‹ Le Retour au bercailChapitre 4 sur 30 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Dans ce volume, nous verrons seulement l'Eglise conquérir à l'unité, l'Espagne chrétienne depuis saint Paul, mais tombée dans les divisions de l'hérésie et qui deviendra prospère pour un siècle jusqu'à des jours de nouveaux troubles.

Car sa splendeur se voilera, l'alliance entre le sacerdoce et la monarchie sera ébranlée, la porte s'ouvrira aux sectateurs de Mahomet pour faire expier à la noble nation catholique les fautes nouvelles de son aristocratie, de ses rois et de son clergé, jusqu'à des temps plus heureux où l'esprit de l'unité se réveillant en elle héroïquement, l'Etat, sacré de nouveau par l'Eglise, et les princes ligués avec les évêques, engageront contre le croissant la plus magnifique des luttes et remporteront le plus fécond et le plus puissant des triomphes pour sa délivrance et son salut, aux jours d'une deuxième conquête encore bien lointaine et dont l'aurore ne se lèvera qu'au seizième siècle.

Mais c est là l'avenir lointain sur lequel ne peut anticiper ce volume dont le seul but est de montrer l'Eghse catholique amenant au giron de son unité par ses deux grands évêques saint Léandre et saint Isidore, l'Espagne du sixième siècle gémissant sous le sceptre encore arien de rois Goths.

rilEMlÊRE PARTIE

LÉVÉQUE DE CîÉVILLE.

L'évêque Léandre descendit du ciborium* d'où il enseignait les lettres sacrées chaque jour à un nombreux auditoire d écoliers venus de tous les quartiers de Se ville et des environs pour entendre ses leçons.

Les écoliers, clercs et laïques, rangèrent leurs tablettes, roulèrent leurs volumes et remirent à leur ceinture leur écritoire et leurs calâmes.

Le vénérable professeur les regarda quitter la vaste salle aux sombres arceaux et quand tous furent partis, il se trouva seul avec deux jeunes gens dont le costume et la distinction native et visible indiquaient qu'ils appartenaient à la plus haute aristocratie de Tlilspagne.

C'était Herménégilde et Récarède, futurs rois, fils de Leuvigild et de Théodosia.

Leuvigild était alors roi des Wisigoths d'Espagne.

(1) La cliairo.

L evêque Léandre, de race royale, lui-même, était le neveu de Théodosia et l'oncle des deux jeunes princes dont leur mère, pendant son vivant, lui avait confié l'éducation.

Mais alors, Théodosia était morte; Leuvigild s était remarié avec Goswinthe, la veuve d'Athanaoild, et les catholiques d'Espagne gémissaient sous la tyrannie cruelle de cette femme, farouche arienne, bien digne du sang criminel de Brunehaut dentelle était la mère, et Je roi Leuvigild dominé par elle, arien lui-même, regarde, indiflérent, passer les flots de ses forfaits.

'C'était d'un œil mauvais que cette femme atroce voyait les deux jeunes princes continuer à fréquenter l'école éuiscopaJe, et, plus d'une fois, elle avait songé à leur en interdire l'accès.

Mais l'évêque Léandre était leur oncle et puis, quoique leur précepteur dès leur enfance, il avait jugé prudent de ne pas exercer de pression sur leur foi.

Herménégilde et Récarède étaient ariens, eux aussi, héritiers du trône des rois Wisigoths, ils garderaient, sans doute, la croyance de leurs ancêtres et auraient garde d'augmenter, par une abjuration, les troubles déjà violents de l'Espagne.

Telles étaient les considérations qui arrêtaient Goswinthe si impitoyable à l'égard de tous ceux qui étaient attachés à la foi catholique et que sa vengeance et sa fureur pouvaient atteindre

«« La persécution que subissaient alors les catholiques en Espagne,^ était horrible; exil, confiscations des biens, emprisonnements, flagellations, massacres, et l'un des supplices les plus' ordinaires est de les faire mourir de faim. C'est une femme qui assume la responsabilité de tant de forfaits ; c'est Goswinthe, la veuve d'Athanagild qui a épousé

(1) Dit Grégoire de Tuurs, Eût. des Francs^ l. v, ch. xxxix.

