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CHAPITRE III

§'I. — Le genre de travail qu'exige le continuel retour à l'humilité

Mon continuel retour à l'humilité sera, comme mon retour à la pureté, un de ceux qu'il ne faudra pas opérer constamment, mais seulement en certaines occasions.

Par où Ton voit que cette obligation n'est pas une surcharge, pas plus que le soin de se garantir d'un soleil brûlant n'ajoute aux occupations de la vie.

Quand le soleil est trop ardent, on se met à l'ombre ; quand l'amour-propre devient trop impertinent, on se plonge dans l'humiliation, ce travail n'est pas fort compliqué.

Avouons cependant que bien nombreuses se présentent dans la vie les occasions où il faut s'humilier.

Pour savoir ce que j'aurai à faire, je ne puis pas m'exprimer mieux qu'en ces termes : 77 faut que, chez moi, le combat de l'humilité égale le combat de la chasteté.

Le combat de la chasteté passe avant toutes les autres occupations. De même que si le feu prend dans une maison, vite on quitte tout pour l'éteindre, de même, lorsque la luxure se montre, vite on s'occupe de la chasser.

Le vice impur s'allume en nous avec une facilité prodigieuse. Un rien suffît pour révolutionner notre imagina-

tion, notre cœur, nos sens. Nous ressemblons à des épileptiques qui à chaque instant ont des attaques.

Voilà pourquoi, à côté et au-dessus de toutes les obligations ordinaires de la vie spirituelle, il en est une qui passe avant toutes les autres : c'est le soin de résister aux tentations de la chair aussitôt qu'elles se produisent.

Or, il est dans notre nature humaine un autre ennemi dont les révoltes ne sont ni moins fréquentes, ni moins furieuses. Cet ennemi, c'est le moi, c'est la personne.

Qu'un objet dangereux vienne frapper mes regards, me voilà révolté dans mon être sensible. Qu'un mot vienne piquer ma personne, me voilà révolté dans mon moi.

Ces révolutions du moi, ces prétentions du moi, ces exigences du moi, ces colères du moi, ces mécontentements du moi, ces jalousies du moi, en un mot ces misères du moi, sont tout aussi fréquentes en ma vie que le sont les jets de vapeur dans une machine dont on soulèverait à chaque instant la soupape.

Or, le combat de l'humilité consiste précisément à résister à cet implacable moi, chaque fois qu'il se révolte ainsi.

Sur ce nécessaire et saint travail, il y a deux remarques à faire.

La première est que, surtout chez les personnes déjà chastes depuis longtemps, le combat de l'humilité est souvent plus difficile et plus pratique que celui de la chasteté. La seconde est que la lutte contre l'impureté se règle par des moyens négatifs, c'est-à-dire par la fuite ; tandis que le combat contre l'orgueil exige des actes positifs, c'est-à-dire des humiliations intérieures et volontaires.

Quoi qu'il en soit, ce que j'ai surtout à retenir, c'est que mon perpétuel retour à l'humilité est un combat qui doit ressembler au perpétuel retour à la pureté. Car, d'un côté comme de l'autre, il s'agit de lutter contre un ennemi qu'un rien met en fureur : ici c'est la chair, là c'est la personne.

i: II. — Pourquoi le continuel retour à l'humilité.

Le continuel retour à l'humilité est motivé par quatre raisons principales. Premièrement, nous sommes foncièrement orgueilleux. Deuxièmement, là où l'orgueil domine, tout est malheur et misère. Troisièmement, quand une âme sait dompter son orgueil, elle s'assure tous les biens. Quatrièmement, l'orgueil ne se dompte que par un perpétuel retour à l'humilité. Examinons une à une ces quatre raisons.

Premièrement, nous sommes tous foncièrement orgueilleux.

Il y a deux espèces d'orgueil en l'homme. Le premier est une sorte d'orgueil diabolique. Quand ce vice affreux existe dans une âme, elle méprise tout, elle se met audessus de tout; elle se nourrit d'ambition, d'envie, de colère; elle se fâche contre Dieu, elle se révolte contre lui; elle résiste à l'autorité, elle ne veut se soumettre à personne, elle entend être sa maîtresse à elle-même, elle ne supporte aucun supérieur, ni sur la terre ni au ciel. Une seule goutte de ce venin d'enfer suffît pour empoisonner toute une vie.

N'y en a-t-il point en moi? J'espère, ô mon Dieu, que je ne suis pas un orgueilleux de cette trempe! Cependant qui sait? nous sommes tous si mauvais! Peut-être y a-t-il dans le fond de mon être quelque chose de cet esprit essentiellement rebelle.

L'autre orgueil est l'orgueil humain. Celui-là, nous l'avons tous, tous jusque dans la moelle de nos os. Il diffère de l'orgueil diabolique en ce que celui-ci est surtout une résistance, tandis que le nôtre est surtout une complaisance. L'homme est foncièrement infatué de lui-même, comme le démon est foncièrement révolté contre Dieu.

Cet orgueil humain, analysons-le pour le bien connaître afin de le bien combattre.

Je trouve en lui trois éléments principaux. Le premier est cet amour de soi, cette estime de soi, cette complaisance en soi, cette susceptibilité du moi, cette envie d'exceller, cette horreur d'être abaissé que nous sentons tous au dedans de nous-mêmes.

