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Uévèqne Léandre avait fondé dans sa maison et entretenu une école épiscopale.
Florissante, mais nécessairement restreinte, elle avait néanmoins contribué à la culture de ce sol intellectuel, par un premier et excellent défrichement.
Mais il était réservé au grand évéque Isidore de lever en masse contre la conspiration du mal, les volontés pures et droites.
Il résolut d'établir un véritable et vaste centre de direction de l'instruction publique, afin d'obtenir le triomphe de la vérité, de la justice et du droit.
Par ses soins, un immense monastère fut construit à quelque distance de Séville.
Ce fut là que, de tous les points de TEspagne, il convoqua tous les jeunes gens, que 1 amour de l'étude et plus encore le bonheur de vivre sous un tel père faisaient, de toutes parts, accourir près de lui.^
De ce célèbre collège devaient sortir saint Ildefonse, saint
(1) Vie de S, Isidore d'Espagne^ cb, v, Falrol. lai., t. lxxxii.
Braulio de Saragosse, Eug-ène de Tolède et tant d'autres gloires de l'Eglise d'Espagne.
« Ildefonse, dont les espagnols ont fait Alphonse et Alonso, fut le neveu maternel de Tévêque de Tolède, saint Eugène III, et devait lui être donné pour successeur, aux acclamations unanimes du clergé et du peuple de cette ville.
r> Dans sa jeunesse, élevé sous la direction de saint Isidore, au monastère de Séville, il se distinguait par une pureté angélique et un culte de tendresse pour la sainte Vierge.
« Doué d'un véritable génie musical, il devait enrichir la liturgie mozarabe d'hymnes et de chants que l'Espagne aujourd'hui encore n'a pas oublier.
^ Le style harmonieux de ses ouvrages devait lui faire donner par ses historiens le titre de docteur doux comme le miel.^
» A vingt ans, malgré les supplications de son père dont il était l'unique héritier, Ildefonse se fit moine dans le couvent d'Agali, situé dans un faubourg de Tolède.
y> Dans la suite, les religieux l'ayant appelé à la dignité d*abbé, il déploya dans cette charge un zèle, un courage et une vigilance qui passèrent en proverbe.
r> Plein de douceur avec les pacifiques, il résistait comme une lame d'acier à toutes les violences.^
" Bientôt, son nom devint célèbre dans toute l'Espagne. Nul ne l'égalait en sainteté et en éloquence.
» Quand levêque de Tolède, Eugène III, mourut, la population entière de cette ville courut au monastère d'Agali et ramena en triomphe l'illustre abbé pour le faire asseoir sur le siège épiscopal.
{\) Doctor melli/lus, épithèthe déjà donnée à S, Ambroise pour les mômes rai- ■ons. \iede!S. Alfjhome, Patrol. lat.^ t. xcvi. (2; Ibid.
» Lfi vertu et la science v montaient avec lui.*
« Ildefonse se montra surtout le champion de la Vierge.
T Deux sectaires ^otlis venus de Narbonne, Theudius et Helladius, parcouraient alors l'Espagne et y réveillaient le vieux levain du priscillianisme.^
« Ils s'attaquaient surtout au dogme de la virginité de Marie, ^ semant dans le peuple les plus horribles blasphèmes.
y^ Leur propagande rencontrait dans la race juive si nombreuse en Espagne les plus ardents auxiliaires.
» Ildefonse composa, pour les réfuter, son admirable livre « de la Virginité perpétuelle de sainte Marie, r> l'un des plus beaux ouvrages qui aient été composés à la louange de la Mère de Dieu."*
» L'eflet en fut immense dans toute l'Espagne.
» Quiricius, évêque de Barcinona,^ lui écrivit alors à ce sujet :
« Je revenais d'un long et pénible voyage, brisé de f^itigue, tellement accablé que je ne pus reprendre les fonctions de mon ministère. J'avais heureusement sous la main l'exemplaire de votre livre, dont vous m'avez fait présent. Je le lus avec un charme indicible. Gomme un parfum céleste, il dissipa toutes mes langueurs. Au soufïle du Saint-Esprit qui vous l'a insph^é, j'ai retrouvé mes forces pour servir Dieu et la glorieuse Vierge sa mère.* »
î» A ces félicitations, l'humble auteur répondit :
«« J'ai fait hommage à mon Seigneur Jésus, de la lettre
(1) Darras, Bist, de VÉglise,
(2j iSous avons indiqué plus haut la nature de cette hérésie et sa condamnatioa dans unconc'ie à Saragosse.
