JEANNE DE MONTFORT
devant cette place, persuadé que s'il parvenait à s'en emparer, la guerre serait bientôt terminée. Ce but et cette espérance donnaient une grande activité à ses efforts. La comtesse les repoussait avec la même ardeur. Elle avait accoutumé les femmes et les filles à être intrépides comme elle, à panser les blessés, et à porter des rafraîchissements aux combattants jusque sur la brèche.
A la bravoure du soldat, l'héroïne joignait le coup d'œil du capitaine. Un jour, pendant un assaut, elle remarque qu'une partie de ceux qui étaient préposés à la garde du camp ennemi l'ont abandonné, ou par curiosité, ou pour se joindre aux assaillants. Elle prend trois cents cavaliers, se met à leur tête, sort par une porte opposée à l'attaque, fond sur le camp, renverse tout, et y met le feu. Les clameurs de ceux qui sont surpris, leur fuite et les flammes qui s'élèvent, rappellent les troupes de l'assaut, et le font cesser. Après ce succès, elle reprend le chemin de la ville ; mais elle est coupée par un corps supérieur. Sans se déconcerter, elle ordonne à sa troupe de se débander, et marque la réunion dans une ville voisine : quelques jours après, avec ses compagnons d'armes et d'autres qui s'y joignent, elle se présente devant les retranchements des assiégeants, les force, et est reçue en triomphe dans Hennebon. Le renfort qu'elle amène et sa présence renouvellent le courage des assiégés ; mais aussi ils sont attaqués avec plus d'ardeur. Des machines plus fortes que celles qu'on avait employées jusqu'alors ébranlent les murailles; elles vont s'écrouler, les brèches s'élargissent, les habitants s'intimident. Cédant à la crainte d'être emportés d'assaut, ils demandent à capituler. La comtesse de Montfort remontre en vain qu'elle attend à chaque instant du secours: le peuple ne voit que le danger présent. Les assiégeants accordaient des conditions avantageuses ; elles allaient être signées. Jeanne, livrée à la plus vive inquiétude, craignait, espérait, comptait tous les moments. Dans son impatience, elle monte sur la tour la plus élevée, regarde, aperçoit des vaisseaux dans le lointain. Elle descend précipitamment, s' écriant : " Voilà le secours, enfants ! nous sommes sauvés!" Elle court au port, reçoit
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les Anglais, fait une sortie avec eux, renverse les travaux, brûle les machines ; les assiégeants se retirent en désordre, et Hennebon est délivré.
Axquetil. Histoire de France. {Voyez la page 288.)
a Philippe VI de Valois monta sur le trône en 1328, à la mort de son cousin Charles-le-Bel. Il mourut en 1350. C'est sous son règne, en 1346, que les Français perdirent la bataille de Crécy, dans laquelle périrent, selon quelques historiens, 30,000 hommes, et où, pour la première fois, les Anglais, commandés par Edouard III, firent usage de l'artillerie, ce qui leur assura la victoire.
b Hennebon, petite ville de Bretagne, dans le département du Morbihan.
BATAILLE D'AZIXCOURTa ET SES RESULTATS EX FAVEUR DE HEXRI V, ROI D'AXGLETERRE.
Henri F, né en 1388, monta sur le trône d'Angleterre en 1413. C'était le temps où la démence de Charles VI, roi de France, livrait ce pays aux déchirements de deux factions rivales : les Bourguignons et les Armagnacs ; les premiers dévoués au duc de Bourgogne, Jean-s ans- Peur, et les autres au duc à' Orléans, ayant pour chef le connétable & Armagnac. Le duc d'Orléans, frère de Charles VI et amant de la reine, fut assassiné par la faction des Bourguignons. Henri, voulant profiter de cette situation des choses sur le continent, traverse la Manche avec une armée formidable, et gagne la bataille d'Azincourt le 25 octobre 1415.
