Inilium omnispeccati, est superbia (Eccli. x
n'est-il pas exagéré de dire que, parmi les personnes religieuses qui ont perdu leur vocation et leur âme, il en est beaucoup qui doivent cet immense malheur à une goutte d'orgueil qui était restée dans le fond de leur cœur.
Que serait-ce si ce vice des vices existait, non seulement dans les âmes, mais dans les communautés! Oh! alors, ce serait la secrète dévastation des consciences ; et on verrait, dans ces champs empoisonnés, le péché germer et pousser sous toutes ses formes.
Embrassons donc avec amour, avec amour pour nousmême et pour notre Ordre, la loi sacrée du perpétuel retour à l'humilité.
D'autant plus que rien n'attire Dieu et sa grâce comme l'humiliation de la créature.
Celui qui s'exalte sera humilié, et celui qui s'humilie sera exalté*, c'est ce que Jésus-Christ nous a répété fois sur fois dans l'Évangile.
L'horreur de l'orgueil et le goût pour l'humilité sont comme le fond du cœur de notre grand Dieu ; lequel fait du bien quand on lui en rend gloire, et refuse le bien quand on veut s'en glorifier soi-même.
Par impossible, si Lucifer pouvait s'humilier, il serait rappelé dans le ciel ; si saint Michel s'enorgueillissait, il serait précipité dans les enfers.
Si une âme pouvait être aussi humble que la sainte Vierge, elle recevrait autant de grâces qu'elle. Si un homme devenait aussi orgueilleux que Satan, il deviendrait aussi affreux et aussi malheureux que ce prince des démons.
Heureuse donc, mille fois heureuse ma pauvre âme si elle se livre, pour toujours au saint travail de l'humilité!
Heureuse, mille fois heureuse la société religieuse qui pourrait se dire: Tous mes sujets sont humbles, et moimême je suis humble également, parce que l'esprit qui souffle parmi les miens est l'esprit de sincère abaissement !
1. Quia omnis qui se exaltât humiliabitur, et qui se humiliât exaltabitur (Luc. xiv, 11).
Alors Dieu vient, Dieu habite au milieu de ces petits, Dieu bénit, Dieu protège, Dieu sauve.
Mais pour en arriver là, il faut de constants efforts. Sans le perpétuel retour à l'humilité il est impossible de dompter l'orgueil et de passer dans le camp des humbles.
En effet, la passion du moi est en nous si forte, si enracinée et si indéracinable, qu'on n'en devient maître qu'en s'en prenant toujours à elle, pour remplacer l'estime du moi par le mépris de ce moi.
11 en est de l'orgueil comme d'un mensonge flatteur qui nous assiégerait et auquel il faudrait toujours dire non; et de l'humilité comme d'une vérité sévère mais charitable, qui s'imposerait à nous, et à laquelle il faudrait toujours dire oui.
§ III. — Comment s'opère le continuel retour à, l'humilité .
Ce travail n'est pas de ceux qui s'imposf nt à tous les instants. Il suffit qu'on le reprenne à certains moments, alors que le moi voudrait ou bien se complaire dans l'honneur personnel, ou bien trouver sa pâture dans l'honneur commun à tous, ou bien se révolter contre l'humiliation et l'obéissance.
Si ce sont les vaines complaisances et les vaines aspirations de la personne qui se produisent, on leur répond par des sentiments intérieurs, et parfois par des actes extérieurs tout empreints d'humilité.
Si l'on se sent fortement impressionné au sujet de l'honneur de l'Institut dont on fait partie, soit que l'on jouisse de sa gloire, soit que l'on souffre de son abaissement, soit que l'on craigne pour sa réputation, vite on se réfugie dans l'esprit de Jésus-Christ, et avec lui oh choisit la sainte petitesse.
Si enfin les révoltes de l'orgueil se font sentir : révoltes contre l'humiliant, révoltes contre la sujétion, alors avecla grâce de Dieu on frappe le grand coup, c'est-à-dire l'on
répond à ï 'humiliation par V humiliation ; et, l'humiliant se faisant sentir du dehors, on s'administre à soi-même l'humiliant du dedans.