(3) Qu'il ne faut pas confondre comme on le fait trop souvent avec celui d« rimmaculée Conception.
(4) 5. Hildefonsus, De Virgintate perpétua ^ S, Mariœ, Putrol, lat, t. xcvi.
(5) Barceloue.
(6) Ibui. Ep. de Quiricius à ILldcfonse.
que m'adresse votre béatitude. A Dieu seul toute gloire!
y> Quant à moi, la conscience de ma misère me tient épouvanté, tremblant, couvert de confusions aux pieds du souverain juge.^ «
»» La reine du ciel voulut elle-même, d'abord par un intermédiaire miraculeux et plus tard par une apparition personnexle, récompenser Ja piété de son serviteur.
» Pendant la fête de sainte Léocadie, patronne de Tolède,^ comme Ildefonse priait à son tombeau entouré du roi Réceswind et d'un peuple immense, la martyre, s' élevant de son sépulcre, apparut soudain aux yeux étonnés.
» Elle s'approcha de l'évêque et lui dit :
« La vie d' Ildefonse fait la gloire de Marie, ma dame et ma reine. »
» En 659, Ildefonse avait établi au 18 décembre, la fêta aujourd'hui connue sous le titre de Eœpectatio partus beaice
» Ce jour-là, comme il se rendait avec tout son clergé à l'otrice de matines, la basilique se trouva soudain illuminée d'une éblouissante splendeur.
y* La divine Marie apparut assise sur le trône épiscopal. Autour d'elle, le chœur des anges et des vierges faisait retenfir les voûtes d'une harmonie céleste,
(1) Ihid. Rép. d*niLhfon<ie à Quiricius.
(2j S** Léocadie, vieige et martyre, soutirit la mort pour la foi dans la X* persti- C'Jlion génorale sous Dioclétien. Elle est la patronne de Tolède, où trois rglises célèores lui sont dédiées, la première sar remplacemeat de sa maison natale, la seconde aa heu où elle fut incarcérée et subit le marure, la troisième sur son tombeau. PenciaDt l'invasion des Maures, ses reliques furent transf^^rees à Oviedo, puis À l'abbaye de ^amt-Ghislain, dans le Hainaut. Le roi Philippe II les fit ramener à To ède en 15b0 et elles refiosent ajjourd bai dans la ma^niû jue cathédrale de cette cité. (Darras, Hist de i,*EyLy t. xvi.)
(3j Fé'e double-majeur de \' h.ttente de l*en'antement de la B, V. Marie^ célébrée partout le 18 décembre.
RETOUR AU BERC. 10
« Tu m'as loué dignement, dit-elle à son serviteur, je t'apporte un vêtement de gloire. »
» Après avoir ainsi parlé, la Vierge disparut, laissant sur la chaire de l'évêque une aube d'un tissu merveilleux, que saint lldefonse revêtit pour célébrer la messe.
« Le pieux docteur mourut âgé de soixante ans, le 23 janvier 667.
» Sa mémoire est restée en bénédiction et tous les dévots de Marie connaissent ses ouvrages/ ?»
» Braulio, du vivant même de son maître Isidore, fut promu au siège épiscopal de Gasaraugusta.^
r> A cette nouvelle, le cœur du saint vieillard déborda d'une joie toute spirituelle, et il écrivit au nouvel évêque :
« Je rends grâces au Christ Notre-Seigneur. Plût à Dieu que je pusse encore une fois, dans ce corps mortel, contempler votre visage et jouir de votre douce présence.^ »
» Dans une autre lettre, il redisait encore :
« De toute la force du désir, j'ai désiré vous revoir. Plaise au Seigneur d'exaucer avant que je meure ce vœu de mon âme! Je vous supplie, en ce moment, de me recommander à Dieu dans vos prières, afin qu'il daigne accomplir mon espérance en cette vie et me faire jouir en 1 autre du bonheur de votre présence. Priez pour moi, très bienheureux seigneur et frère.'* »
» Braulio était digne d'une telle amitié, il en justifia toutes les espérances.