LEVÊQUE DE SÉVILIE. 13

en secondes noces le roi Leuvigild. Mais Dieu la punit d'une façon exemplaire. Après avoir fait arraclier les jeux à tant de catholiques par la main du bourreau, elle est elle-même frappée de cécité et ses yeux se sont éteints sous le voile épais d'une cataracte. «

En effet, Goswinthe est aveugle, et sa fureur arienne et sectaire n'en est pas diminuée.

L evêque Léandre sortit, acx3ompagné de ses neveux, de la salle de classe et s'engagea avec eux sous les verts et toufius ombrages des vastes jardins delà demeure épiscopale. On jouissait là d un calme délicieux ; on pouvait se croire loin des tempêtes du monde et de la méchanceté des hommes. Des eaux murmurantes descendaient, en cascades naturelles, de nombreux accidents de terrain, parmi les cailloux sonores, au milieu des gazons, sous l'ombrage des grenadiers, des yuccas et des palmiers.

Le soleil, déjà louge, s'inclinait derrière les montagnes de l'Andalousie dont on apercevait les sommets empourprés, tandis qu'on voyait à peine quelques-unes des plus hautes terrasses des maisons de la ville.

L'évéque indiqua un large banc de gazon où il s'assit avec ses deux pupilles.

Les deux jeunes gens se regardaient, attendant respectueusement qu'il prit lui-même la parole.

— Mes chers fils, leur dit-il, le temps va venir et je m'étonne qu'il ne soit pas encore venu, oii une jalouse tyrannie vous enlèvera tout à fait à ma sollicitude pour essayer de vous attirer dans des ciiemins odieux au Seigneur qui aime la concorde, l'amour et la paix.

«« L'horizon est noir pour ce pays ; vous serez appelés à l'éclair'cir bientôt, peut-être, lorsqu'un devons, peut-être i'uîi et l'autre en un court espace de temps, — car qu'est-ce que la longueur de la vie'^ — vous serez assis sur le trône paternel.

j» Je veux donc que vous sachiez ce qu'est TEspagne, ce quelle doit au Christ et ce que vous devez vous-même à l'Espagne et à Jésus- Christ. »>

— Nous vous écouterons attentivement, seigneur père, dirent les deux jeunes gens; parlez-nous, comme vous en avez l'habitude, le langage de la sagesse.

L'évêque Léandre promena son regard sur l'horizon, un instant, ^t, rabaissant ses yeux vers la terre, continua en ces termes :

LA SOURCE fURE.

— C'est à niluslre apôfre Paul, que l'Espagne doit d'avoir entendu, pour la première fois, prononcer le nom du Christ.^

La tradition et les témoignages de nos plus illustres pères dans la foi nous l'affirment.

Ce fut, nous dit la tradition, lors de son dernier voyage en Espagne, que Paul envoya Crescent fonder l'Eglise de Vienne, en Gaule.

Jean Chrysostome, dans une de ses homélies, nous montre i'apôire Paul courant de Jérusalem en Espagne.^

Jérôme nous dit dans son livre sur le prophète Isaïe, que

(1) De nombreux ténnoigrages militent, comme on le verra, en feiveur de l'apostolicilé directe de l'Ej^lise d'Espagne, quoique de savants critiques aient cru devoir se refuser à l'admettre comme pour beaucoup d'autres Eglises, à la faveur d un texte de Sulpice Sévère, qui écrivit au cb. xxxiir, livre ii, de son Histoire sacrée^ que « sous JMarc-Aurèle, fils d'Antonin, éclata la cinquième persécution générale et que ce fut alors, pour la première lois, qu'on vit des martyrs dans les Gaules, la religion du vrai Dieu n'ayant été embrassée qu'assez tard au delà des Alpes. *>

