DOUZIÈME ENTRETIEN
l'eucharistie et le sacré-coeur.
Faut-il, pour faire comprendre les œuvres de Jésus- Christ, revenir aux fables étranges et incroyables? Je le ferai, puisque ce bon Maître a poussé jusqu'au delà de toute imagination l'amour et le désir de l'amour.
La pauvre mère, dont j'ai lu plus haut la désolante histoire, ne put pas endurer longtemps le tourment de se voir refuser l'affection de son fils. Nouvelle invention de l'amour
maternel ! S'étant laissé dire que chez les peuples sauvages des mères donnent à leurs enfants de leur propre chair en nourriture, elle se fit une plaie sanglante, apprêta pour son fils le repas mystérieux : Maintenant, dit-elle, j'espère que tu ne pourras plus résister, et qu'à la vue de l'excès de mon amour, tu m'aimeras, n'est-ce pas? Oh ! je t'en conjure, par pitié pour moi!
L'enfant, un instant stupéfait et interdit, donna à sa pauvre mère un sourire qui la fit tressaillir de bonheur. Mais ce fut tout : un moment après, il était retombé dans sa mortelle indifférence.
0 Jésus, de tels récits ne sont-ils pas inconvenants quand on parle de vous? Non, puisqu'ils nous rappellent la réalité, l'incroyable réalité de ce que vous avez accompli. L'amour pousse à l'union : c'est pour cette raison qu'un père aime à serrer son fils dans ses bras. Vous avez inventé l'Eucharistie, qui est bien le sacrement de l'union consommée. Oui, l'Eucharistie est l'union : c'est l'union de la cohabitation constante de Jésus avec nous ; c'est l'union de Jésus se multipliant pour se faire le Dieu de tous; c'est l'union du Rédempteur reproduisant, en présence de chaque chrétien, le sacrifice du Calvaire; c'est l'union de la communion-, l'union ineffable d'un Dieu se donnant en nourriture pour s'identifier avec l'homme.
Voilà bien, espérons-le, le Sauveur satisfait dans son amour. Pas encore ! Aimant immensément, il désire immensément être aimé, et sous ce rapport l'Eucharistie devient l'espérance de son cœur. Oui, il compte qu'à la vue de ce prodige du cœur d'un Dieu, à la vue de leur Jésus devenu leur compagnon, redevenu leur victime de chaque jour, et allant jusqu'à se faire leur nourriture, les hommes finiront par lui dire : 0 Jésus, je vous aime!
Hélas ! il s'est trompé. Sans doute quelques âmes fidèles lui ont, dans la suite des siècles, voué leur affection; mais la masse est indifférente.
A ce spectacle Jésus-Christ se renferme dans sa tristesse
et, du fond du tabernacle, il nous crie jour et nuit : O vous tous qui passez, arrêtez-vous, et voyez s'tY est une douleur semblable à ma douleur*.
Durant dix-sept siècles, il est ainsi resté dans sa prison, brûlant d'amour, mais n'étant que bien peu aimé. Cependant un jour ce bon Maître perdit patience, si j'ose ainsi parler. C'était à Paray-le-Monial. Le tabernacle s'ouvrit : Jésus-Christ, sortant de sa prison, se montra sous une forme humaine. Il tenait dans ses mains son cœur percé d'un glaive. « Voilà, dit-il à une religieuse agenouillée à ses pieds, voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes, et qui n'en reçoit que froideur et indifférence. » Et, après s'être plaint de son sort malheureux, il ajouta : « Ce qui me fait le plus de peine, c'est de voir le peu d'amour que me portent les âmes qui me sont consacrées. » Puis il demanda, comme une aumône pour son pauvre cœur, quelque marque d'affection de ceux qui voudraient bien avoir pitié de lui.
Cette aumône, elle est toute trouvée pour moi : c'est mon continuel retour à ce bon Maître; c'est mon continuel effort pour revenir à la vraie pénitence, à la vraie oraison; c'est le renouvellement constant de ma bonne volonté; c'est l'aspiration renaissante de mon cœur vers le salut et vers l'amour pour l'amour de Dieu.
Comment refuser à Jésus-Christ cette consolation qu'il me mendie? Je le puis d'autant moins que, connaissant ma misère, il se contentera de ma part d'un progrès même lent, pourvu que toujours mon désir soit sincère et mes efforts loyaux.
O mon Dieu, je vous Iq, promets, désormais je ne vous ferai plus la peine cruelle de ne pas même songer ni à votre amour ni à mon âme ! Mon retour continuel à vous sera la vie de ma vie et la joie de votre cœur.
i. O vos oranes qui transilis per viana, attendit*; et videte si est dolor sicut dolor meus (Thren. i, 129).
0 Vierge Marie, priez pour votre pauvre enfant, afin que Jésus-Christ soit content de moi!