Le voilà ce perpétuel retour à l'humilité, tel que la Providence melepropose aujourd'hui. C'est la mort del'amourpropre, c'est la mort de la personne. Celle-ci n'a rien de plus empressé que de savourer tout ce qui flatte, que de rejeter avec horreur tout ce qui humilie. Par notre continuel retour, nous faisons juste le contraire. Se présente-t-il une délectation pour l'amour-propre, nous nous servons le mépris. Est-ce au contraire le tourment de l'orgueil, encore le mépris.
Ce mépris de soi qu'on s'administre ainsi doit être, autant que possible, appliqué juste sur l'endroit sensible.
On est accusé d'avoir manqué de jugement ou loué parce quece jugement, paraît-il, aurait été exquis, vite on rentre en soi et l'on se dit : Mon jugement! Ah ! si Dieu ne le corrige pas, il ne peut être que folie !
Ou bien, c'esbau sujet de la vertu que l'on reçoit des éloges ou des blâmes. En ce cas on s'écrie : Ah ! ceux qui m'attribuent cette vertu ont bien tort, et ceux qui me la refusent ont bien raison !
Et ainsi de tous les autres cas. On se refuse la louange, on s'impose le blâme.
Quelquefois, souvent même, au lieu de s'en tenir au sujet du moment, on va plus loin, et on cherche le mépris de soi dans des abîmes plus profonds.
Voici deux confrères dont l'un m'honore, dont l'autre m'injurie. A l'un et à l'autre je réponds dans mon cœur : Pour une créature qui, comme moi, devrait être au fond des enfers, c'est trop et c'est trop peu. C'est trop d'honneur, c'est trop peu d'humiliation.
Tel est le divin négoce proposé par Jésus-Christ. Au lieu de se payer des flatteries on se paye des mépris.
Sous ce rapport les religieux, comme les autres hommes, se partagent en deux catégories, non seulement distinctes,
mais opposées l'une àl'autre. Les uns se nourrissent d'estime, les autres se nourrissent de mésestime.
Cesecondsystème exige un grand courage et une grande grâce. 11 est difficile de corriger la gloire par l'abjection, plus difficile encore de renforcer l'abaissement par l'abaissement.
Mais quand on est entré dans cette voie, ah! celui qu'on y trouve, c'est Dieu, c'est sa grâce, c'est sa paix, c'est son amitié, c'est sa divine prédilection, c'est tout.
L'autre système, au contraire, paraît bien plus aisé. Savourer ce qui flatte, rejeter ce qui humilie, quoi de plus simple? Oui; mais en suivant cette route, on ne marche ni bien ni loin. Car Dieu n'est pas là, etsans Dieu qu'y at-il de bien?
Donc je dois me résigner ou plutôt me décider : je me range parmi ceux qui, au lieu de chercher le régal de leur personne, ne se servent jamais que la salutaire amertume de l'humiliation.
Pour réussir en ce travail il faut cultiver l'oraison des humbles. Étudions-la, pratiquons-la.
§ IV. — L'oraison de l'humilité.
Tout naturellement dans l'oraison de l'humilité on accentue, plus que d'ordinaire, l'abaissement intérieur qui accompagne l'acte de foi du commencement : Mon Dieu, je crois que vous êtes ici présent et que je vais vous parler! Mais en vérité, ma place n'est pas ici. Elle devrait être au fond des enfers. Prenez en pitié mon indignité, Seigneur!
Ensuite on cherche dans l'une ou l'autre des quatre sources de vérité quelques pensées qui aident à faire l'acte d'humilité.
Dans te sujet lui-même. — Rien de plus affreux que l'orgueil. C'est une injustice, c'est une insolence, c'est un vice
IlETOUR CONTINUEL A DIEU. 11
odieux au ciel et à la terre, c'est un principe de damnation, c'est la source de tous les péchés, c'est l'obstacle à toutes les grâces, c'est le trouble du cœur, c'est le mal des maux.
Rien de plus excellent que l'humilité. Elle est la gloire rendue à Dieu, la joie du Seigneur, la satisfaction de Jésus- Christ, la paix de l'âme, le véritable honneur du chrétien, la source des grâces, la compagne de la charité, la porte de toutes les vertus, la garantie du salut.
Dans les vérités éternelles. — Si je vis dans l'orgueil, quelle sera ma mort ? Mourir après avoir passé sa vie à faire du cas de soi, quelle misère! Mais mourir après avoir pendant dix, vingt, trente ans travaillé à se mépriser "soimême, quel mérite !
