‹ Le rértoire littéraire;Chapitre 45 sur 267 · L'AMOUR MATERNEL · texte numérisé non relu

L'AMOUR MATERNEL

Tout Paris se souvient de cette nuit désastreuse qui fut si funeste à l'amour maternel. Un ambassadeur d'Allemagne faisait célébrer le mariage d'un illustre conque-

72 l'amour maternel.

ranta; mille flambeaux éclairaient un palais magique élevé avec autant de célérité que d 'imprévoyance1. Tous les arts avaient uni leurs merveilles pour enchanter ce beau lieu ; les colonnes étaient couvertes de festons, de guirlandes, de chiffres enlacés*, et autres ornements symboliques, auxquels un vernis combustible avait imprimé les plus fraîches couleurs. Qui eût cru que les larmes étaient si près de la joie? Un torrent de feu naquit* d'une simple étincelle, et enveloppa en un instant cette belle enceinte où tant de familles réunies se livraient à4 l'innocent plaisir de la danse. Des cris sinistres, les gémissements prolongés de la douleur succédèrent tout à coup au son des instruments qui avaient donné le signal de la fête ; les voûtes de l'édifice tremblaient, et déjà plusieurs victimes étaient écrasées5. Le peu d'eau que Ton jetait à la hâte ne faisait que nourrir ce vaste embrasement; tout s'engloutissait® dans ce gouffre déyorateur. On s'embarrassait dans la fuite ; mais ce qu'il y avait de plus touchant au milieu de ces scènes d'horreur et de désespoir, c'est le courage sublime d'une multitude de1 femmes, pâles, échevelées, s'élançant au milieu des flammes et disputant leurs filles* à l'horrible incendie. Toutes les craintes personnelles s'évanouissaient devant les intérêts sacrés de la maternité malheureuse. En quelques minutes, ce théâtre d'alégresse fut converti en un monceau de cendres. Une princesse adorée y perdit la vie ; et le lendemain, quand on fouilla les décombres 9, on trouva le cadavre d'une autre mère, qui tenait le corps de son enfant étroitement embrassé 10 ; non loin d'elle, on apercevait les fragments d'un collier, des bracelets, des pierreries, quelques diamants épargnés par le feu, et autres ornements, tristes restes de la vanité humaine, dont la vue affligeait les regards, en rappelant à l'âme contristée la futilité de nos biens et la fragilité de notre nature.

Alibert.

Alibert {Jean-Louis),

Auteur vivant. Principaux ouvrages : Eloges historiques ; Physiologie des passions ; La dispute des fleurs ; §c.

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