‹ Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne [microforme]Chapitre 83 sur 203 · RACINE · texte numérisé non relu

RACINE

J'étais là, sur la rive, au bord du Saint-Laurent, Aux vagues je mêlais, l'âme dans le tourment,

Des pleurs pleins de regrets, d'amour et de délire ; J'essayais de tirer quelques sons de ma lyre,

Mais l’angoisse étouffait mes derniers cris d'adieu, Et l’écho me disait de ne parler qu’à Dieu !

La voix sortait de l’onde, et la vague plaintive Parlait à ma douleur en brisant sur la rive,

Et mon sein fermentait sous le poids des soupirs ; J'étais navré d’ennui, de peine et de désirs :

Des noms qui me sont chers expiraient sur ma bouche, Je rêvais l'avenir, l’avenir que je touche,

Vagues jours pressentis, que je ne connais pas,

Mais que mon cœur tout seul mesure à son compas ; Sur mon pur horizon, teint d'azur et de calme,

Une main me montrait une brillante palme :

C'était comme un faisceau de jeunes lauriers

Que la main enlaçait à de verts oliviers ;

Et puis la même voix murmurait un oracle

Et semblait dire au ciel : achève le miracle ! L'aurore souriant un jour à rayons d'or,

Répandait sur nos monts comime un riche trésor. Les bergers, au vallon, chantaient leurs bergerettes, Et les troupeaux joyeux, au son de leurs musettes, Bondissaient dans les prés comme aux jours de printemps ; Et les fleurs m'enivraient de leur suave encens.

‘O mon pays ! disais-je au milieu de mon songe, ‘Mes sens sont le jouet d'un séduisant mensonge, ‘Et ces cris comprimés qui tombent sur mon cœur ; ‘Et cet affreux écho trempé dans le malheur,

‘“ Et ces cheveux baignant dans le sang des victimes, ‘Et ces autels souillés dans la fange des crimes,

‘ Et ces temples détruits par le fer et le feu,

‘“ Et ces mille orphelins sans secours et sans lieu,

‘* Qui mendieront partout le pain de la misère,

‘‘ Et ces veuves en deuil et cette pauvre mère

‘* Qui trempent dans leurs pleurs celui de la pitié,

‘ Qui n’ont pas où jeter un seul mot d'amitié,

‘“ Et ce malheur si grand, sans débris de fortune,

‘ Qui compte, chaque soir, sa dernière lune,

‘Ah! cet affreux tableau qui déchire mon cœur ‘Trouble l'illusion qui m'en cachait l'horreur !

‘ Dérobe à mes regards ton séduisant fantôme

‘Et laïsse-moi gémir devant ce toit de chaume ! Alors la même voix courut dans le désert, J'entendis les bergers cesser leur doux concert,

Je vis tous les troupeaux cachés dans leurs retraites ; La palme n’était plus que quelques violettes

Dont on devait orner de généreux tombeaux!.

J. G. BARTHE

Page 1