LA JOIE DU PÈRE
1 éside en vous, vous a déjà fait connaître à quel point je vous vénère et je vous aime.
j» Il arrive parfois que Ja grâce de Jésus-Christ unit, à travers les espaces, des hommes inconnus les uns aux autres; ceux qui ne vous ont jamais vu jouissent de votre bonne renommée.
» Je recommande, en toute vénération à votre sainteté, 1 evèque de Séviile, Léandre, qui a servi d'intermédiaire pour me concilier votre bienveillance.
» Combien de fois nous nous entretenons ensemble des merveilles de notre vie, nous humiliant l'un et l'autre de nous trouver si inférieurs à un pontife tel que vous !
» Très saint et révérendissime père, je vous supplie de n'oublier jamais devant le Seigneur un roi et un peuple que vous avez vus gagner de votre temps au Christ.
» La largeur du monde nous sépare, mais que la vraie charité nous réunisse en Dieu pour jamais.^ »
Le pape Grégoire répondit à cette lettre du roi :
« Très excellent fils, les expressions serviraient mal ma pensée, si je voulais vous dire toute la joie que vos œuvres et l'édification de votre vie causent à mon cœur.
5» En voyant, de nos jours, par un miracle d'apostolat, toute la nation des Visigoths ramenée par votre exemple de l'erreur arienne à la solidité de la foi véritable, il nous est permis de dire avec le prophète : « La droite du Très-Haut a fait ce change m. ent.* »
j» C'est là, pour moi, un sujet de véritable admiration et d'entretien continuel avec les fils qui m'entourent. C'est aussi, je l'avoue, l'occasion d'un reproche incessant que je m'adresse à moi-même.
» Que dirai-je au souverain Juge, si j'arrive les mains
(1) s. Grégoire le Grand, 1. ix, Ep. LXl. {^d) Psaume LXXM^ 11.
CO LR RFTO'JR AU B3R.CAir>.
vides à son tribunal, quand votre excellence paraîtra suivie de tant de milliers de fidèles converties à sa voix?
r> Croyez, cependant, vertueux roi, que je me console en vous et que j'y aime le bien que je ne puis trouver en moi-même.
5» Il n'est pas nécessaire de vous dire que le bienheureux Pierre, prince des apôtres, accueille favorablement vos oÔrandes, les bénédictions quil ne cesse de répandre sur vous et sur vos enfants en sont la preuve.
î» Redoublez de zèle, de pureté et de foi pour lui plaire.
^ Je ne saurais trop vous recommander la modération et la douceur dans le gouvernement de vos sujets.
« Pour bien régner, un prince doii savoir avant tout se défendre contre l'orgueil du trône.
5» Je vous envoie une clef d'or qui a reposé sur le corps du bienheureux Pierre^ et dans laquelle sont renfermées quelques parcelles des chaînes qu il portait en allant au martyre. J'y joins une croix renfermant un morceau du bois sacré de notre rédemption et des cheveux de saint Jean- Baptiste.^ î»
En même temps, Tévêque Léandre recevait le titre de légat apostolique en Espagne.
(1) Cegt-à-dire sur son tombeau. La formule latine « de corpore B. Pétri m si souvent employée, notamment pour les pallia envoyées aux ôvêques, signilie que ces objets ont été présentés sur la tombe de S. Pierre.
(2; s. Grégoire le Grand, l. ix, Ep CXXY, Patrol. lat.
LE ROI CONTRAN".
La conversion de Récarède devait retentir houreusement jusque dans les extrémités des Gaules.
Le roi des Burgondes, le bon roi Gontran,^ avait été mêlé aux grands événements accomplis en Espagne.
• La nouvelle venait de lui arriver de la mort tragique d'Herménégilde, assassinélâchementpar son frère Leuvigiide.
Irrité, le roi s'écria, comme jadis Glovis son aïeul :
— Il est temps de chasser ces horribles goths ariens dont la présence souille le territoire des Gaules!
Aussitôt, il avait mis son armée en campagne et était venu combattre contre la ville de Carcassonne, chef-lieu de la Septimanie.
Le succès ne couronna pas ses armes. Cependant, le roi parricide fut eflrayé de cette levée de boucliers, il trembla et écrivit à Frédégonde, en parlant de sa belle-fille Brunehaut, reine d'Austrasie, du jeune Ghildebert, son fils, et du roi Gontran :
" Faites promptemont périr nos ennemis. S'il vous faut
(l) Fila de Clotaire I".
KCTOUR AU BERC. 7
de l'argent, nous ne vous en laisserons pas manquer, mais agissez promptement.^ »
La cruelle Frédégonde envoya des sicaires, armés de poignards empoisonnés, en Auslrasie.
Mais ils échouèrent dans leur projet deux fois.
Elle en envoya d'autres en Burgondie, mais ils ne réussirent pas davantage.
Parmi eux se trouvait un ancien cubicularius^ de Ghilpéric, nommé Faraûlf .
Le roi Gontran était alors dans la ville des Parisii.