Et au jugement particulier, si je puis dire : Seigneur, c'est vrai, j'ai beaucoup péché ; mais je me suis beaucoup humilié, ah ! quelle consolation dans l'âme, et quelle indulgence dans le souverain Juge. Si, au contraire, Jésus- Christ me déclare : C'est vrai, tu as fait du bien, mais tu as été un orgueilleux, ah! quel malheur! quelle perte de mon temps, et quelle sévérité dans le jugement de mon Dieu !
Et l'enfer, et le ciel. L'enfer ! mais c'est l'horreur des horreurs. Prison de feu au centre même de la terre ; horrible société des démons et des damnés ; séjour delà haine, delà haine universelle et implacable; pleurs éternels à la pensée des biens perdus ; rage et grincements des dents; corps plongé dans un étang de feu, enfermé dans une prison de feu, éternellement immobile dans un feu épais, elle feu dans tout l'être, jusque dans la moelle des os; âme livrée au tourment de la privation de Dieu, éternellement haletante vers ce Dieu de toute beauté, éternellement rejetée par lui et poussant alors des soupirs accompagnés de rugissements; enfin désespoir des désespoirs à la pensée de l'éternité; éternel désir d'être délivré, éternelle réponse : jamais, jamais! et alors cri d'horreur, cri répété dans les siècles des siècles.
Et moi, religieux, je pourrais un jour aller dans cet enfer après avoir tant fait 'pour me sauver? Peut-être, hélas! si je suis orgueilleux. Mais non, non! si je suis humble. Il n'y a pas d'humbles en enfer.
Et le ciel! 0 ciel, éternelle patrie! 0 séjour glorieux où tout est beau, ravissant ! 0 palais aussi grand que l'univers et où toutes les splendeurs sont réunies ! 0 enivrante société des anges et des saints ! 0 spectacle admirable de la cour céleste ! 0 beauté des élus ! 0 contemplation et douce société de ma Mère Marie ! 0 aspect éternellement beau de Jésus glorifié ! 0 vue de Dieu qui est la beauté et la bonté ! 0 bonheur d'aimer d'un amour divin, d'aimer Dieu, d'aimer Jésus, d'aimer Marie, d'aimer tous les heureux compagnons de gloire! Inénarrable joie à la pensée que cette félicité durera toujours, toujours, toujours !
Et moi, je puis espérer entrer un jour dans ce paradis du bon Dieu? Oui, si je suis humble; car l'humilité assure le salut.
Dans la pensée de Dieu. — Dieu est grand, comment ne pas m'abaisser devant lui? Dieu est juste, comment lui voler sa gloire? Dieu est saint, comment supporterait-il l'orgueil? Dieu est amour, que pense-t-il de ceux qui ne font que s'aimer eux-mêmes? Dieu est sage, comment juge-t-il les orgueilleux? Dieu est père, que dit-il de son enfant qui s'humilie? Dieu est miséricordieux, que sentil à l'aspect du pécheur qui s'abaisse? Dieu est généreux, comment refuserait-il ses grâces à l'âme qui s'humilie? Dieu est riche, comment ne comblerait-il pas de biens celui qui lui rend gloire? Dieu est véridique; or, il a dit : Malheur aux orgueilleux, bonheur aux humbles !
Dans les mystères de Jésus-Christ. — Jésus-Christ a anathématisé l'orgueil et béni l'humilité. Suis-je d'accord avec lui? Jésus-Christ, c'est le Verbe éternel, la personne du Fils de Dieu, devenue homme, abaissée, anéantie. Et ma personne à moi, ah ! la misérable! Jésus-Christ, c'est le premier des hommes devenu le dernier, el moi, créature humaine
abjecte entre toutes, je voudrais la bonne place? Jésus- Christ dans une étable, et moi?... Jésus-Christ pauvre ouvrier, et moi?... Jésus-Christ accusé d'être possédé du démon, et moi?... Jésus-Christ méprisé, Jésus-Christ souffleté, Jésus-Christ conspué, et moi?... Jésus-Christ dans ces humiliations s'humiliant encore plus, et moi?... Jésus- Christ mourant dans l'ignominie après avoir été rassasié d'opprobres, et moi?...
Après s'être nourri de l'une ou l'autre de ces pensées, on se livre à l'acte; lequel doit être la complète humiliation.
