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CHAPITRE IV

§ I. — Ce qu'est le continuel retour au détachement.

Comme on l'a dit de la pureté et de l'humilité, le perpétuel retour au détachement ne s'effectue qu'à certains moments déterminés, c'est-à-dire quand le cœur se sent l'envie de s'attacher d'une manière désordonnée à la créature.

Remarquons en passant l'enchaînement et la solidité des choses de Dieu. L'homme doit avant tout combattre le mal. Le mal, comme nous le dit le Saint-Esprit, consiste en une triple concupiscence. Or, c'est précisément contre cette triple concupiscence qu'est dirigé le triple perpétuel retour au bien dont nous nous occupons en ce moment. On combat la concupiscence de la chair par le yerpétuel retour à la pureté; celle de l'orgueil parle perpétuel retour à l'humilité; celle des yeux par le perpétuel retour au détachement.

Cette concupiscence des yeux n'est autre chose que l'attache aux personnes et aux choses terrestres ; et cette attache est fortement enracinée en nous; car. autant nous sommes, par vice originel, indifférents pour Dieu, autant nous sommes portés vers les créatures.

Nous avons pour les créatures une double inclination : la convoitise et l'amour.

La convoitise est ce que l'on appelle aussi l'amour de

concupiscence. Elle consiste à aimer les créatures par intérêt personnel et pour jouir d'elles. Si j'aime les choses belles et agréables, si j'aime les aises de la vie, si j'aime la bonne chair et la sensualité, si j'aime les services que me rend telle ou telle personne, si j'aime les commodités et les avantages de telle ou telle position, il n'y a dans toutes ces affections que ce que je viens d'appeler convoitise.

Mais à la convoitise s'adjoint l'amour. L'amour est une disposition merveilleuse que tout homme reçoit en naissant, et qu'il peut appliquer bien ou mal. Nous sommes portés à nous attacher aux créatures pour elles-mêmes, par une sorte de complaisance que nous avons en elles, et qui fait que nous les chérissons autant et parfois plus que nous-mêmes. C'est l'amour.

Voyez une mère, une vraie mère. Par une merveille de la nature, elle éprouvera pour son enfant une affection si vive, si forte, si tendre qu'en vérité elle vivra en lui plus qu'en elle-même; joyeuse de ses joies, triste de ses tristesses, souffrante de ses souffrances, consolée de ses consolations, soulagée de ses soulagements, en un mot vivant de sa vie. Encore une fois c'est l'amour; c'est l'amour maternel.

Voici deux personnes qui éprouvent l'une pour l'autre une sympathie très vive. Cette sympathie, si elle est satisfaite, dégénérera très vite en affection. Bientôt un amour proprement dit, mais déréglé, unira ces deux créatures. Elles se mettront à jouir l'une de l'autre, à penser l'une à l'autre, à se complaire l'une à l'autre.

Ainsi, ô mon pauvre cœur, tu l'as compris : ta nature et ton péché te portent sans cesse à t'attacher aux créatures de deux manières : soit pour ton propre plaisir, et alors ton attache peut s'appeler convoitise; soit par affection pour la créature à laquelle tu te donnes, et alors c'est l'amour proprement dit.

Dans ce second cas, à l'affection vient souvent se joindre la convoitise; c'est-à-dire que, si l'on aime quelqu'un

par intérêt pour lui, ordinairement on l'aime aussi par intérêt pour soi, et pour jouir de cette personne aimée.

Or, Jésus-Christ ordonne aux âmes qui veulent se consacrer à lui de n'avoir ni convoitise ni amour. Si tu veux être parfait, dit-il au jeune homme de l'Évangile, vendston bien, donne-le aux pauvres et suis-moi*. Et ailleurs: Si quelqu'un ne hait son père, sa mère, ses frères et ses sœurs, il n'est pas digne de moi 2.

Ni convoitise ni amour! Que signifie cette grave parole? Pas de convoitise, c'est-à-dire pas d'attache désordonnée aux choses de la vie. En religion ce genre de détachement s'appelle pauvreté, esprit de pauvreté, vœu et vertu de pauvreté.

Pas d'amour, c'est-à-dire pas d'affection déréglée pour la créature humaine. Cet autre détachement pourrait s'appeler pureté de cœur, dégagement du cœur.

Sur le dégagement du cœur faisons ici quelques remarques importantes.

