‹ Le retour continuel a DieuChapitre 39 sur 146 · SENS PRÉCIS DE LA RETRAITE · texte numérisé non relu

SENS PRÉCIS DE LA RETRAITE

§ i. — Pourquoi ce titre : Le retour continuel à. Dieu?

Né pécheur, je suis une créature détournée de sa fin, comme le serait un être qui, organisé pour monter, tendrait toujours à descendre*.

Pauvre enfant d'Adam et d'Eve, je suis créé pour Dieu; et, si je ne me surveille pas, au lieu d'aller à Dieu, je ne chercherai que les créatures, à commencer par moi-même, par moi que je voudrais idolâtrer.

Il faut donc, si je veux me remettre dans l'ordre, que je me détourne et que je me retourne : que jemedétourne du créé et que je me retourne vers mon Créateur

[NTBOjDUCTION. I.n

Ce retour doit être continuel, parce que continuels sont mes écarts.

Tous les hommes sont sans cesse occupés à opérer des retours de ce genre, sinon vers Dieu lui-même, au moins vers quelque bien dont ils viennent de s'écarter.

C'est ainsi que l'anthropophage lui-même, quand il a tué un homme pour le manger, sent dans son cœur un je ne sais quoi qui l'incline à être désormais plus humain.

Tant il est vrai que nous sommes tous, pauvres mortels, d'un côté sans cesse attirés vers le mal, mais d'un autre côté poussés par notre conscience vers ce qui est bon. Les personnes consacrées à Dieu ont, plus que les autres, à opérer eh elles-mêmes cette perpétuelle conversion.

Car si, d'une part, elles ont ordinairement une conduite et une volonté plus fidèles, d'autre part, le bien auquel Dieu les appelle étant plus élevé, elles s'en trouvent plus éloignées, et elles éprouvent de fortes envies de ne pas monter assez haut.

Aussi, destiné par état à une vie très parfaite, je suis par nature plus incliné à rester en dessous de ma tâche que ne le sont beaucoup de chrétiens, dont les devoirs présentent moins de difficultés.

A moi donc surtout s'applique la loi du continuel retour. Pour moi, comme pour tous les religieux, le terme de ce retour n'est autre que la loi de mon Dieu, dont je dois chaque jour vouloir de nouveau la fidèle observation. Mais cette loi divine, toujours la même pour tous quant à la substance, varie pour chaque Ordre religieux, quant au mode et à la mesure.

Tous les religieux, par exemple, doivent prier, mais les uns plus, les autres moins ; ceux-ci de telle manière, ceuxlà de telle autre, selon la variété des vocations.

Je dois donc, par mes continuels retours, chercher, dans le bien commun à tous, mon bien particulier, mon bien à moi : Dieu sans doute, toujours Dieu ; mais Dieu comme il veut être servi dans ma famille religieuse.

Ce constant retour à mon bien, je dois l'organiser; pour cela je dois me déterminer et le terme auquel il faut que je tende, et les voies que je dois suivre.

Le terme auquel il faut que je tende. Encore une fois c'est toujours Dieu et Jésus-Christ son Fils. Mais est-ce Dieu à contempler dans la solitude, ou Dieu à servir en servant le prochain? Est-ce Jésus-Christ à imiter par une vie très austère, ou Jésus-Christ à soigner dans ses membres souffrants?

Les voies que je dois suivre. Pour Dieu et pour Jésus- Christ j'ai à pratiquer la vie intérieure sans laquelle on ne peut pas être au devoir. Mais cette vie intérieure, en quoi doit-elle consister pour moi?

Pour régler comme il le faut ces deux points importants, il est opportun que je me prescrive à moi-même certaines précautions personnelles.

Que, par exemple, puisque ma Règle m'oblige à tout faire avec une intention pure, je m'impose secrètement de renouveler cette intention à tels et tels moments, pour que je sois plus sûr de n'y jamais manquer.

Tous les saints ont eu de ces lois particulières et secrètes, qui les mettaient dans l'heureuse nécessité de bien observer les règles communes à tous.

Mais si je veux m'imposer ainsi quelques saintes habitudes, elles doivent ne me singulariser en rien, ne gêner nullement mon observance régulière mais au contraire la faciliter, faire de moi une âme plus soumise, plus à son devoir d'état, plus fidèle à la vie commune que je ne le serais sans cela.

En un mot cette espèce de règlement de vie intérieure ne doit consister qu'en certaines manières de faire plus fidèlement et mieux ce qui m'est d'ailleurs prescrit à moi comme à tout autre.

Telle serait, par exemple, la loi que je m'imposerais de faire un acte de foi aussi souvent que j'aborderai les malades pour les soigner, les enfants pour les instruire, les

pécheurs pour les sauver, afin d'être parla plus sûr de reconnaître Jésus-Christ en eux.

