L'HIVER
Voilà l'été qui fuit et la feuille qui tombe Pâle et morte sur les gazons.
Le vent du nord mugit, l'anémone succombe, L'écho se tait dans les vallons.
Déjà les bois ont perdu leur feuillage ; Vers la chaumière accourent les troupeaux, Car ils ont vu l'hiver sur les nuages, Et le grésil bondir sur les coteaux.
Adieu! charmants oiseaux, habitants des bocages, Allez vers de plus beaux climats :
Puissé-je comme vous fuir le temps des orages Et de l'été suivre les pas.
Mais ils sont loin—leur suave murmure A déserté les hameaux de nos bords ; Seul l’autan mêle au deuil de la nature Dans nos vallons de sauvages accords.
Là-bas à l'horizon, comime un fantôme immense L'hiver semble couvrir les cieux ; Le vent devant son front roule avec violence Les flots épars de ses cheveux ; De longs glaçons pendent à ses paupières ; Dans les airs bat sa robe de frimas ; Le jour pâlit sous ses regards sévères, Et la tempête enveloppe ses pas.
Ménestrel sans échos, je rejetais la lyre, Je n'avais que de tristes jours
Sur ces bords malheureux que la haine déchire, Et dont le plaisir fuit toujours ;
Mais les frimas suspendant les discordes, Ont à ma 1yre arraché quelques sons ;
Je viens d'entendre au travers de ses cordes, En murmurant, passer les aquilons.
Sonne, lyre fidèle, à mon âme isolée Chante le deuil de nos climats :
Vois de l’orme orgueilleux la tête mutilée Qui se penche sous les verglas ; Dans l’air glacé d’un vol lent et sinistre Le hibou blanc erre de toits en toits, Et de l'hiver, officieux ministre, I1 remplit l’air de sa funèbre voix.
Les flots ont disparu, partout la terre blanche Entoure les sombres forêts ;
Du sapin vers le sol bas s’incline la branche Que chargent de frimas épais.
Là, la fumée en rapides nuages
14 S’élève et fuit au-dessus des hameaux,
11 De Tandis qu'ici de pesants attelages
1 A petits pas font gémir les coteaux.
1 Dans le fourneau de fonte, au sein de la chaumière, | Bourdonne l’érable des monts ; QE DE Les airs sont obscurcis par la neige légère FAR Qui glisse et monte en tourbillons ; Et le toit crie, et puis dans la fenêtre LE Le grésil vient sans cesse pétiller ; LL Mais le vent tombe, et sur le toit champêtre 1} L'astre des nuits se lève et va briller.
En quel autre climat la reine du silence Montre-t-elle plus de splendeur ?
Que j'aime, 6 Canada, la nuït la plaine immense Resplendissante de blancheur.
L'étoile aussi semble embraser les ondes, Comme un géant l'arbre errer dans les champs ; Non, pas un bruit dans les forêts profondes ; Le caline est vaste et les cieux rayonnants.
Et peut-être, pourtant, dans cette nuit si belle Un voyageur las et glacé, Écarté sur sa route, et s'arrête et chancelle :
A ses yeux tout semble effacé.
Le doux sommeil, trahissant sa faiblesse, Vient s'emparer lentement de ses sens, Sommeil fatal dont la perfide ivresse Dans les plaisirs rompt le fil de ses ans.
Mais enfin le printemps s'avance vers l'aurore, Qu'il embellit de tous ses feux.
L'hiver, luttaut en vain, veut retarder encore, I1 sent fuir son char nuageux.
Ses yeux aigris respirent la tempête ; Son bras levé montre encor l’orient ; Mais les éclairs ont brillé sur sa tête, Devant la foudre il cède en frémissant.
F, X. GARNEAU