Age quod agis
Point d'œuvres exigeant la résidence continuelle : les fonctions de curé ne nous vont pas. A plus forte raison, aucune des œuvres où les pauvres reçoivent les secours de miséricorde corporelle. Si saint Alphonse nous a serré la bride même pour les entreprises corporelles, il n'a pas manqué de nous défendre davantage encore les fonctions plus relevées, comme les stations quadragésimales, les occupations scientifiques, l'éducation de la jeunesse et même la direction des séminaires, malgré notre dévouement au clergé. Il ne nous laisse qu'un genre de travaux : les missions ou leurs équivalents.
Nous sommes dans le sens le plus rigoureux du mot, des Rédemptoristes, c'est-à-dire des hommes consacrés à la reproduction partielle de la grande révolution opérée dans les âmes par Jésus-Christ, et obligés d'accomplir cette révolution sainte par des moyens analogues à ceux qu'employèrent les apôtres. Ainsi le travail strictement apostolique, voilà notre genre, notre unique genre.
Malgré sa simplicité, il renferme plusieurs fonctions. Pour nous la première et la principale, ce sont les missions. Nous sommes avant tout et partout des missionnaires. Quelques mots sur la loi de préférence à accorder au travail des missions, et sur la manière de missionner.
Les missions populaires; chez nous, l'emportent tellement sur les autres travaux que ce sont elles qui fixent le choix de nos fondations. Nos maisons doivent être situées de façon que l'entourage n'empêche pas les missions. Nous n'aimons donc pas les positions où les Pères, retenus à la maison par un labeur excessif, ne pourraient pas donner et préparer leur nombre régulier de missions, à moins que ce travail sédentaire ne soit équivalent à une mission continuelle, ce qui arrive quelquefois, vu le nombre et la nature des confessions; mais c'est moins fréquent qu'on ne le dit. Nous aimons encore moins les positions où, à cause des influences du monde, nos religieux seraient particulièrement exposés à perdre l'esprit propre à des
missionnaires populaires. Les régions où il y a beaucoup de missions à prêcher, les localités où nous avons peu d'empêchements et peu de distractions nuisibles à notre œuvre principale, voilà notre théâtre naturel '.
L'intérêt des missions ne guide pas seulement le choix des fondations, il doit régler aussi les travaux secondaires. Nos constitutions nous déterminent pour nos propres églises une mesure d'occupations fixée par la prudence et par le zèle. Au delà de cette mesure, ni chez nous ni ailleurs, nous ne devons accepter ce qui empêcherait notre ministère principal.
Enfin, saint Alphonse veut que le missionnaire ait, chaque année, le repos d'esprit et de corps nécessaire pour pouvoir ensuite retourner à la lutte avec ample provision de forces physiques et morales. Tant il attache d'importance à cette grande œuvre qu'il appelle la Rédemption continuée ! Aussi a-t-il tout combiné pour rendre nos missions solides et parfaites.
Quelques mots pour tracer l'idéal que le Saint nous a laissé dans nos Règles.
Une mission, d'après lui, n'est pas une simple bataille contre le péché, c'est une vraie conquête commencée par le combat, couronnée par la victoire, consommée par l'organisation. Il ne s'agit pas seulement d'attaquer Babylone, il faut la renverser, la raser et, sur ses ruines, bâtir solidement Jérusalem. Pour atteindre ce but, il y a quatre grandes séries de moyens qui sont : les stimulants naturels et surnaturels, la mission proprement dite, le renouvellement des corporations influentes, les garanties de persévérance.
Pour stimuler, on emploiera les invitations, les visites, l'influence des enfants, les grandes scènes religieuses et surtout la prière, qui doit dans nos missions se faire pu-
l. Ne minus distracti et impediti. î 11 ï spiritui acquirendo incumbant qui tantopere necessarius est operariis evangelicis et ad excolendum populum magis derelictum (Keg. et Const., p. I, De fine Instituti).
L'ESPRIT DE SAINT ALPHONSE ET DES RÉDEMl'TORISTES. 23
bliquement, abondamment, et circuler partout comme un fleuve de vie.
La mission proprement dite comprend les prédications et les confessions. Les prédications sont organisées de façon à saisir l'esprit et le cœur. Il y a un catéchisme pour le peuple, un catéchisme pour les enfants, des méditations, des examens de conscience, et enfin de grands sermons sur les vérités du salut. Quant aux confessions, elles sont une de nos occupations favorites. Pour attaquer le grand abus du sacrilège nos missionnaires, autant que possible, confessent seuls.
