LE SANG VENGE LE SANG
danse infernale en élevant dans leurs mains frémissantes les coupes pleines du vin de Torgie. Et il se mêlait à leurs excès.
Soudain, un fracas de fer se fit entendre, comme d epées croisées et froissées violemment les unes contre les autres. Les coupes s'étaient changées en poignards. Il s'entendit, dans son ombre, pousser des cris horribles et se vit massacrer par ses perfides compagnons.
Et, au-dessus de cette scène, planait une ombre miséricordieuse, celle de Liuva qui pardonnait; mais en vain, car son ombre royale à lui Witeric, entrait dans une cour nouvelle et farouche formée d'êtres hideux qui acclamaient sa sinistre gloire en dévorant comme des hyènes son fantôme immortel dans le châtiment infernal.
Soudain, tout s'eâaça ; le feu se ralluma de nouveau sous le chaudron muet et toujours fumant que la vieille agitait toujours avec sa baguette de grenadier, et par trois fois elle ricana :
— Salut! roi, tu régneras! salut! roi, tu régneras! salut! roi, tu régneras!
— Infernale magicienne, s'écria l'officier, dis-moi le secret de tes sortilèges !
— Inutile, dit la vieille, je ne sais rien, sinon que tu seras roi et que tu as vu ton destin.
— Qui donc m'a montré ces choses? Et par quelle force surhumaine?
— Ton âme et ses puissances, dit la magicienne infernale. Tu seras roi! Le glaive a deux tranchants, la lune a deux faces, le sang est le sang. Tu seras roi!
L'officier jeta sa bourse sur le soi et partit dans la nuit pleine des cauchemars invisibles de l'enfer.
Quelque temps après, le successeur du pieux Récarède, Liuva II, « jeune prince du caractère le plus noble et qui promettait de marcher glorieusement sur les traces pater-
nellcs,* » à Tâge de vingt ans, était assassiné par l'un de ses ofliciers, Witeric.
Puis l'assassin monta sur le trône et y fut égorgé à son tour au milieu d'une orgie, par ses compagnons de débauche.^
Ainsi l'enfer connaît ses proies, ainsi le sang venge le
sang.
(L s, Isidord de Sôviiie.
(Z) En 610.
L'Espagne inaugurait ainsi une ère sanglante gue Ton avait cru fermée par la mort de Leuvigilde et Tavènement du roi catholique Récarède.
La Providence a ses vues insondables. Jamais nous ne voyons le cours des choses modifié par elle dans sa base essentielle qui est la liberté humaine.
La vie circule, vivante, à Iravers le vaste organisme du monde, avec toutes ses tendances les plus opposées et sa loi constante qui est la lutte, condition même de Texistence et du mouvement.
Des insensés ont dit : S'il y a un Dieu, qu il se montre dans l'implacable splendeur de son être; que personne ne puisse douter qu'il est bien le seul tout-puissant, le commencement et la fin de toutes choses. Le mal emporte le monde, sur ses ailes noires à travers les éternités du temps.
Mais le miracle éternel de Dieu, la logique surnaturelle de Dieu, c'est son silence.
De quoi l'homme se plaint-il, lui qui a reçu l'intelligence, la raison et la conscience, et n'est-ce pas sa honle et son ., péché de les faire servir au culte mortel des dieux de la poussière au lieu de chercher le vrai Dieu ?
i38 LE RETOUR AU BERCAIL.
Si le bien et le mal sont en présence, c'est qu'il faut faire un choix entre eux, c'est que la vérité même est le père de l'un, c'est que le mensonge même est celui de l'autre.
« Toute grâce excellente, tout don parfait vient d'en haut et descend du Père des lumières qui ne peut recevoir de changement ni d'ombre par aucune révolution.
» Heureux celui qui souflre patiemment les tentations et les maux, parce que, lorsque sa vertu aura été éprouvée, il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment.
» Que nul ne dise quand il est tenté, que c'est Dieu qui le tente, car Dieu est incapable de tenter et de pousser au mal.
» Mais chacun est tenté par sa propre concupiscence qui l'emporte et qui l'attire dans le mal.
» Et ensuite, quand la concupiscence a conçu, elle enfante le péché, et le péché étant accompli, engendre la mort. Ne vous j trompez donc pas.^ »
« Si l'homme s'égare loin de Dieu et de ses œuvres, c'est qu'il n'a pas su, dans le silence, écouter la voix muette, mais éloquenmient pénétrante de celui en qui est notre vie, notre mouvement et notre être.^ »
« Car la céleste bienfaisance émane sans cesse des splendeurs qui débordent sur l'homme pour le simplifier, le pénétrer d'une intime union et, par sa force propre, le ramener vers le bien souverain qui est l'unité et la simplicité divines du Père.^ »
Le soleil luit pour toute la nature et répand sur tous les êtres un bienfait égal, cependant, si les hommes célèbrent sa splendeur, les taupes maudissent son éclat, qui pour elles est un poison.
(l)Ep. de s. Jacques, i, 17, 12, 13, 14, 15, 16.
(2) In Deo vivtmus movemur et sumus^ S. Paul. (3j S. Denjs Aréopagite, Hiérarchie céleste^ ch. i.