(1) Darras, Hist. de VEglisCy t. xvi. a S. lldefonse a ajouté au traité Des hommes illustres de S. Isidore uq livre dont nous n'avons que des iragmenis. ba tous les ouvrages nombreux que les catalogues anciens lui attribuent nous n'avons que deux traités, l'un sur la connaissance du baptême^ l'autre sur la voie du désert, n
(2) Saragosse.
(3j Isidore de Sévi lie. Ép. à Braulio, Pairol. lat., t. lxix. (4j Ibid, Patrol. lat.
^ Après le grand Isidore son maître, Braulio parut comme un soleil do doctrine, comme une colonne de vérité, au milieu des églises d'Espagne.^ ?»
»> Au dessus de tous les autres évêques, Braulio excellait par la science et Tart de faire pénétrer dans les cœurs la doctrine de Jésus-Christ. Aujourd'hui encore, l'Eglise le vénère et relit les ouvrages qu'il nous a laissés.^ ^
Braulio inspira la réunion du cinquième et du sixième conciles de Tolède présidés par les évêques de Tolède, Eugène II et Eugène III .
« Dans ces assemblées, excellait surtout l'illustre Braulio. Rome elle-même, la mère et la maîtresse des Eglises, eut occasion de le juger dans une correspondance épistolaire et, comme l'Espagne, elle témoigna hautement son admiration pour l'éloquence et la sagessa.de Braulio.^ »
De toutes parts, on le consultait sur les questions les plus ardues de la discipline et des rites.
Avec une infatigable ardeur, il recherchait surtout les ouvrages canoniques, principalement ceux du pape Grégoirele-Grand.*
« Hâtez-vous, dit-il au prêtre qu'il avait envoyé, de me transmettre les précieux manuscrits que vous êtes allé chercher à Rome au prix de tant de sueurs et de fatigues. Tout est prêt ici pour en reproduire immédiatement deux copies, car je ne suis pas seul à ambitionner ce trésor. Mon frère et seigneur, votre ami, comme je le suis moi-même, ne le désire pas moins. En prêtant à un seul vous ferez deux heureux.
(1) Laurenzana, Vie de S. Eugène ///, Patrol. lat.^ t. lxxxvh.
(2) Isidore Pacens, Chroniques^ Pairoù. lat.^ t. lxxxvi. Les ouvrages de Braulio sont perdus ou eaf «uis dans quelque coin ignoré. Un certain nombre de ses lettres ont pourtant été publiées dans U grande collection de \ Es pana Sagrada^ par tlorez et repro'iuites dans la Patrologie^
(3) Patrol. lat.^ t, Lxxxv[.
(4j PatroL. Ep, XLll, Ibid.
Votre charité peut, d'ailleurs, tenir pour certain que les manuscrits lui seront fidèlement rendus à lepoque précise qu'il vous plaira de fixer vous-même.^ »
Un jour, il lui tombe sous la main quelques opuscules ie saint Augustin, et sa joie est immense.
Les livres d'Augustin et de Jérôme lui fournissent même une curieuse réponse, mais si juste, à une consultation qui lui était adressée au sujet de l'authenticité des parcelles du sang du Sauveur que l'on vénérait dans certaines églises.
C'était à Tépoque où Tempereur Héraclius entreprenait une croisade en Perse pour reconquérir le bois sacré de la croix tombé aux mains des infidèles.
« D'après les principes de saint Augustin, dit-il, je ne vois pas qu'il soit nécessaire d'admettre que ie corps glorieux de JNotre-Seigneur ait dû reprendre absolument toutes les parcelles du sang répandu dans la flagellation, le couronnement d'épines, le crucifiement, l'ouverture du cœur par la lance du soldat...
»» Quelle que soit l'opinion qu'on embrasse sur l'authenticité des reliques qui peuvent nous en rester, il importe de ne pas donner aux ennemis de la foi catholique le moindre prétexte pour incriminer l'Eglise.