(2) Kai opa; aÙTOv Itpova ak-ftik eiç Inaviav rpé/ovra. (iS. Jean Chrysostome : Homélies lxxv, alias lxxvi in Mattheom).

des navires étrangers transportèrent Paul en Espagne.*

Epiphane nous dit, dans ses livres contre les hérétiques, que Paul partit pour l'Espagne.^

Il fit le voyage d'Espagne, dit Théodoret, dans ses écrits jur les psaumes.^

Le grand Justin qui porta le premier le nom glorieux de philosophe chrétien qu'il illustra par son martyre, a dit au juif Tryphon ces paroles qui attestent déjà la diflusion immense de l'Eglise, à son époque :

« La loi de Moïse est si loin de s'être étendue de l'Orient à l'Occident, qu'il y a encore aujourd'hui des nations entières qui n'ont jamais vu un homme de race juive. Mais il li'y a pas une seule race de mortels,* grecs ou barbares ou de quelque nom qu'on puisse les appeler, soit des peuplades Scythes qui habitent leurs chars errants, soit des tribus nomades qui n'ont point de demeures fixes, soit des peuples pasteurs qui vivent sous la tente, il n'en est pas une au sein de laquelle des prières et des actions de grâces ne soient adressées au Père et Créateur de toutes choses, au nom du crucifié Jésus. ^ »

Si Justin n'eut pas dit vrai, Tryphon n eut pas manqué de lui faire toucher du doigt son erreur.

Soixante ans après Justin, Tertullien est plus explicite encore.

« Les rameaux de la race des Gétules, dit-il, les nombreux

(1) In Hispaniam Paulus alienigenarum portatus est navibus. (S. Jérôme, Isaios, ch. II.)

(2) '0 p.£v y«p TKXvko^ xal £7ït Tr\v lc7îraviav a(pt>tv£iT«t. (S. Epiphane : Contre les hérétiques^ xxvn, 6.)

(3) Torepov pévrot xat r-/î; IraXîa; eTTcS-Pi, xal £tç rà; InoLviccq açixero (Théodoret : In psalm., cxvi, 1.)

(4) Dans le monde connu alors et ouvert aux voyages, ainsi l'entendait S. Justin.

(5) s. Justin : Dialogue avec Tryphon le juif, Patroiogie grecque, t. vi, coi. 748-749.

Les captifs s'élancèrent par les portes dont les serrures s'ouvrirent spontanément. (P. 37.)

RETOUR AU BERC.

LA SOURCE PURE. lf>

pays habités parles Maures, toutes les contrées des Espagnes, les diverses nations des Gaules : la Bretagne inaccessible aux Romains mais soumise au Christ, la multitude des Sarmates, des Daces. des Germains, des Scythes, les nations les plus reculées, les provinces et les îles dont le nom même nous est inconnu, adorent le crucifié.^ »

Mais, avant Tertullien, Irénée, le grand évêque des Gaules, successeur de l'illustre Pothin sur le siège de Lugdunum, a écrit ce témoignage :

« Au milieu de la diversité des idiomes qui se partagent le monde, la tradition chrétienne a conservé son unité. Les églises qui ont été fondées en Germanie n ont pas une croyance ni une tradition différentes de celles qui existent chez les Ibères, de celles qui existent chez les Celtes, de celles qui existent en Orient, de celles qui existent en Egypte de celles qui existent en Lyûie, de celles qui existent en Italie, le centre du monde. ^ »

Nos pays ont donc reçu le don de la foi de la main même des apôtres et l'Espagne a été une des premières à s'éclairer aux purs rayons de ce primitif et sacré flambeau.^

Mais quoi! n'avons-nous pas encore des témoignages

(1) Tertullien : Contre les juifs ^ ch. vi, Patrol. gp., t. ti, col. 610.

