‹ Le retour continuel a DieuChapitre 19 sur 146 · QUATRIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

QUATRIÈME ENTRETIEN

LA MEILLEURE MANIÈRE DE PRATIQUER LE RETOUR CONTINUEL A DIEU, C'EST DE POURSUIVRE CONSTAMMENT LA VRAIE PÉNI- TENCE ET LA VRAIE ORAISON.

La vraie pénitence est celle qui se règle sur la fin de lliomme. C'est dire qu'elle est par-dessus tout préoccupée du salut et de l'amour de Dieu. Le véritable pénitent, quand il se confesse, soit sacramentellement au prêtre, soit spirituellement à Dieu, s'attaque à tout ce qui peut compromettre directement son salut, à tous les péchés graves et à tous les dangers de péché grave. Il va plus loin : il s'en prend aussi à tout ce qui est contraire à l'amour de Dieu. C'est pourquoi, il ne dit pas, comme tant d'autres : « Puis-

qu'en ceci et en cela il n'y a que péché léger, ce n'est pas la peine de tant s'en occuper. » Au contraire, il se dit : « Le péché véniel cause de la peine à Dieu, conduit au péché mortel ; donc il faut que je le poursuive dans la pénitence, et soigneusement. »

Tout autre est la pénitence fausse ou sacrilège. Ne nous y arrêtons pas; parlons plutôt de ce qu'on pourrait appeler la demi-pénitence. Qu'est-ce que cette demi-pénitence ? C'est celle par laquelle on se confesse sans une sérieuse préoccupation du salut éternel et de l'amour divin, simplement parce qu'il faut se confesser, ou pour se procurer une certaine tranquillité de conscience. Le propre de cette pénitence est de produire des confessions de routine, et surtout d'épargner plus ou moins les péchés véniels. Les demi-pénitents apportent au confesseur habituellement les mêmes fautes et toujours sur le même ton. Jamais ou presque jamais ils n'attaquent sérieusement une mauvaise habitude. Aussi pourrait-on se confesser vingt ans de cette manière sans extirper un seul péché véniel.

En parlant ainsi contre la demi-pénitence, je ne prétends pas la confondre avec la pénitence d'attrition, laquelle est bonne et salutaire. La demi-pénitence porte, non pas sur la nature de la contrition, mais sur Yextension que l'on donne à Vaveu, au repentir, et au bon propos; et on l'appelle demi-pénitence parce que, répétons-le, elle a pour caractère propre d'épargner une partie du péché et une partie de la mauvaise volonté.

Il est clair que ce genre de pénitence ne peut pas s'appeler un retour à Dieu ; en tout cas, ce retour demeure fort insuffisant. Il est clair aussi que la vraie pénitence, celle qui poursuit le péché sans réserve et comme ennemi du salut et de l'amour de Dieu, est par sa nature même une excellente manière de revenir au Seigneur après l'avoir quitté.

Si donc je prétends être de ceux qui pratiquent le retour continuel à Dieu, je dois de toute nécessité adopter pour

premier et principal devoir la vraie confession, tant spirituelle que sacramentelle.

Mais pourquoi y ajouter la vraie oraison? Et d'abord qu'est-ce que l'oraison, et qu'est-ce que l'oraison vraie?

L'oraison n'est pas autre chose que l'application de Pâme aux choses de Dieu. Quand même je réciterais des chapelets durant tout le jour, si je les dis sans penser à rien, il n'y a pas oraison, parce que l'esprit et le cœur y manquent. Quand même au contraire mes occupations ne me permettraient presque aucune prière vocale, si je me porte vers Dieu par la pensée, il y a oraison. L'oraison est donc la partie intérieure et principale de la religion ; c'est pour ce motif qu'on a donné par excellence le nom d'oraison aux exercices qui sont purement intérieurs et où l'âme seule agit.