3» iNos dogmes chrétiens sont fixés invariablement pour tous les cœurs fidèles. Le vrai sang de Jésus-Christ, son corps véritable, nous le possédons dans le sacrement de l'autel, où le pain et le vin, chaque jour ofierts par les mains d'un sacerdoce selon l'ordre de Melchisédech, reçoivent ce changement merveilleux attesté par les paroles du Seigneur , lui-même, par la croyance de l'Eglise catholique, par l'Ecriture dictée sous l'inspiration du Saint-Esprit.'
(1) Braulio, Ép. XLII, Patrol. lat., t lxxx.
(2) Darras, Hist, de l'Église, '- xv.
Tels étaient les illustres élèves qu Isidore allait former à sa célèbre école de Séville, ceux-ci et de nombreux autres qui allaient briller dans le firmament de l'Espagne catholique comme une pléiade immortelle par la sainteté et la doctrine.
La tête de ce grand mouvement, c'était Isidore, Tillustre frère de Léandre, monté après lui sur le siège épiscopal de Séville.
Vaste génie encyclopédique qui avait su créer dans ces siècles d'ignorance une véritable université pour l'enseignement de la synthèse des sciences.
Collège type à l'imitation duquel surgirent dans toutes les villes épiscopales une multitude d'institutions analogues.
L'étude du grec et de l'hébreu, de l'histoire et de la géographie y étaient obligatoires, ainsi que celle des mathématiques et de l'astronomie.
On s'y préparait en outre, par ces préliminaires, à l'étude de la philosophie et de la théologie.
Entre les mains des élèves étaient les traités d'Aristote traduits par Boèce, alors que les arabes n'avaient pas encore vulgarisé en Occident les œuvres du philosophe de Stagyre.
« Pour se faire une idée du programme vraiment encyclopédique de l'enseignement, tel que le comprenait saint Isidore de Séville, il faut parcourir les vingt livres de son traité des Etymologies qui devinrent pendant tout le moyen-
âge, avec les arts Libéraux de Gassiodore, le manuel des étudiants.
r» Ce titre Hl Etyrnologies n était pas, dans la pensée de Tauteur, restreint au sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot. Il signijSait pour lui ce que nous appelons de nos jours, un Diclio7inaire universel, dont les articles, au lieu d'être détachés les uns des autres au hasard de l'alphabet, se suivraient d'après une méthode synthétique et rigoureuse.
» Tel est, en effet, le plan du livre des Etymologies, Il donne la définition exacte, les divisions principales et des notions substantielles sur toutes les branches de la science : grammaire, rhétorique, dialectique, mathématiques, théodicée, monde naturel, Eglise, sectes hérétiques, linguistique, littératures diverses, anthropologie, histoire naturelle, sphère céleste, géographie, architecture, minéralogie, métallurgie, mécanique, agriculture, droit de guerre, navigation, économie sociale et rurale.^
» Toute la science de Tépoque était, on le voit, condensée dans cet ouvrage qui suppose une érudition profonde, des recherches infinies, une ampleur de vues vraiment extraordinaire.
»» Guvier disait avec raison qu'Isidore de Séville fut le dernier savant du monde ancien et le premier chrétien qui formula la science de l'antiquité pour les chrétiens.^ «
<^ Les Etymologies sont une mine inépuisable où les savants de toutes les époques ont puisé avec fruit un compendium de la science, de la littérature, de Tart antique. Là sont conservés une foule de fragments classiques, partout aiUeurs introuvables.
» Outre ce travail gigantesque, Isidore écrivit sur divers sujets de philosophie scolasLique des traités substantiels, tels
(1) s, Isidore de Sôvillo, Etymologies^ Patrul. îat.^ t. Lxxxtl, (2j Montalfcmbert, Les moines d'Occident, t. ii, p, 228,
que De r ordre des créatures; De la nature des choses; et trois livres de Sentences.