A côté de cette double batterie dirigée contre la masse, Alphonse en a plusieurs pour attaquer les corporations influentes. Il faut durant la mission convertir, perfectionner les associations, les communautés, le clergé.
Enfin, viennent les garanties de persévérance, c'est-àdire la vie dévote ou l'initiation de tout le peuple à la vie chrétienne par l'emploi des grands moyens de salut; puis le renouvellement de la mission qui a lieu quelques mois après la mission proprement dite.
Ce système admirable serait tout-puissant, si les circonstances permettaient toujours de l'appliquer.
Il est temps de parler de nos travaux secondaires. Hors de chez nous, ce sont les œuvres équivalentes des missions : retraites, neuvaines, octaves et autres œuvres de ce genre. Pour qu'elles nous conviennent d'abord, elles doivent ne pas empêcher les missions. Ensuite, il faut que nous puissions y travailler en missionnaires, c'est-à-dire , prêcher apostoliquement les vérités qui font qu'on se confesse, et prêcher suffisamment pour qu'il puisse y avoir des confessions, des conversions. Si ces conditions manquent, de telles œuvres ne conviennent point à l'esprit de notre Institut.
Dans nos églises, nous avons aussi des travaux : ils sont non seulement permis, mais prescrits. Nos fonctions s'y réduisent à la prédication, à la confession et à la di-
24 INTRODUCTION DE l'aITEUR.
rection de certaines associations chrétiennes. Pour être conforme à notre esprit, cette besogne domestique est soumise à plusieurs clauses sévères.
Première : elle ne doit jamais donner lieu à une préférence pour les personnes cultivées au détriment des pauvres gens; ce serait un scandale.
Deuxième : comme les autres travaux secondaires, elle doit être réglée de manière à ne pas entraver le cours naturel des missions.
Troisième : elle demande à être tout imprégnée de Rédemption, si je puis ainsi parler; c'est-à-dire qu'on doit toujours y sentir l'âme du Rédemptoriste qui veut remuer, convertir, perfectionner.
Le devoir des Rédemptoristes est d'être simples et pratiques en chaire, charitables au confessionnal.
Voulant faire de ses fils de vrais missionnaires, saint Alphonse leur donne la méthode à suivre dans leurs principales fonctions; il leur trace les trois devoirs les plus importants de leur apostolat.
Le premier est de prêcher simplement. En voici les motifs.
D'abord Jésus-Christ et les apôtres ont été simples dans leurs discours. Saint Paul nous dit même que ce fut un dessein arrêté de la divine Sagesse d'opérer la Rédemption par une prédication tellement simple qu'elle paraissait Une folie aux mondains. Cette raison tirée de la Rédemption est décisive pour les Rédemptoristes.
Ensuite, nous devons tenir compte des pauvres gens, et d'eux plus que des autres. Ils assistent toujours à nos sermons ; prêcher de manière à n'être pas compris serait
une faute directement opposée à notre esprit. Un Rédemptoriste relevé dans sa prédication équivaut à un Chartreux vagabond et à un Trappiste bavard. Aussi ceux qui ont ce défaut ou bien s'en corrigent ou bien nous quittent; dans ce dernier cas, c'est Jésus-Christ qui les chasse.
Enfin, la prédication simple est la seule qui plaise aux gens cultivés quand ils viennent à l'église pour le but que se propose un missionnaire. Celui qui fait profession d'être apostolique en usant du ton relevé impopulaire se montre un insensé; il blesse le sens commun de ses auditeurs, leur sens chrétien et leur sens artistique.
L'imitation de Jésus-Christ, l'amour des pauvres et le respect du bon sens, voilà le triple motif pour lequel saint Alphonse veut que nous prêchions simplement. Il le veut jusqu'à menacer de son courroux celui qui désobéit en ce point; il le veut jusqu'à confiner les opiniâtres à la maison, jusqu'à congédier les incorrigibles et à refuser les postulants qui ont la démangeaison des beaux discours ; il le veut jusqu'à en charger la conscience des supérieurs ; il le veut toujours et partout, nous commandant de descendre au-dessous du niveau ordinaire quand l'auditoire est plus grossier, mais ne permettant jamais de monter au-dessus.
