M. ANDREW STUART
Le plus dangereux ennemi qu'aient les Canadiens est sans contredit Andrew Stuart. Je dis le plus dangereux parce qu'il est le plus recommandable par sa position, le plus respecté à cause de ses talents, de son esprit ordinairement droit, et à cause du poids que doivent
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avoir des conseils donnés par un homme habile, profond et honnête. Andrew Stuart formait autrefois, avec messieurs J. Neïlson, Duval, Cuvillier et autres, la brillante phalange du narti populaire ; soit qu'il ait abandonné ce parti o que celui-ci l’ait abandonné, toujours est-il vrai que ce fut une perte d'autant plus vive que ses efforts sont aussi constants aujourd’hui qu'ils l’étaient alors, dans la marche contraire. Si quelque chose peut excuser ou expliquer sa déviation, en lui laissant son caractère, c’est son ralliement au parti de sa propre origine.
Lorsque l’on veut le juger comme homme célèbre, estimer, décrire la portée de ses talents, on le compare ordinairement à son frère James. On a tort cependant ; ils n’ont, selon moi, aucun autre rapport que celui du nom et de la célébrité ; néanmoins, puisque ce moyen est adopté, je devrai m'en servir, Comme simple praticien, M. Andrew Stuart ne donne peut-être point aux causes qui lui sont confiées l’incessante vigilance que leur accorde son frère ; mais son opinion sera respectée du banc, tandis que même les citations de l’autre seront scrupuleusement revisées. L'un pense que le bon droit doit triompher de lui-même ; l’autre veut faire triompher son client. D'où il s'ensuit qu’on peut donner une bonne cause à Andrew et qu’on doit donner une mauvaise cause à James. Comme orateur, ce dernier est plus élégant, plus facile, plus fécond ; sa parole n’est jamais suspendue et le flux de mots lui permet de chercher une idée ; Andrew, au contraire, attend fort souvent l’idée, mais il ne remplit point l'intervalle de mots inutiles. Comme politique, comme homme estimable et respecté, le dirai-je ? comme grand homme, Andrew est à une immense distance au-dessus de son frère. Il se distingue par des vues plus libérales, plus philosophiques, plus profondes ; il peut faire la combinaison de grandes mesures politiques : son frère ourdira plutôt une loi qui fera la fortune des avocats, un chef-d'œuvre d'obscurité.
un sac éternel à procès, une merveille d'ambiguité, et s’il peut la faire passer, il rira dans sa barbe du mal qu'il a fait et comptera de tête combien elle pourra lui valoir.
M. Andrew Stuart avait perdu son siège au parlement et ne dut sa rentrée qu'à la terreur panique dont l'esprit de son adversaire, le Dr Painchaud, fut tout à coup saisi. La session dans laquelle nous avons pu l'entendre ne fut que bien courte ; cependant nous pûmes y estimer le vigoureux athlète de la cause qu'il défendait. La lutte qui s'était engagée entre lui et M. Gugy, dans laquelle devait se décider la question de préséance sur une minorité de huit à dix inséparables, procura beaucoup d’amusement au reste de la chambre, qui voyait ce choc de l’œil le plus indifférent ; le sarcasme, l’épigramme, la satire volaient, brillaient, brûlant l’un, blessant l’autre tour à tour. Ce combat eût sans doute fait la base des discours parlementaires d’une longue session et la distraction des autres membres, tant il est vrai que le primo mihi se fait a sentir.
M. A. Stuart comme orateur n’a pas de fort brillants moyens ; une parole souvent gênée, une position gauche, un geste maladroit lui ravissent beaucoup de l'effet qu’il aurait sans cela ; et il lui faut toute la profondeur de ses connaissances et de ses vues, toute la saine logique dont abonde son argumentation, pour le faire occuper la place qu'il tient comme l’un des premiers orateurs du pays. La critique aiguillonnante à surtout un grand pouvoir dans sa bouche, lorsque, au sortir d’une table où il a su trouver l'esprit et l'énergie et où tant d’autres ne reçoivent que le vague et la stupeur, il vient de sa place décocher sur ses antagonistes les traits les plus fins, les plus aigus, les plus inattendus. Son pied posé sur une chaise, son coude sur son genou et d’une main supportant sa tête intelligente au front vaste, ombragé par de grands cheveux pittoresquement négligés, tandis que l’autre joue nonchalamment avec la chaîne de sa montre; son
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œil perçant brille comme un flambeau sous la voûte d'un édifice : sa bouche animée, reflétant ordinairement la misanthropie, alors rieuse et sarcastique ; son visage dont le teint est rehaussé par une chaleur nouvelle, attirent tous les regards, et de lui l’on attend alors tout ce qui est grand, profond, hardi, satirique. Souvent une expression imprévue surprend, révolte ; de nombreux rappels à l’ordre se font entendre, le président se lève, essaie en vain de faire retirer le mot incriminé, l’orateur continue, révète en ricanant son allocution et change bientôt en rire irrésistible ou en un silence attentif la confusion et les clameurs des autres membres. On conçoit qu'avec ces moyens, M. Stuart ne pouvait qu’à regret se décider à tenir un poste secondaire dans le parti de l'opposition. Celui qui occupait la première place n'était pas homme à la céder, en sorte que la question de prépondérance, d’amour-propre, et la distinction d’origine durent contrebalancer les opinions primitives ; M. Stuart passa dans la minorité. Accueilli avec transport par ses compatriotes, il sut plaider avec chaleur leur cause presque abandonnée. Il fut un des instruments de sa réédification, et aujourd’hui qu'il est revenu de la mère patrie où la mesure qu'il y allait supporter contient, au fond, l’extinction de ce qu'il défendit autrefois d’une manière si véhémente, ses avis auront probablement plus de poids qu’on ne le pense au dehors.