PREMIER ENTRETIEN
JE SUIS UN ÊTRE DÉTOURNÉ DE SA FIN : JE DOIS DONC Y REVENIR SANS CESSE.
Qu'est-ce qu'un être détourné de sa fin? C'est une lampe qui n'éclaire pas, un foyer qui ne chauffe pas, une viande qui ne fortifie pas, un pain qui ne nourrit pas, un serviteur qui ne sert pas, un prédicateur qui ne prêche pas, un soldat qui ne défend pas son pays, un catholique qui n'aime pas l'Église.
Ai-je le malheur d'appartenir à la catégorie de ces créatures qui ne sont plus ce qu'elles doivent être, qui ne font plus ce qu'elles doivent faire? Hélas! oui : semblable à un astre égaré, je ne vais plus à ma fin.
Quelle est ma fin? Celle d'un enfant qui a Dieu pour Père.
Quelle est la fin d'un enfant? L'enfant doit hériter de son père, et il doit aimer son père. Si, dédaignant l'héritage, il s'en va au loin, le père est affligé. Si, ne songeant
i°2 LE RETOUR CONTINUEL A DIEU.
qu'à cet héritage, il travaille jour et nuit pour l'augmenter mais sans un grain d'amour filial dans l'âme, le cœur paternel souffre plus encore.
Or, Dieu est mon père; il m'a créé pour deux choses : pour que, sauvant mon âme, j'aille en paradis hériter de son bien ; pour que, dès cette vie, je l'aime de tout mon cœur. Son amour et mon salut, voilà donc ma fin ! Si, par impossible, je me sauvais sans aimer Dieu, ou si j'aimais Dieu sans me sauver, le Seigneur ne me reconnaîtrait plus pour son enfant.
Hélas! par un étrange malheur, je suis naturellement détourné de ces deux objets de ma fin.
Je n'aime pas Dieu! Il est terrible de ne pas aimer ce qu'on doit aimer. Que penserais-je d'un citoyen qui n'aimerait pas sa patrie, d'un religieux qui n'aimerait pas son Ordre, d'un enfant qui n'aimerait pas sa mère, d'une mère qui n'aimerait pas son enfant? Ce sont des monstres! m'écrierais-je avec horreur. Eh bien ! cette monstruosité, c'est la mienne. Car, par nature, je n'aime pas Dieu, je n'aime pas Jésus- Christ qui est mort pour moi. Je suis un ingrat qui n'aime pas son bienfaiteur, un fils qui n'aime pas son père.
Si au moins je m'aimais moi-même ! Si j'aimais mon salut! Mais non. Dans l'Évangile il est dit de l'enfant prodigue qu'il désirait se repaître de la nourriture des pourceaux. C'est moi, ce sont mes goûts. La terre, les choses terrestres, voilà ce que j'aime; et je n'ai pas de goût pour le ciel, pas de goût pour mon vrai bonheur, pas de goût pour mon âme, pas de goût pour mon Dieu
Je suis donc un être dévoyé, puisque je ne vais plus à ma double fin; plus dévoyé que le soldat sans âme pour son pays et pour son propre honneur, que le fils sans cœur pour ses parents, que le père sans affection pour sa famille.
Cependant tout dévoyé que je suis, j'ai en moi quelque chose qui me rend possible le retour à ma fin. J'ai la foi,
j'ai la volonté, j'ai la grâce. Je puis, si je le veux, retourner mon âme vers son véritable bien, qui est le salut, vers le véritable amour, qui est l'amour de Dieu.
Si je le puis, je le dois ; et c'est mon obligation la plus sacrée. Oui, la seule vraie occupation de ma vie doit être de ramener mon âme à son salut et à l'amour. Et il faut que cette occupation soit continuelle, parce que continuel est le retour de mon être aux choses de la terre et à l'amour de soi.
Plaçons ici une remarque. Souvent, dans cette retraite, on retrouvera la distinction entre le salut et l'amour; non pas, à Dieu ne plaise ! que nous regardions le salut comme possible sans l'amour divin à un certain degré, puisque le précepte de la charité est le plus grand de tous; mais, conformément à la parole de Notre-Seigneur i Je ne vous appellerai plus serviteurs, mais je vous ai appelés amis ', les uns, dans l'affaire de leur salut, songent plutôt à la récompense, les autres sont plus occupés de l'amour de leur Dieu. C'est pour favoriser ces deux sentiments à la fois, et pour donner à l'espérance et à la charité leur juste place, que l'on a si fréquemment, dans ce travail, juxtaposé ces deux idées : salut de l'âme, amour de Dieu.