» Dans le domaine de la littérature proprement dite, il a laissé un véritable traité des synonymes, sous le titre de : Différences et propriétés des termes. Ses travaux historiques comprennent Y Histoire des rois qoths; une Chronique universelle depuis la création du monde jusqu'à l'empire d'Héraclius ; une Histoire des Vandales et des Suèves ; un livre De la vie et de la mort des Pères pour les personnages bibliques ; un autre Des hommes illustres pour les saints et les docteurs du Christianisme.
» Dans la pensée de saint Isidore de Séville, toute science vraie doit avoir pour fondement et pour base la connaissance approfondie de la révélation.
» Il était convaincu que les maux de la société, les discordes civiles, les dissensions des clercs, avaient pour cause l'oubli de la Sainte Ecriture.^ »
î» Ce fut pour combattre cette lamentable indifïérence qu'il exigea de ses disciples l'étude de l'hébreu.
» Lui-même possédait à fond la langue scripturaire, il nous en a laissé la preuve dans ses ouvrages exégétiques qui forment un véritable cours d'Ecriture Sainte sous les titres divers de : Introduction à c* étude des livres de l* Ancien et du Nouveau Testaments ; Allégories de V Ecriture Sainte; Livre sur les nombres que Von rencontre dans les saintes Ecritures.
« La méthode synthétique employée par lui diffère essentiellement de l'exposition homiliaire des pères et des docteurs qui l'ont précédé.,
î» Il se préoccupe de livrer à ses disciples un texte substantiel, condensé, que chaque professeur devra développer par l'enseignement oral.
(1) Yie de S, Isidore d*Espagne^ Patrol, lat.^ t. lxxxiu
î» A ce point de vue, Isidore de Sévilie est vraiment l'initiateur de la scholastique chrétienne.
» L'onction, le charme, la grâce ne lui font cependant pas défaut. C'est Jésus-Christ, le Verbe caché sous la lettre de l'Ecriture, qu'il veut faire naître et grandir dans les âmes.
» Mais il lui suffit d'un trait pour rappeler Je but suprême. Il laisse à la méditation individuelle ou aux commentaires du maître, le soin de développer le germe ainsi jeté dans le sillon.
»» Sa méthode suppose donc des professeurs de science chrétienne. Il sut en créer une pépinière florissante dans les monastères qui s'élevaient à sa voix sur tous les points de l'Espagne. Le problème de la science progressive dans l'humilité constante et Tordre parfait, ne sera jamais autrement résolu.
n Comme tous les génies de l'Eglise catholique, Isidore fut un ardent défenseur des ordres religieux. Il veillait avec un zèle infatigable au maintien de la ferveur, de l'étude, de la discipline dans leur sein.
f> Sa Eèçle monastique en vingt-quatre chapitres résume toute la législation bénédictine ; elle fut pour l'Espagne du VIP siècle ce que la règle de saint Benoît et celle de saint Colomban étaient pour les Gaules et l'Italie.
5» Tant de travaux qui eussent absorbé deux ou trois vies ordinaires ne le distrayaient ni de ses devoirs d'évêque ni de ses fonctions de vicaire apostolique. Outre la visite annuelle de son diocèse à laquelle il ne manquait jamais, « il voulut parcourir toutes les provinces de l'Espagne, faisant retentir dans les cités et les plus humbles bourgades, la trompette évangélique.^ ^
» Sur son chemin, il rencontrait un grand nombre de juifs, les uns fixés depuis longtemps en Espagne, descen-
(1) Vie de S. Isidore d'Espagne, «h. v. n. 18, Patrol. lat.
dants des anciens israélites dont saint Jacques le Majeur et les disciples de saint Paul avaient trouvé les synagogues déjà florissantes de leur temps, les autres venus à la suite des armées de Goths, de Suèves, de Vandales, trafiquant selon leur coutume et s'enrichissant à chaque invasion.
« Son cœur s attendrissait à la vue de ces témoins infidèles d'un Dieu que les prophètes leur avaient annoncé, que > la loi mosaïque préfigurait, que leurs pères avaient crucifié, ^ qu'ils continuaient eux-mêmes à méconnaître.