Le cœur humain peut avoir trois genres d'affections : l'affection sainte, l'affection naturelle et légitime, l'affection passionnée.

• V affection sainte est celle par laquelle nous aimons notre prochain d'un amour de charité, en vue de son salut. Jésus-Christ nous permet cette affection et même nous la prescrit.

L'affection naturelle et légitime est celle que Dieu luimême a mise dans le cœur des hommes selon la position de chacun. Telle est l'affection d'un enfant pour ses parents et sa famille; tel est l'attachement qui se forme naturellement dans le cœur d'un religieux pour sa Congrégation. Les affections de ce genre doivent être à la fois respectées et sacrifiées. Respectées, parce qu'il faut suivre

1. Jésus ait ei : Adhuc unum tibi deest : omnia quœcumque habes vende, et da pauperibus... et veni, sequere me (Luc. xvm, 22).

2. Si quis... non odit patrem suum, et matrem et fratres... et so-

rores non potest meus esse discipulus (Luc. xiv, 26).

lt.

leurs lois en tant qu'elles ne gênent en rien la loi de Dieu. C'est ainsi qu'un religieux peut et doit continuer à aimer ses parents, surtout en priant pour eux. Sacrifiées, parce qu'il faut savoir les dominer et les mépriser en ce qu»'elles ont d'opposé aux exigences supérieures du service de Dieu. C'est ainsi que ce même religieux, qui peut et doit aimer les siens en priant pour eux, ne peut ni ne doit les aimer jusqu'à quitter son Ordre pour aller les rejoindre.

Viennent ensuite les affections passionnées, par exemple celles qui se forment entre personnes vivant ensemble et se liant l'une à l'autre avec excès, jusqu'à exposer plus ou moins leur innocence et la liberté de leur cœur. Celles-ci, Jésus-Christ veut absolument qu'on les combatte et qu'on les déracine complètement du cœur.

Telle est dans son ensemble la loi du détachement. Elle nous oblige, nous religieux, à mortifier les convoitises par la pauvreté, à mortifier l'amour par la modération dans les affections légitimes, et par la proscription absolue de toute affection déréglée.

Or, contre cette loi conspirent, dans le fond même de notre cœur, une foule d'instincts divers que l'on pourrait appeler d'un nom commun à tous, du nom d'attache-ment.

Voilà pourquoi parmi les obligations de notre continuelle conversion au bien, il faut mettre, à côté du retour à la pureté et à l'humilité, le retour au détachement. Ce retour n'est absolument et rigoureusement pratique qu'au moment où le cœur se sent désordonnément pris soit par la convoitise, soit par l'amour. Alors l'âme religieuse doit vite se replonger : ou bien dans la pauvreté qui ne veut rien de trop; ou bien dans le dégagement du cœur, qui ne veut ni aimer ni être aimé.

LE CONTINUEL RETOUK AU DÉTACHEMENT. l'.M

§ II. — Pourquoi le continuel retour au détachement.

Les religieux sont extrêmement exposés aux convoitises contraires à la pauvreté, ainsi qu'aux affections contraires à la pureté du cœur; et ces deux fléaux font en religion des ravages terribles, quand ils ne sont pas bien et énergiquement combattus.

Expliquons cette grave vérité remplie de très sérieux enseignements.

Premièrement, les religieux sont extrêmement exposés aux convoitises contraires à la pauvreté.

La pauvreté ! Tout le inonde sait que cette loi évangélique est un des principaux fondements de la vie religieuse.

Dans la pauvreté on distingue la vertu et le vœu.

La pauvreté, comme vertu, m'oblige à n'aller jamais, dans l'usage des choses matérielles, au delà des traditions et de l'esprit de mon Ordre. Si je suis vertueusement pauvre, je tiendrai à notre degré de simplicité, à notre degré de tempérance, à notre degré de sévérité en fait d'économie, à notre degré de dénûment. J'aurai horreur de ce qui est regardé comme superflu chez nous. Je saurai même, quand il le faudra, être plus ou moins privé du nécessaire; et je tiendrai, comme à ma vie, aux anciennes traditions de l'Institut quant au temporel.

Voilà, dans un religieux, la vertu de pauvreté. Or, il y a toujours danger de violer cette sainte loi : nous aimons le beau, le commode, le luxe dans les bâtiments, dans le régime, dans le genre de vie, parfois même dans les vêtements.