Par où l'on voit, et ceci esta retenir soigneusement, que je dois ne rien introduire d'extraordinaire dans ma vie, mais seulement rendre plus sûr et plus certain l'accomplissement des devoirs ordinaires.

Par là et par là seulement, j'opérerai le continuel retour à mon Dieu. Car ce retour exige tant de fidélité que, si je ne m'y force pas en me fixant des moments et des modes, je ne l'effectuerai pas.

Dansle cours de ma vie religieuse, il s'offrira à moi des occasions de m'occuper de cette question du règlement spirituel.

Une occasion de ce genre se présente aujourd'hui. Plaise à Dieu que j'en profile bien ! Car c'est peut-être de la circonstance présente que dépendront ma vie, ma mort et mon éternité.

Pour en bien profiter j'ai deux choses à faire : premièrement m'assurer, pendant ces quelques jours, l'abondance des grâces de Dieu; secondement me garantir la coopération de ma volonté.

Je m'assurerai ces abondantes grâces, enjoignant à mon travail une prière presque continuelle.

Je m'assurerai la bonne volonté en suivant ces instructions mot à mot, avec une docilité entière.

§ II. — Ce que devra comporter le continuel retour à Dieu.

Parmi les choses bonnes auxquelles il faut que perpétuellement je revienne, il en est une qui ne doit pour ainsi dire cesser ni le jour ni la nuit : c'est l'amour de Dieu.

Quoi que je fasse, que je boive, que je mange, que je travaille, que je souffre, toujours je suis obligé d'aimer Dieu.

Je devrai donc organiser ma vie de telle sorte que mon âme soit sans cesse ramenée à la charité. Tel sera le premier et le principal objet de mon continuel retour.

Mais, à côté de cette première conversion toujours actuellement pratique, il en est d'autres qui, bien qu'essentielles également, ne s'imposent cependant qu'à certains moments, et en certaines circonstances.

Tel est, par exemple, le recours à la pénitence, quand on a eu le malheur de pécher.

Parmi les retours de ce genre, il y en a qui ne sont que secondaires, parce qu'ils ne s'appliquent pas à des vertus de premier ordre. Tel serait le fait de revenir à l'affabilité, après un instant de mauvaise humeur.

Mais il y en a d'autres qui sont d'une importance majeure, parce qu'ils ont pour objet un bien absolument capital.

Ceux-là sont-ils nombreux? Combien y en a-t-il? Quels sont-ils?

Il faut que je le sache, et qu'une fois renseigné, je les introduise dans ma loi intérieure, à côté de mon perpétuel retour à l'amour de Dieu.

Ils sont au nombre de six principaux. On doit retourner à la pureté, quand on est tenté ou coupable; à l'humilité, quand on sent sa personne, son moi, plus ému que d'habitude; au détachement, quand le cœur est vivement sollicité; à la piété, quand le moment des exercices spirituels est venu; à la persévérance, quand cette persévérance est en danger; à V oraison, tous les matins.

Comment mener de front toutes ces conversions ensemble ? Comment les combiner avec la continuelle conversion à la charité ? Comment éviter dans ce travail une complication insupportable? Comment le rendre simple en même temps que solide? Enfin, pour tout dire en un mot. comment organiser un si multiple retour au bien ; el comment, après l'avoir organisé, l'introduire facilement dans ma conduite, de telle sorte que je puisse dire : Maintenant je sais ce que j'ai à faire pour toujours poursuivre tous mes

INTRODUCTION. l^i

grands devoirs à la fois, sans que ma vie intérieure soi t compliquée ni surchargée?

Avec l'aide du ciel, la présente retraite, bien comprise et bien appliquée, résoudra heureusement ces questions qui m'intéressent tant ; et j'aurai désormais le bonheur d'être une âme qui, toujours en mouvement vers son Dieu, n'oublie aucune des lois essentielles qui conduisent à lui.

§ III. — Oraison sur le retour continuel en général.

Pour m'éelairer sur un devoir, pour m'exciter à le remplir, rien de tel qu'une bonne oraison.

Veux-je, par exemple, bien comprendre pourquoi et comment, en tel cas difficile, je dois pratiquer l'obéissance ? Veux-je de fait me décider à obéir ? Que j'aille à Jésus-Christ, que je le contemple, que je promette de l'aimer et de l'imiter, que j'implore sa grâce, et dès lors la victoire sera presque infailliblement remportée. De ce saint exercice je sortirai résolu, résolu à me soumettre.

Or, aujourd'hui j'ai à prendre une résolution de ce genre : celle, de travailler, dix jours durant, à m'assurer, jusqu'à la mort, un retour quotidien à Dieu et à la vertu.

