‹ Le retour continuel a DieuChapitre 18 sur 146 · TROISIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

TROISIÈME ENTRETIEN

JE NE DOIS JAMAIS OUBLIER QUE, MEME EN ÉTAT DE GRACE, ON PEUT ÊTRE EN ÉTAT DE MAUVAISE VOLONTÉ.

Dans l'état de péché on rencontre souvent la volonté mauvaise. Chaque fois qu'un pécheur s'opiniâtre à rester dans le mal, ou qu'il ne veut pas renoncer à l'occasion, à la cause du péché, ou qu'il remet à plus tard sa conversion, il a le malheur d'être mauvais, non seulement dans ses actes, mais jusque dans le fond même de sa volonté. Chez lui plus rien ni pour son salut, ni pour l'amour de son Dieu; plus rien, pas même le commencement du bon et vrai désir. Il y a bien encore peut-être la velléité, mais pas la volonté. Il dit : Je voudrais! Il ne dit pas : Je veux !

J'ose espérer que cet état n'est pas le mien. Mais, par malheur, il y a une autre manière d'être homme de mauvaise volonté. Voyons en quoi elle consiste.

Les hommes qui se trouvent à la fois en état de grâce et en état de mauvaise volonté sont les tièdes absolument insensibles.

La tiédeur en général est le mélange du froid et du

chaud, c'est-à-dire le mélange du bien et du mal dans une âme.

Il y a trois sortes de tiédeur. La première est la tiédeur de sentiment. Elle existe quand l'àme, d'ailleurs bien disposée dans la partie supérieure, ne l'est pas dans la partie inférieure : quand, par exemple, elle prie de son mieux, mais avec dégoût et sécheresse. Cette tiédeur fait plus de bien que de mal.

La deuxième tiédeur est la tiédeur de fragilité, qui consiste en ce que l'âme, malgré sa volonté générale de ne pas pécher, se laisse aller par accident à des fautes vénielles peu ou point délibérées, et aussitôt rejetées que commises. Cette tiédeur est peu dangereuse, souvent elle ne l'est pas du tout.

La troisième tiédeur est la tiédeur de volonté. L'âme tiède de cette manière a deux vouloirs opposés : l'un bon, l'autre mauvais; l'un chaud, l'autre froid. D'un côté, elle veut le salut, et c'est pourquoi elle évite les péchés mortels évidents; d'un autre côté, elle ne veut pas les exigences de l'amour de Dieu, elle veut au contraire les aisances d'une vie libre et facile ; et c'est pourquoi elle se permet des péchés véniels délibérés. Un religieux, par exemple, a horreur de manquer gravement à son vœu de pauvreté; mais il ne 'recherche pas une pauvreté suffisamment stricte, et il viole cette vertu en matière légère ; cet homme n'est ni chaud ni froid pour le bon Dieu. Il est tiède.

La tiédeur de volonté peut être combattue ou non combattue. Elle est combattue, quand celui qui se permet ainsi des péchés véniels tâche de se corriger. Elle est non combattue, quand l'âme supporte cet état de choses sans aucun effort pour s'amender. Et cela arrive de deux manières : ou bien^ar résistance ou bien par négligence vraiment coupable. Par résistance, quand on ne veut pas absolument renoncer à telle ou telle faute : quand, par exemple, on refuse de sacrifier une rancune, ou de renoncera une affection, ou de se priver d'un avantage contraire à la charité. Par négli-

gence coupable, lorsque sans refuser formellement de se mortifier, on omet de le faire parce qu'on ne se donne pas même la peine d'y penser ; quand on se permet sans scrupule des manquements à la Règle, des sensualités à table, des lâchetés durant les exercices de piété, des petites fautes contre la charité, et autres libertés de ce genre.

Or, quand il y a tiédeur non combattue, par le fait même il y a dans l'âme mauvaise volonté, non pas totale, mais partielle; c'est-à-dire que la volonté dit à Dieu : Sur tel ou tel point je ne veux pas cesser de vous déplaire.

Cela étant, il y a deux réflexions très graves que je dois souvent me rappeler. Premièrement, quand une âme est appelée à la perfection, il suffit qu'il y ait en elle volonté vraiment mauvaise sur un seul point même léger, pour qu'il se produise, relativement à cette âme, un phénomène étrange et funeste. Ce phénomène est ce que Ion pourrait appeler la stérilisation de la religion. Le propre de notre religion est la miséricorde : c'est la grâce promise à la prière, c'est l'efficacité attachée aux sacrements, c'est le salut promis au culte de Marie, c'est en un mot le secours et le salut procurés aux hommes. Or, si appelé à la perfection je suis tiède, tout change. Il suffirait que j'eusse dans le cœur une petite jolousie : si je la nourris, si je m'obstine à ne pas la combattre, si je la néglige d'une manière coupable en ne l'accusant pas même à confesse, ou en l'accusant sans bon propos, dès lors ma pauvre âme est arrêtée. Mes prières, les sacrements, ma dévotion à Marie, tout cela demeurera stérile ou presque stérile, jusqu'à ce que je me décide à diriger ma religion contre ma passion, au lieu de vouloir concilier cette religion avec le péché.

Voilà la première réflexion; voici la seconde. C'est que, si l'on y regarde de près, il y a peu d'âmes qui soient entièrement exemptes de cette mauvaise volonté dont nous parlons. Oui, il y en a peu qui poursuivent toutes leurs fautes vénielles sans en épargner une seule. Il y en a peu qui, au moins par négligence coupable, ne laissent pas croupir dans

leur existence quelques fautes avec lesquelles elles ont conclu la paix, ne fût-ce qu'une habitude contraire au silence religieux.

Et voilà ce qui explique un fait bien conDU : le fait que pendant de longues années on se livre à la méditation, à la prière, à la fréquentation des sacrements, sans jamais avancer d'un pas, en reculant plutôt. C'est que, dans un coin de l'âme, il y a de la volonté vraiment mauvaise, c'est-à-dire de la tiédeur obstinée.

Il s'agit donc pour moi d'entrer dans une voie où je sois sûr d'arriver à l'exemption totale de cette riiauvaise volonté. Cette voie, c'est celle du retour continuel à Dieu. Car quand une àme pratique loyalement ce retour salutaire, non seulement elle se délivre des fautes qu'elle voit, mais encore elle découvre et corrige petit à petit les mauvaises dispositions qu'elle ne voyait pas.

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