Henri V, prince rempli de prudence et de courage, négocie et arme à la fois. Il descend en Normandie avec une armée de près de cinquante mille hommes ; il prend Honfleurb, et s'avance dans un pays désolé par les factions ; mais une dyssenterie contagieuse fait périr les trois quarts de son armée. Cette grande invasion réunit cependant contre l'Anglais tous les partis : le Bourguignon mêmec, quoiqu'il traitât déjà secrètement avec le roi d'Angleterre, envoie cinq cents hommes d'armes et quelques arbalétriers au secours de sa patrie ; toute la noblesse monte à cheval: les communes marchent sous leurs bannières, D'Albretj connétable de France, se trouva bien-
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tôt à la tête de plus de soixante mille combattants (1415)» Ce qui était arrivé à Edouard III d arrivait à Henri V; mais la principale ressemblance fut dans la bataille d'Azincourt, qui fut telle que celle de Crécye. Les Anglais la gagnèrent aussitôt quelle commença: leurs grands arcs de la hauteur d'un homme, dont ils se servaient avec force et adresse, leur donnèrent d?abord la victoire. Ils n'avaient ni canons, ni fusils ; et c'est une nouvelle raison de croire qu'ils n'en avaient point eu à la bataille de Crécy.
Isabelle de Bavière f et le nouveau duc Philippe g conclurent à Troyes (1420) une paix plus funeste que toutes les guerres précédentes, par laquelle on donna Catherine, fille de Charles VI, pour épouse au roi d'Angleterre, avec la France en dot.
Il fut stipulé dès lors même que Henri V serait reconnu pour roi, mais qu'il ne prendrait que le nom de régent pendant le reste de la vie malheureuse du roi de France, devenu entièrement imbecille : enfin le contrat portait qu'on poursuivrait sans relâche celui qui se disait dauphin de France11. Isabelle de Bavière conduisit son malheureux mari et sa fille à Troyes, où le mariage s'accomplit. Henri, devenu roi de France, entra dans Paris paisiblement, et y régna sans contradiction, tandis que Charles VI était enfermé avec ses domestiques à l'hôtel de Saint-Paul, et que la reine Isabelle de Bavière commençait déjà à se repentir.
Le Dauphin, retiré dans l'Anjou, ne paraissait qu'un exilé. Henri V, roi de France et d'Angleterre, fit voile vers Londres pour avoir encore de nouveaux subsides et de nouvelles troupes. Ce n'était pas l'intérêt du peuple anglais, amoureux de sa liberté, que son roi fût maître de la France : l'Angleterre était en danger de devenir une province d'un royaume étranger ; et, après s'être épuisée pour affermir son roi dans Paris, elle eût été réduite en servitude par les forces du pays même qu'elle aurait vaincu, et que son roi aurait eues dans sa main.
Cependant Henri V retourna bientôt à Paris plus maître que jamais. Il avait des trésors et des armées; il était jeune encore. Tout fesait ciboire que le trône de France
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passait pour toujours à la maison de Lancastre1. La destinée renversa tant de prospérités et d'espérances : Henri V fut attaqué d'une fistule. On l'eût guéri dans des temps plus éclairés ; l'ignorance de son siècle causa sa mort (1422). Il expira au château de Vincennes, à l'âge de trente-quatre ans. Son corps fut exposé à Saint-Denis, comme celui d'un roi de France, et ensuite porté à Westminster parmi ceux d'Angleterre.
Voltaire. (Voyez la page 177.)
a Azincourt, bourg de la Picardie (Pas-de-Calais).
h Ronfleur, ville et port de France, dans le Calvados.
c L'auteur désigne ainsi Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne.
d Edouard III, roi d'Angleterre, né en 1312, mourut en 1377. Son règne fut signalé par des guerres sanglantes avec l'Ecosse, et surtout par l'invasion de la France, la prise de Calais, les malheurs de Philippe de Valois, la bataille de Poitiers (1356) et la captivité du roi Jean,
e Crêcy était un gros bourg à trois lieues nord d'Abbeville. Voyez la note a, page 291.
f Isabelle ou Isàbeau de Bavière, épouse de Charles VI, née en 1371, était d'une grande beauté ; mais aimant le luxe et les plaisirs, elle se montra bientôt violente, avide, incapable de modérer ses désirs. Elle mourut à Paris en 1445, après avoir vécu dans l'opprobre.
s Philippe-le-Bon, troisième de ce nom, fils et successeur de Jeansans-Peur, assassiné à Montereau en 1419.
h Le Dauphin depuis Charles VIL
1 Henri IV (père de Henri V), roi d'Angleterre en 1399, fils de Jean, dit de Gand, duc de Lancastre et troisième fils d'Edouard III, est le premier prince de cette maison de Lancastre, qui divisa l'Angleterre en deux factions, celle à'York et celle de la maison de Lancastre, connues sous les noms de Rose rouge et de Rose blanche.