Quelle est donc cette simplicité que le Saint chérit et protège comme la prunelle de son œil ? Ce n'est pas la triviale négligence des parleurs sans forme ni fond. C'est la belle rhétorique populaire. N'admettre pour fond que des idées du catéchisme, par conséquent être toujours solide ; disposer ses matériaux avec un ordre parfaitement saisissable; développer par des arguments accessibles aux plus simples ; employer des phrases courtes et claires; exposer le sujet de telle sorte qu'à n'importe quel moment l'auditeur qui arrive saisisse tout de suite le fil du sermon; prendre les mots dans le vocabulaire commun à tout le monde, mais choisir le terme le plus frappant et le plus imagé; débiter ce beau discours sur un
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ton vif, ingénieux, familier et varié, et, soit dans la composition, soit dans le débit, proscrire impitoyablement tout ce qui n'est pas de nature à être nécessairement compris : voilà la simplicité telle que la prescrit saint Alphonse et telle, j'imagine, que la pratiquait Démosthène.
A ce premier devoir s'en adjoint un autre : être pratique. On pourrait être parfaitement simple, sans être utile. Consacrer, par exemple, toute une mission à expliquer avec une lucidité incomparable le Symbole, rien que le Symbole, ce serait simple et chrétien ; mais la réforme des mœurs n'y trouverait pas son compte. Aussi le saint docteur ajoute : Soyez pratiques. Vous le serez si, non contents d'exposer la partie morale de la religion, vous ne vous servez du dogme qu'en faveur de la conduite ; si vous complétez chaque vérité enseignée par une puissante application à votre auditoire. Un missionnaire pratique arrive à faire à ses auditeurs la description complète de ce qu'ils sont et de ce qu'ils doivent être.
Troisième devoir : bien confesser. Quelque salutaire que puisse paraître un cours de prédication, il n'en resterait qu'un stérile souvenir, si les âmes n'allaient pas jusqu'à la réconciliation avec Dieu. Aussi saint Alphonse a-t-il soin de dire : Confessez, et confessez bien ! Selon lui, le ministère du confessionnal doit être, pour le Rédemptoriste, le ministère de prédilection. C'est au zèle pour le saint tribunal qu'il reconnaît les vrais enfants de l'Institut. Il veut que dans les missions, nous soyons autant que possible les confesseurs uniques afin de réparer et d'éviter les sacrilèges. Il n'a rien négligé pour que nous soyons des confesseurs parfaits. Il considère chaque confession comme une scène où il y a accueil bienveillant de la pari du confesseur, connaissance consciencieuse de la cause, remontrance paternelle, indication habile des moyens, excitation sérieuse à la contrition, sentence juste et charitable, congé encourageant. Il veut qu'auprès de ses fils tous les fidèles, justes et pécheurs, soient assurés de trou-
ver l'entière intégrité d'un juge, l'habileté consommée d'un médecin, l'impitoyable charité d'un chirurgien qui ampute les occasions et porte le feu et le fer dans les ulcères gangreneux de la rechute, la lumière d'un docteur fidèle à rester dans le milieu de la vraie morale, et, enfin, l'inépuisable bonté d'un père.
Le missionnaire qui se fera le disciple fidèle d'Alphonse sera un confesseur accompli; il réconciliera avec Dieu des milliers d'âmes que sa parole évangélique aura éclairées, remuées et converties.
Être missionnaire ne suffit pas, car saint Paul dit : Si je n'ai pas la charité, je ne suis rien '. Alphonse a dû songer à la sanctification personnelle de ses sujets; il n'a eu garde de l'oublier.
La principale fin des Rédemptoristes est la sanctification personnelle.
Quelque sublime que soit l'œuvre de la Rédemption, le Rédemptoriste est Rédemptoriste avant tout pour luimême. Si la conversion d'un pays devait compromettre son salut et sa persévérance, Alphonse lui ordonne de renoncer à l'apostolat pour songer à son âme.
Du reste, la préoccupation des intérêts personnels, loin de nuire à l'apostolat, ne fait qu'en garantir le vrai succès; c'est ainsi que raisonne Alphonse, il a introduit dans son Institut, à côté du courant de zèle qui le rend essentiellement actif, laborieux, entreprenant, un autre courant que j'appellerais volontiers le courant de la vie de couvent.
La présence de ces deux éléments donne à la Congrégation du Très-Saint-Rédempteur un cachet particulier :