Non seulement nous risquons ainsi d'oublier la vertu de pauvreté, mais parfois nous en violons même le vœu. La pauvreté, comme vœu, nous défend surtout l'indépendance dans l'usage de l'argent et des choses estimables à prix d'argent. L'indépendance, c'est-à-dire qu'en vertu de notre

vœu nous ne pouvons rien, dans le temporel, sans une permission, qui soit accordée ou bien par la Règle ou bien par les supérieurs. En cette matière, songeons-y, il est facile de se rendre coupable de péché mortel. Pour se rendre gravement coupable, il suffirait de s'approprier, sans autorisation aucune, tout au plus une dizaine de francs.

Aussi est-il vrai de dire qu'un assez bon nombre de personnes consacrées à Dieu sera, à cause de la violation du vœu de pauvreté, condamné aux flammes éternelles.

Il peut arriver que ce ne soient pas seulement les individus, mais encore l'Institut lui-même qui viole la pauvreté ; et alors c'est deux Ipis malheur. Qu'un religieux cesse d'être pauvre, c'est un mal à coup sûr. Mais que toute une communauté, que toute une Congrégation devienne riche d'esprit et quelquefois de fait; que l'on y voie des prodigalités en fait de dépenses; que l'esprit d'économie ait cessé d'y régner; que l'amour du brillant ou du confortable y ait fait invasion; que les limites tracées par les Règles y soient enfreintes ou élargies; que l'on y tolère des excès dans le boire ou le manger ou les vêtements; que les supérieurs et les inférieurs n'y demandent plus les permissions nécessaires; que les dépenses n'y soient plus contrôlées; que les sujets y aient, contrairement aux Règles, leur petite bourse particulière, oh ! c'est une calamité à nulle autre comparable. Car dès lors le couvent est envahi par l'esprit du monde; et, par cette porte, le péché y entre avec toutes les désolations qu'il apporte avec lui.

Voilà pour le détachement des choses de la vie par la pauvreté. Passons au détachement des affections par le dégagement du cœur.

S'il n'y prend garde, le religieux après avoir arraché son cœur à tout ce qu'il aimait dans le monde, le redonnera, et avec plus de passion que jamais, aux créatures qu'il retrouve dans son Institut.

Tantôt ce seront des supérieurs trop tendres qui éveilleront dans le cœur de leurs sujets des affections blâmables.

LE CONTINUEL RETOUR AU DÉTACHEMENT. liL'J

Tantôt ce seront des sujets trop aimables les uns pour les autres, qui se porteront mutuellement à des amitiés que le cœur de Jésus réprouve.

Tantôt ce seront des affections déplacées pour les personnes du dehors, qu'on est appelé à évangéliser ou à soigner.

Si le démon parvient à introduire dans des communautés entières le genre affectueux, le genre passionné, ces sanctuaires de l'amour divin seront transformés en séjours de l'amour humain, et de tous les péchés que cet amour entraîne après lui.

Envisagée par son côté humain, la vie religieuse présente donc des dangers contre la pauvreté, des dangers contre la pureté du cœur. Heureux sont les Instituts où ce double danger est sans cesse conjuré! Bien à plaindre sont ceux où l'on sait par expérience ce que c'est qu'aimer humainement, ce que c'est que n'être plus assez pauvre!

La Providence a toujours permis que la vraie prospérité, c'est-à-dire la sainte joie, la paix, l'union, la ferveur, l'amour de la vocation, le vrai service de Dieu et du prochain, fussent proportionnés au degré de pauvreté. Bienheureux les pauvres, a dit Notre-Seigneur, et malheur à vous riches ' ! at-il ajouté. Cela est vrai, surtout pour les religieux et pour leurs Instituts.

Quant au règne des affections humaines, il est plus fatal encore. C'est une des lois les plus sacrées de l'Évangile, que Dieu doit être aimé par-dessus toutes choses, que nous devons l'aimer de tout notre cœur, que nous devons n'aimer que lui, et que le partage du cœur interrompt net toute relation intime avec le ciel.

