CALME AU MILIEU I)E L OCEAN
Dix fois le soleil fit son tour sans que le vent fût apaisé. Il tombe enfin, et bientôt après un calme profond lui succède. Les ondes, violemment émues, se balancent longtemps encore après que le vent a cessé. Mais insensiblement leurs sillons s aplanissent1 ; et, sur une mer immobile, le navire, comme enchaîné, cherche inutilement dans les airs un souffle qui l'ébranlé ; la voile, cent fois déployée, retombe cent fois sur les mâts. L'onde, le ciel, un horizon vague où la vue a beau s enfoncer ^ dans l'abîme de l'étendue ; un vide profond et sans bornes, le silence de l'immensité, voilà ce que présente aux matelots ce triste et fatal hémisphère. Consternés3 et glacés* d'effroi, ils demandent au ciel des orages et des tempêtes ; et le ciel, devenu d'airain comme la mer, ne leur offre de toutes parts qu'une affreuse sérénité. Les jours, les nuits s'écoulent dans ce repos funeste : ce soleil, dont l'éclat naissant ranime et réjouit la terre; ces étoiles, dont les nochers 5a aiment à voir briller les feux étincelants ; ce liquide cristal des eaux, qu'avec tant de plaisir nous contemplons du rivage, lorsqu'il réfléchit la lumière et répète l'azur des cieux, ne forment plus qu'un spectacle funeste ; et tout ce qui, dans la nature, annonce la paix et la joie, ne porte ici que l'épouvante, et ne présage que la mort.
Cependant les vivres s'épuisent, on les réduit, on les dispense6 d'une main avare et sévère. La nature qui voit tarir les sources de la vie en devient plus avide ; et plus les ressources diminuent, plus on sent croître les besoins. À la disette enfin succède la famine, fléau terrible sur la terre, mais plus terrible mille fois sur le vaste abîme des