î5 0 lamentable démence des infortunés juifs! s écriait-il. En vertu de l'autorité du Testament ancien, ils admettent qu*un Sauveur devait venir ; on leur montre ce Sauveur descendu en effet du ciel, et ils le répudient. La conversion des gentils s'est faite sous leurs yeux, ils conviennent de la réprobation qui les a frappés eux-mêmes, et ils ne veulent pas se convertir.^ ?»
» Cette pensée lui inspira deux livres pleins d'érudition biblique et d'une dialectique vigoureuse, intitulés : De la foi catholique contre tes Juifs. Il eut le bonheur de convertir quelques-uns de ces fils d'Abraham.
y> Mais ce qui affligeait surtout son regard, c'étaient les désordres et les abus qui régnaient au sein du clergé, l'oubli des lois sacerdotales, du droit canonique et des rites prescrits par l'Eglise. Rien n'échappait sur ce rapport à sa vigilance. Il opposait au mal la plus énergique feimeté s'appliquant, soit à le corriger, soit à le prévenir. Il y rdussit pleinement.^ »
« Sa maxime de gouvernement était celle-ci :
« Je ne prétends exercer d'autorité dans l'Eglise du Christ qu'autant que je fais profession de rendre humblement au pontife romain, Tobéissance qui lui est due en
(1) s, Isidore, De la foi catholique contre les Juifs,
(2) "Vie de S. Isidore^ Palrol. lai., t. Lxxxii.
LE MAirRE. LE THAUMATURGE. LE PASTEUR. 155
toutes choses, comme au vicaire de Dieu. Quiconque s'élève contre cette conduite, je ie déclare hérétique, je lecarte de la communion des fidèles. En cela je ne suis pas le mouvement de mon propre arbiLre, mais la loi ferme, invariable, posée par l'autorité même du Saint-Esprit.^ »
Le saint évêque fit aussi des miracles.
Il était allé à Rome et en revenait mal2:ré les instances du pape Boniface V qui voulait qu'il y fixât son séjour, et comme il revenait par les Gaules, au milieu d'une chaleur torride et d'une extraordinaire sécheresse, une foule de peupie vint à sa rencontre.
— Pieux docteur des Espagnes, disaient mille voix, bienheureux Isidore, priez pour nous ! Nous vous attendions comme l'envoyé du ciel. Le Seigneur ne refuse rien à vos prières. Demandez-lui la fin de nos malheurs.
Isidore adressa alors à cette multitude, avide de le voir et de l'entendre, un discours sur la miséricorde de Dieu, puis, élevant les mains, il pria avec ferveur.
En ce moment, le ciel qui, depuis de longs mois était resté d'airain se couvrit cie nuages. La foudre gronda bientôt et une pluie bienfaisante rendit la fertilité aux campagnes.
Le retour du pontife à Séville fut un véritable triomphe. Toute la population, hommes, femmes, enfants, vieillards, clercs, écoliers, moines, chantant des hymnes de joie, allèrent au-devant de leur père bien-aimé.
Quand il parut, il se fit autour de lui un tel concours, les uns voulant recevoir sa bénédiction, les autres baiser la frange de son manteau, qu'une fenmie fut étouflee et tomba morte.
Isidore fondit en larmes à ce spectacle et, s'agenouillant près du cadavre, ofl'rit à Dieu ses sanglots et ses prières.
(1) s. Isidore, ép, \II, Darras, Eist. de VEylise,
Quelques instants après, la femme ressuscitée se relevait et, au milieu de la foule attendrie, s'écria :
— BéDi sois- tu, père saint, évêque Isidore. Bénie soit la parole qui tombe de tes lèvres. C'est à tes prières que je dois d'avoir été rendue à la vie présente et arrachée aux tourments de l'autre.
Elle raconta alors, quau sortir de son corps, son âme avait été saisie par des démons qui voulaient la traîner dans les flammes de i'enfer, lorsqu'un des anges du Seigneur qui accompagnent toujours le bienheureux Isidore, l'avait arrachée aux légions infernales.
Les acclamations du peuple redoublèrent et, au milieu des chants d'allégresse, le saint évêque fut escorté dans son église.*
Quelques mois après, ^ Isidore réunissait dans cette même église un concile, le deuxième de Séville, en faveur des monastères dont certains fanatiques prêchaient l'inutilité et la destruction.
