étranger, seul, isolé dans la foule, À chaque cri semblable au tonnerre qui roule Je saisissais un souvenir.
(1) L’arc de triomphe de l'Étoile à Paris fut commencé par Napoléon en commémoration des victoires des Français. La Restauration n’y fit point travailler, mais Louis-Philippe le fit achever, et l’inauguratiou s’en fit devant un concours immense.
On a inscrit en lettres ‘le bronze d2..s les panneaux de la voûte et des côtés les noms des principales batailles de la République et de l'Empire, et ceux des généraux qui s’y sont le plus distingués.
Je disais : Je descends des fils de la Neustrie, Nos aïeux appelaient la France leur patrie ; Comme elle ils surent conquérir.
Les champs d'Hastings, Naples, Byzance, Furent témoins de leur vaillance :
A qui doit-on la liberté ?
Les barons normands la léguèrent (2), Les preux d’Albion la gardèrent Pure pour la postérité.
Les vieux guerriers veillaient alors aux Invalides,
Aux fenêtres passaient leurs lumières rapides, Car ce jour était grand pour eux.
Un seul manquait : soldat d'Égypte et de Russie,
Devant l'arc d'alliance, enfin, que sa patrie
Renouvelle avec d'anciens preux ;
Il relisait sur les muraïlles
Les histoires de leurs batailles
Et les noms inscrits aux arceaux ;
Puis à genoux pressant la pierre,
Il répétait une prière,
Prière sainte du héros !
Il priait, quand soudain dans l'air il croit entendre Une marche guerrière et qui semble descendre
En sons inâles devers ces lieux :
Puis comme un bruit de pas mesurés qui s’avance, Et puis bientôt il vit les grands guerriers de France
Sortir d’un nuage des cieux.
Devant le spectacle sublime
De la poussière qui s'anime
De tous ces héros du passé,
Le vieux soldat que la mitraille
A mutilé dans la bataïile,
D'un saint effroi se sent troublé.
Et l’immortel cortège, au front pâle et sévère, Défilait d’un pas lent, et chacun sur la pierre Léguait un nom au monument.
(2) Thierry, dans son histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, et Sismondi rapportent que tous les noms des barons qui ont signé la grande charte de l'Angleterre, paraissent être français.
Le premier c’est Clovis, fondateur d’un empire Que quatorze cents ans n’ont encor; pu détruire. I1 lui donnalpour fondement Soissons, immortelle victoire, Où les Francs consacrent sa gloire À Par la défaite des Romains ; Et Tolbiac où de son glaive D De leurs corps sanglants il élève Une digue aux cruels Germains.
Le voilà celui qui, sans égal mille années, De la France porta si haut les destinées.
Charlemagne ! ce vaste nom Qu’avec étonnement l’homme contemple encore Dans ces temps reculés, ainsi qu'un météore, Éclaire partout l'horizon .
: Mais déjà sa grande ombre passe Et celle de Roland s’efface à Avec la foule des guerriers, Dont les héroïques histoires De batailles et de victoires Embrasaient tant les chevaliers.
Muet, le vieux soldat de l’œil suivait ces ombres S'avançant lentement vers les nuages sombres
Qui lui dérobaient l'horizon.
Leurs yeux creux et perçants brillaient sous leur paupière Et leurs habits semblaient couverts de la poussière
Des vieux sépulcres de Memnon.
Voici Guillaume d'Angleterre,
Conquérant, sa fortune altière
N'a pas trahi ses derniers jours,
Et même son ombre terrible
Semblant encor plus inflexible,
De sa tombe règne toujours.
Plus loin c’est Jeanne d'Arc, La Fayette, Xaintrailles, Lahire, Barbazan, vieillis dans les batailles,
Et le vainqueur de Formigny.
Dunois et Richemont, Buchan passaient à peine Qu'un fantôme paraît derrière eux et se traîne,
erre par À es barons Personne n’est auprès de lui.
ent être Quelle est donc cette ombre inconnue Qui semble appréhender la vuc
De tant de redoutables preux ?
Son nom? il a trahi sa patrie.
Bourgogne, ton âme flétrie, Non, ne verra jamais les Dieux.
Chacun le fuit; son front que couvre de ses rides Le mal à l'œil furtif, aux prunelles livides, Semble plier sous les méfaits.
