L'HIVER
Moi, je les aime ces jours d'hiver et ce manteau blanc que la nature revêt . . . I1ly a tant de mélancolie dans la pâleur de l'atmosphère et du globe, tant de dignité dans ce grand calme qui règne après les aquilons, tant de majesté sombre dans ce long recueillement de la nature entière ! Il est de si grands jours parmi les jours d'hiver, de si mystérieux, de si touchants souvenirs dans les heures de la douloureuse semaine, dans les épais frimas des forêts et des champs dépouillés de leur verdure et du chaume qui recouvrait la hutte isolée du pauvre, dans la voix du CArysostome champêtre soupirant les pages de Jérémie .
L'hiver est un grand drame dont le début est la naissance de Dieu même, ideritifié en quelque sorte avec la nature lhumaine, et dont le dénouement est le même Dieu mourant pour sauver la postérité du premier homme. Oui, dans la Semaine sainte, je crois que mon âme pleure, quand j'entends les voûtes d’un vieux temple retentir des lamentations des prophètes . . . quand je vois de mes yeux le mémorial en action de la sainte tragédie du Calvaire ! Oui, quand j'entends ces chants pleins de mélancolie, je crois entendre partir des cris de l'âme même d’Isaie . . . je crois entendre les échos du Golgotha répéter l’agonie de Jésus! Mes yeux aussi se reposent si bien sur le bleu sombre des violettes qui ornent le trône de l’holocauste saint qui, simple comme un berger, s’immole pour son troupeau . . . mon âme s'élance si loin avec les voix qui se perdent par delà les cieux, s'épanouit tant au milieu des miracles qui semblaient réservés à l’ingrate Jérusalem, à la patrie du perfide Judas! ,. ..
Ah ! je les oublie avec moins de regret, ces légers
zéphyrs qu’au printemps l’on voyait folâtrer dans la riante plaine, quand j'entends mugir sur la vallée ces âpres aquilons, quand les ombres de la nuit se répandent sur la blancheur des neiges, quand les rayons pâles du bel astre du jour percent si faiblement les nuages, et que chaque moment de la saison me laisse en l’âme un grand mystère qui la remplit! Je suis moins sensible aux beautés du printemps, aux charmes des bocages, à la verdure des prés, à l’or des moissons, aux chants de Philomèle, quand je puis goûter les délices d’une soirée d'hiver auprès de l'ange que j'aime! . . . Quand les petits oiseaux ont déserté les bois et que le cristal des rameaux de la forêt répand son blafard éclat, j’y trouve de l’enchantement, une nouvelle scène dans le spectacle de la nature : j'élève encore mon cœur vers l’auteur des saisons pour rendre un autre hommage à sa magnificence ! .
Depuis que mon bosquet est couronné de frimas et que Borée souffle ses froides haleines en blanches bouffées de neige, moi, dans le fond de ma retraite, je me repais de souvenirs ; je crois démêler dans le bruissement de la bise les soupirs que des amis donnent à mes malheurs ; car il y a comme des pleurs dans ce long mugissement qui se prolonge sur les murs blanchis de ma modeste demeure ! pauvre cabane ! elle est si déserte aujourd’hui et si douce encore pour l’humble hôte qui l’habite ! je l'aime mon séjour, je préfère son toit de chaume à ces lambris dorés des palais où gisent tant de soucis pour en désenchanter les heures d'ivresse, les jours d'illusions !
Hiver, saison à contemplation profonde, où la nature, dépouillant ses fleurs et ses gazons verts avec la moisson d'automne, et parée comme une épouse en ses jours de deuil, comme elle, semble voiler ses attraits en revêtant son linceul de neige: ses jours sont moins éphémères, ils compteront plus dans la durée des siècles, ils vaudront mieux dans la balance du temps, parce que les jours d'hiver sont tissus de mystères et de miracles, et qu’il y
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qu'il y
a comme de la sainteté de répandue dans l'air glacé qu’on respire ! parce que l’astre des nuits, dans sa course majestueuse, jeta ses reflets d’or sur l’étable de Bethléem et que l'étoile de Jésus y guida les bergers, les mages et les anges, groupés près de la crèche, berceau du sublime enfant : les rois pour offrir l'or, l’encens et la myrrhe, les anges pour le protéger de leurs ailes, les bergers pour chanter leurs hymnes de joie, et tous pour fléchir devant l'Emmanuel, jeté nu dans ce monde, au milieu des frimas d'une profonde nuit! . ..
Laissez-moi mêler aux accords des bergers et des anges mon cantique à moi, offrir avec les mages l’or de mes sentiments, l’encens de mon cœur et la myrrhe de mes prières à l’Enfant-Dieu.