Pour le réussir on prie : 0 Jésus humilié, ô Marie la plus humble des vierges, ô Dieu qui n'aimez que les humbles, daignez verser dans ma pauvre âme quelque influence de l'humilité de Jésus-Christ, afin que je puisse en ce moment triompher de mon orgueil, et entrer dans l'humiliation de moi-même !
Cela fait, on passe au mépris de soi. Omon Dieu, ô Jésus, pour l'amour de vous, je me méprise moi-même! Je méprise mon esprit, source de pensées vaines et mauvaises. Je méprise mon cœur, qui ne vous a causé que de la peine. Je méprise mon être tout entier. Il est si petit, si vil, si dégradé, si pécheur, et avec cela si orgueilleux! Enfin et surtout je méprise mon moi, ma personne misérable, ma personne sacrilège qui voudrait toujours se mettre à la place de Dieu et qui devrait être sous les pieds du démon.
Après s'être méprisé soi-même on s'attache à l'humiliation : Seigneur, j'accepte toutes mes humiliations passées, présentes et futures! J'accepte l'humiliation des manques d'estime, des manques de confiance, des manques d'égards. J'accepte l'humiliation des insuccès, des défauts, des incapacités. J'accepte l'humiliation de devoir obéir, de n'être pas le premier, d'être le dernier. Ce lot d'humiliations, je l'accepte comme un bien, pour l'amour de vous, ô mon Dieu ; pour l'amour de vous, ô mon Jésus ; etpour l'amour de mon âme afin que, humiliée et abaissée, elle se sauve!
LE CONTINUEL RETOUR A l/llUMILITÉ. * 188
Ensuite on a recours à la prière. — Cette prière est toute dictée. Outre les autres biens qu'on peut solliciter, on demande surtout l'humilité ; mais, avant de la demander, on s'applique plus qu'à l'ordinaire à rendre la prière que l'on va faire profondément humble et parfaitement confiante : ômon Dieu, pour que je ne pèche plus, donnezmoi l'humilité! Pour que je vous aime véritablement, donnez-moi l'humilité. Pour que je persévère et que je me sauve, donnez-moi l'humilité. Faites-moi pratiquer le retour continuel à la sainte humilité. Accordez-moi la grâce de m'humilier chaque fois que je sentirai quelque émotion dans ma personne, dans mon misérable moi. Accordezmoi la grâce de répondre, toujours aux émotions flatteuses par l'humiliation intérieure; de répondre surtout aux humiliations par l'humiliation. Faites que le pain de l'humiliation intérieure devienne la nourriture que je donnerai ù ma pauvre personne, chaque fois qu'elle réclamera autre chose.
0 Jésus humilié, ô Marie si parfaitement humble, soutenez-moi et bénissez-moi dans ce travail de toute ma vie.! Je vous le demande pour votre amour et pour le salut do ma pauvre âme.
Après quoi on renouvelle la résolution générale d'observer la Règle et de poursuivre le perpétuel retour au bien ; mais on insiste tout particulièrement sur le retour à l'humilité dans les conditions indiquées ci-dessus.
§ "V. — Examen et bon propos sur l'humilité
Je veux régler les points suivants :
Ferai-je, et ferai-je souvent l'oraison de l'humilité?
Adopterai-je définitivement le système de l'humiliation intérieure dans toutes les circonstances sérieusement émouvantes pour ma personnalité?
Dans l'oraison, donnerai-je un soin particulier aux deux
renouvellements de l'humilité intérieure, dont le premier se fait au commencement, dont le second se fait avant que, dans la troisième partie, on se livre à la* prière?
Prendrai-je l'habitude de réciter chaque jour quelque prière pour persévérer dans ma perpétuelle poursuite de l'humilité?
Enfin, dans mes confessions, m'occuperai-je, tantôt plus en détail, tantôt plus en général, des fautes et des vices qui se rapportent le plus à l'orgueil : estime de soi, désir d'exceller et de surpasser les autres, ambition, vanité intérieure ou extérieure, mépris des autres, insubordination, mépris de l'autorité, murmures, critiques, jalousies, envie, habitude de s'excuser, dissimulation, hypocrisie, révoltes dans- les humiliations, découragements dans les humiliations, refus passionné des humiliations, recherche du grand pour moi et pour mon Institut, amour des charges, amour de la supériorité, violences, manières impérieuses, colères?