Gomme il passait auprès d'un mendiant auquel il avait l'habitude de faire l'aumône, pendant qu'il lui donnait une pièce de monnaie, celui-ci lui dit à l'oreille :
— Ecoutez, ô roi, la parole que j'ai à vous dire.
— Parle, dit Gontran.
— Faraûlf, le chambellan de votre frère, doit vous assassiner demain quand vous entrerez à l'église pour la prière de matines. Je l'ai entendu combiner ce crime horrible avec un de ses compagnons.
— Je te remercie, dit Gontran.
Aussitôt, il ût mander Faraiilf .
— J'ai appris, lui dit le roi, que tu as comploté ma mort» Gomment as-tu osé former un pareil projet et dans quel intérêt?
Mais Faraûlf nia énergiquement.
— G'estbien, dit Gontran, que Dieu te juge.
Dieu le jugea, en eflet, car, peu de jours après, le traître était frappé de mort subite.
Quelque temps après, Gontran était à Gabillonum,^ et assistait à la messe le jour du glorieux martyre du bienheu-
(1) Grégoire de Tours : Hist, de France, 1. viir, ch. xxviil.
(2j Chambelian,
(3) CiiàloiiS-sur- Saône.
LE ROI OONTRAN. 99
reux Marcel/ en l'honneur duquel il avait élevé un monastère et une église.
Comme il approchait de l'autel pour communier, un homme se précipita vers lui comme pour lui parler.
Mais, dans sa course, il laissa tomber de sa ceinture un poignard.
Aussitôt, on l'entoura; il fut arrêté et on le trouva porteur d'un second poignard qu'il tenait, de la main gauche, caché sous son manteau.
Traîné immédiatement hors de la basilique, l'assassin, mis à la torture, avoua qu'il avait mission de tuer le roi Gontran.
— La personne qui m'a envoyé, dit-il, m'avait prévenu que le roi se fait partout escorter par ses gardes, sauf à l'église où j'aurais toute facilité de l'atteindre.
— Je te fais grâce, lui dit Gontran, car je ne veux pas laisser mettre à mort un criminel saisi dans un sanctuaire qui jouit du droit d'asile.^
Cependant, profondément ému de ces attentats multipliés par Frédégonde contre tous les princes mérovingiens, le roi burgonde résolut de faire appel à la fidélité et au dévouement de ses sujets.
Un dimanche, pendant qu'on célébrait la messe, quand le diacre eut commandé le silence aux fidèles, Gontran se tourna vers l'assistance et dit :
— Hommes et femmes ici présents, je vous adjure de me rester fidèles et de ne pas me mettre à mort comme on a fait pour mes malheureux frères. Il ne reste plus avec moi que deux enfants, Childebert et Clotaire, mes neveux; laissezmoi, du moins, les élever à l'âge d'homme; autrement, le Lieu vendeur vous abandonnera sans défense à vos ennemis
(1) S, Marcel enterré vif dans cette ville sous Maro-Aurèle.
(2) Grégoire de Tour?, Eisl. de France^ 1. ix, ch. i.
et VOUS n'aurez plus pour vous protéger et pour maintenir l'honneur des Francs, un seul des descendants de Glovis.
Aussitôt, le peuple éclata en cris d'amour pour le roi et pria avec ferveur pour la conservation de ses jours.^
Au milieu de tant de soucis, le roi Gontran marchait soutenu par la grâce qui avait naguère retrempé son âme dans une conversion sincère.
Il y avait, alors, un saint prêtre, nommé Verolus,* qui édifiait toute la Burgondie par ses vertus et ses miracles.
Né d'une riche famille o^allo-romaine, dans la villa de Marcennacum,^ comme jadis saint Médard à Salencj, il se fixa dans son pays natal et devint le thaumaturge de la Burgondie.
Un dimanche, Gontran qui passait dans le pays, voulut assister à la messe du saint prêtre et se rendit à l'église avec toute sa cour.
Quand Verolus eut récité l'Evangile, au lieu de continuer la célébration du sacrifice, il s'endormit.
Son sommeil dura une heure, puis il se réveilla et continua la messe.
Quand il eut fini, Gontran qui était demeuré, témoin de ce phénomène étrange, s'approcha de lui et lui dit :
— Mon père, que vous est-il donc arrivé tout à l'heure? / — Je me suis absenté, répondit Verolus, afin d'aller arracher aux flammes un petit enfant que ses parents avaient laissé seul dans leur maison au hameau de Platanus,* pour aller eux-mêmes assister aux divins oflaces à Mussiacum. Pendant leur absence, l'ennemi du genre humain voulait incendier la demeure de ces bons fidèles.
(1) Ibid , l. IX, ch. viii.
(2) s. Vorle. Bollandistes, Actes des Saints. 17 juin.
(3) Marcenay, à trois lieues ouest de Châtillon-sur-Seine (Côte d'or). (4j Plaine, village à une lieae de Mussy-sur-Seine (^Aube),