Or, il y a une oraison qui est plus ou moins fausse, comme il y en a une qui est essentiellement vraie. L'oraison plus ou moins fausse est un entretien que l'âme veut avoir avec Dieu pour son propre agrément naturel. C'est celle des personnes qui, dans leur piété, ne cherchent que le plaisir ou la vanité. L'oraison vraie est celle qui, comme la vraie pénitence, s'occupe de la fin de f homme, c'est-à-dire du salut et de l'amour de Dieu. Si, quand je me mets en oraison, je me dis : « Voyons! je veux parler à mon Dieu de ma mort et de mon jugement, parce que je veux me sauver! » ou bien si je dis : « Parlons à Jésus-Christ de sa sainte Passion, afin d'arriver à l'aimer! » mon oraison est véritable.

Cela étant bien compris, je dois comprendre aussi pourquoi, dans la pratique du retour à Dieu, on ajoute la vraie oraison à la vraie pénitence.

Expliquons cette vérité par une comparaison. Je suppose qu'un enfant habite bien loin de ses parents. Quand il a eu le malheur de les offenser en leur écrivant une lettre injurieuse, pour leur rester uni il doit évidemment leur demander pardon : c'est le retour du repentir. Mais s'il

s'arrêtait là, et s'il n'avait avec ses bons parents d'autres relations que celles qui consistent à faire des excuses après des fautes commises, ce serait à coup sûr fort insuffisant. Il faut donc qu'aux lettres d'excuses il en ajoute d'autres qui n'aient d'autre Lut que d'entretenir l'affection filiale. Celles-ci pourraient s'appeler, non plus le retour du repentir, mais le retour du cœur.

Ainsi en est-il de nos rapports avec Dieu. Comme nous l'offensons à chaque instant, le retour de la vraie pénitence doit être une de nos principales occupations. Mais comme on doit offrir à Dieu autre chose que des demandes de pardon, à ce retour de la pénitence il faut joindre celui de l'oraison.

Cela est d'autant plus vrai que sans l'oraison la parfaite pénitence devient impossible, comme aussi sans la pénitence la parfaite oraison est impraticable.

Oui, si jamais je n'applique, par le moyen de l'oraison, mon cœur à Dieu et à mon salut, jamais non plus je n'arriverai à pleurer le péché pour Dieu et à cause de mon salut. Et réciproquement, si par défaut de vraie pénitence je conserve en moi de la mauvaise volonté par rapport à quelque péché, l'entretien démon âme avec Dieu dans l'oraison ne me sera plus guère possible; car lorsqu'on est brouillé, on ne se parle pas.

La pénitence et l'oraison sont donc toutes les deux nécessaires pour constituer le vrai retour à Dieu. Mais suffisent-elles, et ne faut-il pas autre chose encore? Sans doute, pour être vraiment à Dieu il y a une foule d'autres devoirs à accomplir ; néanmoins, dès qu'une àme s'applique à renier toutes ses fautes et à offrir à Dieu, dans la vraie oraison, les vrais hommages d'un cœur fidèle, elle peut se tenir en repos; car sa pénitence d'une part et son oraison de l'autre l'inclineront de plus en plus à éviter le mal et à faire le bien.

Ma voie est donc toute tracée. Si je veux vraiment revenir sans cesse à Dieu, la pénitence et l'oraison s'offrent à moi; je n'ai qu'à les pratiquer fidèlement.

Les pratiquer fidèlement, c'est trop dire; car être véritablement pénitent et homme d'oraison ne paraît pas chose facile. Ce n'est que petit à petit et après beaucoup de temps qu'on parvient à la perfection de ces deux vertus. Par conséquent, si je fais consister mon retour à Dieu dans cette perfection, je me le rends impossible. Aussi ai-je eu soin de me dire au commencement de mon entretien que ce n'est pas la pratique, mais la poursuite constante de ces deux biens qui constitue précisément l'objet immédiat de ma résolution.

C'est maintenant bien clair pour moi. Je dois continuellement retourner à Dieu; et pour opérer ce retour, il faut et il suffit que je m'efforce de me confesser de mieux en mieux et de faire de mieux en mieux oraison.

Que Jésus et Marie m'aident dans l'accomplissement de ce double devoir! Ainsi soit-il!

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