Le deuxième est une disposition qui nous rend fiers, non plus seulement de nous-mêmes, mais de la société ou des sociétés dont nous faisons partie. Quand cette fierté dépasse les limites, elle dégénère en orgueil personnel ; parce que dans tout corps social, ce qui est le bien commun ou le mal commun de tous rejaillit sur chaque individu. C'est ainsi que les membres d'une corporation très glorieuse sont exposés à être très glorieux eux-mêmes.

Le troisième est une répugnance que nous avons tous à obéir, à nous assujettir, à dépendre, à être en dessous. Ici notre orgueil d'homme a un point de contact avec l'orgueil du démon. Celui-ci ne peut pas supporter d'avoir à plier sous un maître. Nous avons quelque chose de ce vice. L'obéissance, en certains cas, nous révolte, surtout lorsque nous nous croyons naturellement supérieurs à ceux qui nous commandent.

Ces trois caractères de l'orgueil se retrouvent en religion comme ailleurs.

Je suis, comme tous les enfants d'Adam, idolâtre de ma personne, bien sensible à tout ce qui me touche, bien désireux d'être au-dessus des autres, ou au moins de n'être pas en dessous.

Quant à V orgueil de Congrégation, il est rare, dans un Institut religieux, de ne pas le rencontrer à dose plus ou moins forte.

C'est un vrai malheur; car il est bien difficile, quand on est socialement fier, d'être personnellement modeste.

Si j'étais au ciel, rien que par l'influence de la céleste compagnie dans laquelle je vivrais, je serais humble; car là, tout le monde s'abaisse devant Dieu. Si j'étais en enfer, rien que par les exemples que je trouverais en cet affreux

séjour, je serais endurci dans l'orgueil ; car là, tout le moncje se révolte avec fureur contre Dieu.

Sur la terre on rencontre et de l'un et de l'autre. Heureux si j'appartiens à une société vraiment et sincèrement modeste; car il me sera moins difficile, en ce cas, d'être modeste moi-même. Malheureux au contraire, si je suis d'une corporation naturellement grande; car alors bien facilement et bien vite je deviendrai grand, haut comme la région que j'habite.

Or, je le disais tout à l'heure, même les Ordres religieux peuvent dégénérer sous ce rapport, et se laisser plus ou moins envahir par l'orgueil. C'est ce qui arrive, par exemple, dans les Ordres apostoliques quand les sujets s'y laissent prendre par l'envie de briller dans la prédication, et refusent d'obéir à leurs supérieurs pour paraître plus librement dans le monde.

On trouve des Instituts qui sont tout à la fois humbles et orgueilleux.

Humbles, parce que dans leur intérieur on obéit, on sait s'abaisser devant les supérieurs, on reconnaît ses fautes, on s'en humilie, on n'a pas ou pas beaucoup d'ambition.

Orgueilleux, parce que vis-à-vis de l'étranger on est fier : parce qu'on n'aime pas à reconnaître de supérieurs en dehors et au-dessus de l'Institut, parce qu'on désire se suffire à soi-même, et on veut que l'Ordre composé de sujets personnellement petits soit socialement grand.

Le troisième caractère de l'orgueil, qui est la répugnance à obéir, se constate également en religion, tantôt plus tantôt moins. Vous rencontrez des religieux et des religieuses qui ne veulent qu'indépendance et insubordination, quels que soient leurs supérieurs. Vous en rencontrez d'autres, et beaucoup, qui obéissent quand leurs supérieurs sont naturellement au-dessus d'eux, mais qui ne savent pas se soumettre à ceux que Ton pourrait appeler supérieursinférieurs.

Heureux serai-je si, après avoir tout quitté pour Dieu,

je trouve en religion des ressources contre ce multiple orgueil, et des facilités qui m'aident à m'humilier.

Car, et c'est la seconde raison qui doit nous décider à la continuelle poursuite de l'humilité, là où l'orgueil domine, tout est malheur et misère.

L'Écriture a dit : L'orgueil est le commencement de tout péché ' .

L'orgueil dans le cœur de l'homme n'est pas toujours, pas même souvent un péché mortel. Toutefois s'il n'y réside qu'à l'état dépêché véniel, il est déjà très pernicieux, et cause souvent les plus grands désastres.

Que je comprenne bien cette doctrine; car elle est capitale pour moi.

Si, par exemple, ma pauvre âme recèle un mauvais fruit de l'amour-propre, soitl'ambition, soit le point d'honneur, soit quelque autre passion sentant l'orgueil, et ménagée ou caressée, que m'arrivera-t-il? D'abord que Dieu nourrira contre moi un implacable mécontentement; car il déteste tout ce qui, même de loin, est orgueilleux. On peut oser dire qu'en cette matière les péchés véniels volontaires le révoltent souvent plus, sous un rapport, que les péchés mortels d'une autre espèce. Oui, il peut arriver et il arrive qu'un religieux véniellement mais volontairement orgueilleux, provoque dans le cœur de Dieu plus de colère qu'une âme mortellement coupable, mais exempte d'orgueil.

Aussi rien n'égale les dégâts causés dans l'âme par un grain d'orgueil véritable et non mortifié. De là, nous venons de le voir, les froideurs de Dieu et la privation de ses grâces. De là, par le fait même de cette privation de grâces, des péchés de tout genre qui pullulent : des jalousies, des rancunes, des manquements à la charité, des colères, des manques d'obéissance, des absences de sincérité, des murmures ; et si alors les mauvaises tentations surviennent, des faiblesses, des hésitations et parfois des chutes. Aussi

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