Condamné du destin, pour expier ta peine, A traîner à tes pieds une éternelle chaîne Qui ne te quittera jamais, Ombre perfide, ombre sinistre, Des discordes lâche ministre, Annonces-tu quelque malheur, Comme cette vapeur fatale Qui sur la rive orientale Présage l'orage au pêcheur ?
Mais il est déjà loin ce fantôme coupable
Qui subit chaque jour le décret redoutable, Arrêt de malédiction !
Son exemple funeste est commun à chaque âge :
L'homme est comme un navire assailli par l’orage, Victime de l'ambition.
Le ciel a rendu sa justice, Que son jugement s'accomplisse :
Personne ne plaint les pervers, Car sur la terre il est encore Plus de vertu qui nous honore Que de crimes dans les enfers,
Les chevaliers vainqueurs dans le combat des trente ! De leurs casques d’airain une aigle menaçante Couronne le vaste cimier.
A chaque pas qu'ils font de leurs cottes de maille, Que le sang si souvent teignit dans la bataille, Résonne sourdement l'acier.
Héros qui méprisaient la vie, Pour la gloire de leur patrie Ils ne lui refusèrent pas Leurs bras et leurs fermes épées, Que leur valeur avait trempées Dans le carnage des combats.
Is passaient, ils passaient ces preux dont la victoire
Jlumine le front de couronnes de gloire Qui ne s’effaceront jamais ; Tels que les flots pressés des humides abîmes Roulent sous l’aquilon leur blanchissantes cimes Que dore en passant de ses traits Le soleil au sein des nuages ; Ou que, sur les cimes sauvages Des pics élancés dans les cieux, Les aigles, en ouvrant leurs ailes, Brillent aux voûtes éternelles Pour disparaître ensuite aux yeux.
Henri quatre et Sully que la France révère, Dont les noms sont encor bénis dans la chaumière.. S'éloignaient en s’entretenant, Lorsque Louis parut et baptisa son âge, Et trois fois à l’Europe imposa son servage, Mais enchaïnuit en éclairant.
Quelle suite noble et fameuse, Quelle couronne glorieuse Pour un guerrier triomphateur !
La force s'allie au génie Annonçant par leur harmonie Le siècle civilisateur.
Mais voici les granés jours des tempêtes civiles, Où les trônes tremblants sur leurs bases fragiles Voyaient gonfler avec effroi La lave des volcans, les fureurs populaires, Qui débordent partout sur leurs pieds séculaires Et ne respectent plus de loi.
En vain les rois contre l'orage Des vieux restes de l'esclavage Veulent élever un rempart, La liberté qui les anime Donne à ses fils l'élan sublime Et triomphe de toute part.
Les voilà, ce sont eux ! l’Europe est leur histoire,
Et cent lieux immortels, éternisant leur gloire, Consacrent leurs noms à jamais.
Les échos du Kremlim, la voix des pyramides
Sans cesse rediront dans les siècles rapides
Les exploits des soldats français.
Triomphante, leur aigle altière Au front de l’Europe entière Flotta de Cadix à Moscou.
Les rois qui disaient à ces braves :
Soumettez-vous, soyez esclaves, Pleins de terreur fuyaient partout.
Ils passaient, ces héros, tout couverts de poussière, Les yeux étincelants, la démarche guerrière
Comme ils l'avaient dans les combats.
Et les chevaux serrés en colonnes volantes, Secouant dans les airs leurs narines brûlantes,
Faisaient gronder l’arc sous leurs pas.
Comme aux jours de la république
De loin la phalange héroïque
Venait passer devant ses yeux ;
Et le vieux soldat de l'empire,
Ému, troublé jusqu’au délire,
lendait ses bras tremblants vers eux.
Napoléon paraît dans la foule immortelle, Dont la gloire vivra, grandissante, éternelle, Quand à son aspect le soldat, Saisi d'enthousiasme, hélas ! se croit encore Aux jours glorieux où dans les déserts du Maure, Sous lui jadis il triompha.
En vain il l'appelle, il s’écrie :
Avec vous loin de la patrie, Je combattais sur le Jourdain .
Le charme tout à coup s’efface, I1 n’aperçoit plus dans l’espace Que l’arc blanchi par le matin.
X. GARNEAU
ARNEAU.