(2j s. Irénée : Contre les héi'étiques ^ I. i, ch. xv, Patrol. gr,, t. vu,

(3) La question de rapostolicitô des Eglises de Gaule est toujours à l'étude aujourd hui et le très savant abbé Duchêne a, par ses travaux archéologiques, commencé à jeter beaucoup de lumièr<^ en cet obscur sujet. Nous n'avons pas la prétention de nous ranger dun côté ou de l'autre de la question. Toutefois, nous citerons ici encore et en dehors de notre récit, Ôlus textes au moins singuliers en faveur de l'apostolictté, et curieux.

Un manuscrit syriaque du VI* ou du VII* siècle, trouvé vers 1840 au monastère de Scétô et apporte à Londres, puis traduit et publié six ans après, contient les I gnes suivantes :

* Rome et toute 1 Italie, 1 Espagne, la Grande-Bretagne et la Gaule, avec les autres contrées voisines, vireot sétenlre sur elles la main saceriotale des a[>ôtres, B(>U8 la direction de Simon Céphas, qui, en quittant Antioche, alla instruire el diriger i'iiglise qu'il éditia à Rome et chez les peuples vois-ns. (Angelo Mal, Ecri-

plus formels du passage de Paul parmi nous? n'avons-nous pas son témoignage écrit lui-même?

« Je désû'e depuis plusieurs armées aller vous voir, écrit-il aux fidèles de l'Eglise de Rome, et j espère réaliser mon projet lorsque je ferai le vojage d'Espagne. Je vous visiterai donc en passant, afin qu'après avoir un peu joui de votre présence, vous me conduisiez dans ce pays là. Maintenant, je m'en vais à Jérusalem porler aux saints quelques secours. Lors donc que je me serai acquitté de ce devoir, et que je leur aurai distribué ces secours, je passerai par chez vous en m'en allant en Espagne.^ »

Mais, de plus, il exista jadis un temple, aujourd'hui détruit sans doute, et que Néron avait construit en Lusitanie à Marcussia, et c'est le plus farouche ennemi de notre foi qui se charge de l'attester aux siècles par le témoignage même de l'airain et de la pierre.

vains anciens, t. x; Canons et doctrine des apôfres^ p. 7; Pairoï. gr.^ t. xxiv, col, &^1, not. 47.)

Le cardinal Mat avait déjà connaissance de ce monument, d'après un vieux manuscrit du Vatican et, lors de la découverte de cet écrit ancien en Nitrie, il s écria : • Ma joie tst grande de voir un texte syriaque du VI« siècle appuyer un manuscrit du Xlli* siècle. Son autorité s'augmente avec l'âge. »»

D'autre part, nous trouvons dans le grand historien Théodoret, ces paroles significatives et surprenantes pour beaucoup, car eJlts donnent au texte des épUres de S Paul, une extension vraiment imprévue. On sait que S. Paul écrivit des lettres aux Galates. Que faut-il entendre par Galates et Galatie?

M Par Galatie, dit Théodoret, il faut entendre la Gaule ainsi nommée par l'antiquité et même par les païens de nos jours. » (Theodoreti Cjr. interpret. Epist. Il ad Thimoth.^ ch. iv, 10; Patrol. gr,^ t. Lxxxii, col. 853.)

Tous les écrivains ecclésiastiques orientaux de ces époques expliquent ainsi cette leçon du nouveau Testament et avertissent qu'on ne doit pas confondre ainsi avec les Gaulois une de leurs colonies, ce ies des Galates de l'Asie-Mineure.

C'est pour cette raison et d'après ces autorités, que tous les martyrologes, les monuments de l'antiquité grecque et latine et les traditions des Gaules, proclament Tapostolicité des Eglis«s gauloises. Il appartient à la critique éc airée et aux découvertes modernes, de juger en dernier ressort la question sans parti pris.

(1) S. Paul : Epiire aux Romains^ ch. xv, 23, 24, 25, 28.

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