Cette diversité dans les aptitudes à sentii^ l'influence divine est un perpétuel obstacle à la réalisation parfaite sur la terre de cette société harmonieuse dans l'unité et l'amour, la foi et la charité que prêcha Jésus pendant son apostolat en ce monde. Idéal trop parfait pour la terre et qui ne peut être réalisé pleinement qu'au ciel.
Ne nous étonnons donc point que l'Evangile ne réalise point la paix absolue parmi nous, tant que les passions humaines combattront contre les principes fondamentaux de l'Evangile et négligeront de se soumettre à l'observation intégrale du commandement qui contient à lui seul toute ia loi et les prophètes :
« Aimez Dieu par-dessus toutes choses et votre prochain
comme vous-mêmes.^ »
Le catholicisme était officiel en Espagne, mais l'anarchie prétorienne s'y disputait la pourpre, et l'arianisme, importé par les premiers rois Goths, avait implanté de telles racines sur cette terre que, même après la conversion du roiRécarède, il en restait une empreinte profonde dans les u sages, ~ les mœurs et jusque dans les rites de la liturgie.
L'hérésie se perpétuait à l'état de secte; ses adhérents, sot^s le nom d'acéphales, avaient leurs évêques et leurs prêtres.
Des réunions clandestines présidées par ces évêques et ces prêtres irréguliers, entretenaient le poison de l'erreur et le propageaient jusqu'au fond des campagnes les plus reculées.*
Il fallait continuer à défricher ce champ, à arracher de cette vigne les mauvaises et dangereuses herbes qui compromettaient les espérances légitimes de la future vendange.
Quand la justice divine eut, implacable, frappé l'usurpateur Witeric par le poignard même de ses propres crimes.
(1) Evangile.
(2; Darras, Eist. de l'É^'/Use, t. xv.
Gonflemar monta sur le trône visigoth d'Espagne, régna sept ans, put échapper au sort misérable de ses prédécesseurs et mourut de mort naturelle et dans son Jit.^
A Gondemar succéda Sisebut, le roi très chrétien.
Isidore Tt^imait, parce que ce prince réunissait en lui à la science militaire, à l'éclat des victoires et à la splendeur de son règne, le génie des lettres, la clémence et la piété. ^
Mais, lui aussi, devait payer un cruel tribut à la mort injuste et prématurée.
Quelques années à peine après son avènement,^ il succombait au poison, laissant un fils en bas âge, Récarède II, qui mourut huit mois après son père.'*
Suintilla, l'un des généraux les plus distingués du règne de Sisebut, « prit glorieusement le sceptre, par la grâce divine,^ »
Jusque-là, les empereurs de Byzance avaient conservé dans le midi de l'Espagne une ligne de forteresses sur les côtes, Suintilla eut le bonheur d'éteindre leur domination dans ce pays.
Bientôt il étendait sa puissance victorieuse, des Pyrénées jusqii'aux deux mers.
— Vous venez, lui dit Isidore, de faire asseoir *à côté de vous sur le trône, votre noble fils Racimir; plaise à Dieu qui règne dans les cieux et gouverne les faibles mortels, que le père prolonge longtemps son règne et que le fils lui succède paisiblement un jour.®
(1) En 612, s. Isidore de Séville.
(2) Ibid.
(3) En 620.
(4) En 621.
(5) S. Isidore de Séville.
(6) Ibid. C'est par ces paroles que S. Isidore de Séville termine son histoire des rois Goths, en 630.
S. Isidore de Séville, élu en 601, pour succéder à son frère Lôandre, devait jus-
Mais ce vœu ne devait pas se réaliser.
Quelques mois après, en effet, Suintilla et son fils Racimir étaient détrônés par Sisenaud, gouverneur de la Septimanie.
Isidore comprit qu au milieu de ces tempêtes et sur ce sol si mouvant et si souvent secoué par les convulsions politiques, il devait donner un immense exemple d'unité religieuse et de stabilité dans la foi.
L'Espagne devait trouver dans les institutions religieuses et monastiques dont il la dota, une sauvegarde plus puissante que ces royautés éphémères.
Vicaire du Siège apostolique, titre qu'il avait reçu d'abord du pape Grégoire-le- Grand et que ses successeurs, sur la chaire de l'ierre, Boniface V et Honorius I, devaient lui renouveler, Isidore allait devenir l'oracle da l'Eglise Hispano-gothique.
Les conciles qu'il devait tenir et présider à Tolède et à Séville devaient constituer cette législation des Visigoths « que la science moderne a noblement vengée et quelle a placée au premier rang des lois de l'antique chrétienté pour la hardiesse, la profondeur et l'équité de ses conceptions.^ »
qu'en 636, époque de sa mort, voir passer huit rois sur le trône d'Espagne. Ce furent : Récarède I, 586. — ■ Liuva II, 601. — Witteric, 603. — Gondemar, 610. —
Sisebert, 612. — Récarède II, 620. — Suintilla, 621. — Sisecand, 631. —
Chintilla, 636.
(1) Montalembert, Moines d*Occident, t. ii; Guizot, Eist. de la civilisât.^ t. i;
Eist. des origines du gouvernement représentatif, Leçv^n xxv; et Revue Française
de nov. i8%8. — Darras, Eist de t'Égliae, t. xv.