Il y fut déclaré que : « lanathème doit peser sur quiconque attente à la vie ou aux biens des monastères, son exclusion du royaume de Dieu prononcée, et que ni la foi ni les œuvres ne profiteront au salut d'un homme assez coupable pour éteindre l'un de ces foyers de doctrine et de régénération, fut-il évêque. Tous les évêques de la province se réuniront, si le fait se produit, et, après avoir excommunié le sacrilège, rétabliront à leurs frais le monastère détruit, afin que les ruines produites par l'impiété d'un seul soient réparées par la piété de tous.^ »
L'illustre fondateur de l'école monastique de Séville avait bien le droit et le devoir de tenir un tel langage.
(1) Vie de S. Isidore d'Espagne, Patrol, lat,, t. lxxxii.
(2) En 619.
(3) Conciles d'Espagne, ir, Patrol. lat., t. lxxxit.
La dernière session du concile eut, en outre, une solennité extraordinaire.
Un évêque hérétique, de la secte des Acéphales, nommé Grégoire, venait d'arriver d'Antioche, sa patrie, et parcourait le midi de TEspagne, prêchant Tynité de nature en Jésus- Christ et relevant le drapeau de Tarianisme.
Très savant dans les Ecritures et la patrologie, d*un raisonnement subtil et d'une grande éloquence naturelle, il entraînait invinciblement la confiance de ses auditeurs, séduisant un grand nombre de fidèles.
Enhardi par ses succès, il proposa à Isidore une conférence publique au sein même du concile.
Isidore accepta et cette conférence eut lieu dans la grande église de Séville en présence d'une foule immense.
La discussion dura cinq heures, mais Grégoire s'avoua vaincu, abjura ses erreurs et revint à la communion de foi catholique dans laquelle il persévéra jusqu'à la mort.^
Consolider les principes même de la foi n'était pas la seule préoccupation d'Isidore, il voulait aussi établir sans conteste l'unité dans la discipline et dans la liturgie.
« C'est de Rome, disait-il, que nous sont venues les traditions de la doctrine et de la prière. L'ordre de la messe et des oraisons dans le sacrifice offert à Dieu par la consécration sacerdotale, fut d'abord institué par saint Pierre; sa célébration par tout l'univers entier a lieu dans cette forme unique.^ »
L'illustre docteur voulait parler de la forme substantielle et unique de la consécration qui était la même dans toutes les églises et ce fut lui qui dota l'Espagne de la liturgie qui s'appela mozarabique,^ depuis l'invasion des Maures. Ce fut
(l)Ibicl.
(2^ S. Isidore, Des offices de l* Église, 1. 1, ch. xv.
(3f C'est-à-dire, liturgie des chréiientés établies dans les territoires envahis par les arabes. (Misia arabibus.) Patrol. lat., lxxxv.
Du temps de S. Isidore ue Seviile, il ny avait pas d'unité dans la liturgie; lef
158 r.E RETOUR AU BERCAIL.
la liturgie romano-espagnole révisée par Isidore et que le quatrième concile de Tolède^ rendit obligatoire pour toutes les églises d'Espagne.