Faisons donc, sur ce retour perpétuel, une sérieuse oraison préparatoire.

Pour bien faire cette oraison, je commencerai par croire fermement que Dieu, Jésus-Christ son Fils, et la sainte Vierge Marie ma Mère sont tous les trois disposés à m'écouter; et que je puis, si je le veux, m'entretenir réellement avec eux.

Après m'être ainsi mis en leur présence, je m'humilierai devant eux, mais d'une humilité confiante et filiale.

Puis, abordant la première partie de mon oraison, qui est la considération, je me mettrai en face de ces vérités:

La Providence a voulu faire de notre vie en ce monde, non pas une lutte d'un jour suivie d'un triomphe immédia-

tement complet, mais un combat de tous les jours, un travail à reprendre continuellement.

Les choses étant ainsi, notre Dieu toujours si bon ne demande pas que nous devenions parfaits en peu de temps.

Il veut de nous au moins le perpétuel effort, le perpétuel retour.

Dès qu'il voit dans un de ses enfants cette générosité patiente, il est content et il bénit.

Jésus-Christ de son côté, sachant combien nous sommes enclins au mal, supporte nos mille retours à nos mille misères, pourvu que, la millième fois comme la première, nous revenions à lui; que nous ne fassions aucun pacte avec le mal; qu'au contraire nous combattions jusqu'au plus petit péché véniel, et qu'en définitive nous fassions chaque jour un petit pas en avant.

Dans ces conditions, nous lui causons un immense plaisir, puisque chaque jour, et dix fois le jour, nous lui procurons la joie du père de l'enfant prodigue qui voit revenir son fils.

Enfin, au point de vue de notre éternité, rien n'est plus nécessaire et plus sûr que ce continuel retour dont nous parlons.

Un religieux qui s'obstinerait à rester sur place, sans jamais s'efforcer d'avancer, risquerait de se damner, quand même ses fautes habituelles et opiniâtres ne seraient que vénielles.

Au contraire une àme toujours en mouvement pour se rapprocher de Dieu et s'éloigner du mal, est sûre des bénédictions du ciel.

Protégée sera la vie, belle sera la mort, favorable sera le jugement, abrégé et adouci sera le purgatoire, magnifique enfin sera la récompense du religieux qui aura eu le courage de retourner perpétuellement à Dieu.

Après avoir considéré toutes ces choses, je ferai des actes de foi, disant à Dieu que je crois à la loi du continuel retour à lui : que je crois à sa divine patience pour

ceux qui poursuivent leur mouvement vers lui; que je crois à sa divine sévérité pour les âmes stationnaires.

Ayant ainsi ravivé ma foi, je m'interrogerai moi-même et je me dirai : O mon âme, où en es-tu? Vois si tu avances, si tu accomplis des efforts, si tu reviens.

Et je dirai à mon Dieu la réponse de ma conscience.

Puis, quelle que soit cette réponse, dans la seconde partie de mon oraison, je ferai ce vigoureux acte de volonté, en faveur d'un retour au bien désormais perpétuel :

O mon Dieu, ô mon Jésus, jusqu'ici j'ai été un religieux trop lent dans mes progrès, trop faible dans mes efforts pour retourner à vous! Je vous demande pardon de cette vie si peu noble, si peu agréable à votre cœur.

A l'occasion des saints exercices que je commence, mon existence, je vous le promets, sera transformée; et je deviendrai une âme ardente pour son vrai bien, ardente à le poursuivre dans toutes ses parties, quelque laborieuse que soit cette tâche.

Je vous le promets, ai-je dit, mais je veux que ma promesse soit humble et je ne compte pas sur -moi.

Je veux en même temps qu'elle soit confiante, et je compte sur -vous.

C'est pourquoi, dans la troisième partie de mon oraison, je me répandrai ainsi en prières :

O mon Dieu, créez en moi une disposition qui me porte à vous chercher, et qui ne change plus jusqu'à la mort! '

O Jésus, mon Sauveur, faites de moi un vrai enfant prodigue qui sans cesse revienne à vous, et dont les misères et les faiblesses aillent chaque jour en diminuant, mais qui cependant soit jusqu'à la mort bien fidèle à s'avouer pécheur et à retourner à son Père !

O Marie, faites que ce retour continuel soit continuellement confiant, confiant en la miséricorde de Dieu et en la vôtre, ô ma Mère!

Après avoir ainsi prié, je prendrai la forte résolution de bien profiter des dix jours qui vont suivre; et, pour en profiter, de travailler sans contention ni agitation, mais avec une entière docilité et une complète dépendance de la grâce. Ainsi soit-il!

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