‹ Le rértoire littéraire;Chapitre 36 sur 267 · BUFF0N · texte numérisé non relu

BUFF0N

ce sont des végétaux agrestes, des herbes dures, épineuses, entrelacées les unes dans les autres, qui semblent moins tenir à la terre qu'elles ne tiennent entrellesls, et qui, se desséchant et se repoussant successivement les unes sur les autres, forment une bourre grossière19, épaisse de plusieurs pieds. Nulle route, nulle communication, nul vestige d'intelligence dans ces lieux sauvages. L'homme, obligé de suivre les sentiers de la bête féroce, s'il veut les parcourir, est contraint de veiller sans cesse pour éviter d'en devenir la proie ; effrayé de leurs rugissements, saisi du silence même de ces profondes solitudes, il rebrousse chemin0-0, et dit : " La nature brute est hideuse et mourante ; c'est moi seul qui peux la rendre agréable et vivante. Desséchons ces marais, animons ces eaux mortes en les faisant couler ; formons-en des ruisseaux, des canaux : employons cet élément actif et dévorant qu'on nous avait caché, et que nous ne devons qu'à nous-mêmes ; mettons le feu à cette bourre superflue, à ces vieilles forêts déjà à demi-consumées ; achevons de détruire avec le fer ce que le feu n'aura pu consumer : bientôt, au lieu du jonc, du nénuphar'11, dont le crapaud composait son venin, nous verrons paraître la renoncule, le trèfle, les herbes douces et salutaires ; des troupeaux d'animaux bondissants fouleront cette terre jadis impraticable ; ils y trouveront une subsistance abondante, une pâture toujours renaissante ; ils se multiplieront pour se multiplier encore. Servons-nous de ces nouveaux aides pour achever notre ouvrage ; que le bœuf soumis au joug emploie ses forces-2 et le poids de sa masse à sillonner la terre ; qu'elle rajeunisse par la culture : une nature nouvelle va sortir de nos mains."

Nature cultivée.

Qu'elle est belle cette nature cultivée î Que, par les soins de l'homme, elle est brillante et pompeusement parée ! Il en fait lui-même le principal ornement; il en est la production la plus noble ; en se multipliant, il en multiplie le germe le plus précieux: elle-même aussi semble se

60 NATURE DEGENEREE.

multiplier avec lui ; il met au jour par son art tout ce qu'elle recelait dans son sein. Que de trésors ignorés ! que de richesses nouvelles! Les fleurs, les fruits, les grains perfectionnés, multipliés à l'infini ; les espèces utiles d animaux transportées, propagées, augmentées sans nombre ; les espèces nuisibles réduites, confinées, reléguées : For, et le fer plus nécessaire que For, tirés des entrailles de la terre ; les torrents contenus, les fleuves dirigés, resserrés ; la mer soumise, reconnue™, traversée d'un hémisphère à l'autre; la terre accessible partout, partout rendue aussi vivante que féconde ; dans les vallées, de riantes prairies ; dans les plaines, de riches pâturages ou des moissons encore plus riches ; les collines chargées de vignes et de fruits, leurs sommets couronnés d'arbres utiles et de jeunes forêts ; les déserts, devenus des cités, habités par un peuple immense, qui, circulant sans cesse, se répand de ces centres jusqu'aux extrémités ; des routes ouvertes ou fréquentées, des communications établies partout, comme autant de témoins de la force et de l'union de la société : mille autres monuments de puissance et de gloire démontrent assez que l'homme, maître du domaine de la terre, en a changé, renouvelé la surface entière, et que de tout temps il partage l'empire avec la nature.

Nature dégénérée.

Cependant il ne règne que par droit de conquête ; il jouit plutôt qu'il ne possède ; il ne conserve que par des soins toujours renouvelés. S'ils cessent, tout languit, tout s'altère, tout change, tout rentre sous la main de la nature : elle reprend ses droits, efface les ouvrages de l'homme, couvre de poussière et de mousse ses plus fastueux monuments, les détruit avec le temps, et ne lui laisse que le regret d'avoir perdu, par sa faute, ce que ses ancêtres avaient conquis par leurs travaux. Ces temps où l'homme perd son domaine, ces siècles de barbarie pendant lesquels tout périt, sont toujours préparés par la guerre, et arrivent avec la disette et la dépopulation. L'homme, qui ne peut

Page 1