Une scène grandiose et prophétique termina le concile : « Quand les pères eurent donné leur approbation unanime, le nouveau Moïse, le législateur de l'Espagne, fut saisi d'une inspiration sainte et, se levant, parla ainsi :
^ — Tant que vous observerez d'un cœur pur les lois religieuses et civiles que vous venez d'accepter, votre vie sera heureuse sur la terre, vous jouirez de la prospérité et de la paix. Mais le jour où vous abandonnerez les préceptes du Seigneur, des désastres inouïs vous frapperont, la race des
rites, les cérôtnonies diiiéraient selon ies pays et les églises, il n'jr avait d'unité absolue que pour la tormule de la consôcralion uu pain et du vin qui dtait la méoid dans toutes les ôgbses cbrétiennts du monde. Plus tard, ruoincaiiou liturgique selon le mode romain, s'écant faite partout, sauf en Espagne où prévalait eocore le rite dit de Toiède ou mozarabe, Grégoire VU prescrivit aux églises d'Espagne de revenir peu a peu à la liturgie romaine à mesure que ies victoires des ciirôtiens sur les Maures permettraient leur réorganisation nierarciiique,
Ennn, eu 1088, Urbain II persuada le roi Alphonse VI de supprimer totalement, j ans ses états, ce qui restait de ces rites archaïques qui ne cadraient plus avec les progrès qu'avait tait le rit romain, devenu universel depuis quatre siècles. Ce ne lut pas sans une résistance dramatique de la plupart du clergé et du peuple que ce changement s'opéra. On ada jusqu'à invoquer une sorte de jugement de Dieu, Le rituel romain et le rituel mozarabe furent tous deux, dit Tarclievéque historien de Tolède, Rodrigue, jetés dans les flammes d'un bûcher qui consuma, le rituel romam et rejeta 1 aut-re intact. Miracle ou habile mise en scène, ce fait n'ébranla pas in résolution du roi qui ordonna purement et simplement que la liturgie mozarabe serait abandonnée pour la liturgie romaine. Dès lors, cette dernière ht autorité cl Espagne comme àaus le'res>te de la caiholiciié.
Plus tard, au XVI® siècle, quand l'unité fut bien constituée, à la prière du Cardinal Ximenès, Jules II et Léon X permirent que la liturgie mozarabe fut rétablie dans les églises de sa juridiction par exception et afin que cette belle liturgie ne fut point perdue entièrement. Pie IV a confirmé ce privilège pour sept églises à Tolède, une à Salamanque et une à Valladolid, mais sans que cela puisse porter atteinte au rite officiel romain, (V, Dom, Guéranger : Inslituttons Liturgiques ^i. i.j
(1) En 633. Le dernier que S, Isidore ait présidé.
Goths tombera sous le glaive, la famine et la peste. ^ «
« L'œil du saint vieillard avait vu, à travers les âges, l'invasion de sa patrie parTIshim.
» De retour à Séville, Isidore se prépara à mourir.
» Le 4 avril 638, sentant sa fin approcher, il se fit porter à la basilique et s étendit sur une couche de cendres. Il reçut la sainte Eucharistie, demanda pardon aux assistants des fautes qu'il n a^ait jamais commises, ordonna de distribuer aux pauvres tout ce qu'il possédait, bénit la multitude qui ne cessait de se prosterner pour lui baiser les mains et rendit son âme à Dieu.
» L'Espagne avait perdu le plus illustre de ses docteurs. Elle le pleura et manifesta l'amour qu'elle lui portait en se plaçant sous son patronage céleste.'^ »
(1) Vie de S. Isidore de Seville, ch. ix, Patrol lat., lxxxii,
(2) Darras, Etst. de l'Éylise, t. xv.
-»-o-ft^J^-**-
LA FOI ESPAaNOLE.
Hélas! pendant que Técole de Séville continuait à prospérer et à préparer pour l'avenir une génération sacerdotale qui promettait de garder dignement les traditions de ses aînées, l'Espagne, elle aussi, continuait à s'enfoncer dans le cercle infernal des révolutions politiques et des ti^agédies royales qui bouleversaient sans cesse Tordre de succession à un trône sans cesse mis à Tencan.
Isidore de Séville avait justement prédit que si l'Espagne continuait à persévérer dans cette anarchie chronique, elle tomberait sous le fer de l'étranger.
Les craintes de cet illustre génie et ses prédictions ne devaient que trop se réaliser.
Cependant, en face de ces menaces sombres de désastres, l'épiscopat espagnol ne négligea rien pour prévenir les catastrophes et détourner le torrent des fatalités vengeresses.
Le cinquième concile de Tolède,^ assemblé quelques mois
(1) En 636. — La ville de Tolède devait voir se réunir dix'huit conciles dans ses raurs. Le premier en 400 pour 1 unification de la discipline ecclésiastique et des rites troublée par l'hérésie du priscilliamsme. Le deuxième en 531, pour constituer des pépinières ecclésiastiques, véntabies séminaires et lutter contre la simonie.
Salut, roi ! dit la vieille en tournant toujours avec sa bagueite de bois le contenu de son chaudron méphitique. (P. 132.)
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