N'aimer que Dieu, n'aimer personne autre que lui, qu'est-ce à dire? Entend-on par là qu'il faut vivre sans cœur pour les hommes, et que toutes les relations légitimes doivent être brisées? Non assurément. Le religieux hospita-

1. Beati pauperes.... Vœ vobisdivilibusl (Luc. vi, 20... 24).

lier, par exemple, peut et doit aimer bien des personnes : ses frères, ses supérieurs, ses malades. Mais cet amour permis, prescrit même, est un amour si tempéré, si réglé, si subordonné à la charité, si charitable lui-môme, qu'il ne gêne en rien le cœur, lequel reste libre de se donner tout à Dieu.

Quant à aimer d'une autre façon, d'une façon naturelle et passionnée, Jésus-Christ le défend absolument, parce que ce genre d'amour ne produit que le péché et est luimême un péché.

C'est pour toutes ces raisons que le perpétuel retour au détachement est un devoir sacré.

§ III. — Gomment doit s'effectuer le continuel retour au détachement.

Disons-le avant tout : pas plus que le retour à la pureté et à l'humilité, celui qui a pour objet le détachement ne peut s'effectuer sans la prière. Prier pour se détacher, prier au moment où il s'agit de couper, d'arracher à ce qu'on voudrait aimer, c'est la loi, la grande loi. Prier dans toutes les difficultés de la vie, c'est la règle des règles : ne l'oublions jamais.

Cela posé, pour pratiquer le détachement, il faut d'abord posséder sur la pauvreté et sur le dégagement du cœur, des principes très nets.

Ces principes ne doivent pas être cherchés bien loin ; vu qu'ils sont tous contenus dans la Règle.

En fait de pauvreté chaque Institut a ses limites bien tracées. Se tenir exactement dans ces limites, et n'en pas sortir d'une ligne : voilà le premier principe.

En fait d'affections, l'Évangile et la Règle sont également très clairs. L'affection désordonnée a son amour, son langage, ses regards, ses sourires, son visage, ses privautés, ses attentions, ses préférences et le reste. Rien de tout cela en religion : voilà le second principe.

C'est cette double ligne de conduite que le religieux détaché est résolu de suivre toujours.

Pauvre, il veut l'être strictement, comme on l'a été dès l'origine de l'Ordre.

Aimable et attrayant, ou aimé et attiré, il prétend ne jamais l'être. Il est des Instituts où, par une chute dans l'humain, on a admis en principe que le religieux, pour faire son œuvre, doit savoir plaire au monde ; et que, pour plaire au monde, il lui faut des manières et un visage qui sentent l'amabilité.

C'est ce en quoi le cu?ur ami du détachement distingue soigneusement. Il sait bien qu'il faut se faire tout à tous pour gagner tout le monde à Jésus-Christ. Mais il se rappelle aussi cette parole de saint Paul : Si je plaisais aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ '. Dès lors, tenant le milieu entre le genre qui rebute et celui qui séduit, il s'impose la loi d'être toujours serein, mais de n'être jamais positivement attrayant.

Après ces explications, il est facile de comprendre en quoi consiste au juste le perpétuel retour au détachement. C'est une sorte de halte-là que l'âme se fixe aussitôt qu'elle sent qu'en ailant une ligne plus loin ce serait trop loin.

Je veux être pauvre. Voici un objet qui me plaît, mais qui est superflu. Halte-là, pour l'amour de ma pauvreté religieuse !

Je veux être pauvre. Voici une dépense ; mais elle dépasse les limites. Halte-là, pour l'amour de Jésus-Christ!

Je veux être pauvre. Des prétextes et des raisons se présentent pour me décider à dépasser la mesure. Cela ne coûtera rien, on me le donne. Halte-là ! les choses qui ne coûtent rien coûtent bien cher, quand elles entament la pauvreté.

Je ne veux pas aimer. Voici un je ne sais quoi qui se

1. Si adbuc hominibus placèrent Christi servus non essem (Galat. i, 10).

lève dans mon cœur; voici une créature qui produit en moi une émotion ; voici des relations qui commencent et qui me sont suspectes. Halte-là, pour l'amour de l'amour que je dois à Jésus-Christ seul !

Je ne veux pas être aimé. Voici une personne de la maison ou du dehors qui semble me rechercher. Halte-là, par respect pour la perfection de ma vertu!

Le voilà, ce perpétuel retour au détachement. L'âme qui le pratique n'en est pas constamment occupée, pas plus que le soldat qui monte la garde ne met constamment son fusil en joue. Mais constamment elle veille ; et au moindre signe d'attachement déréglé, elle frappe son coup.

0 pureté d'une telle âme, ô générosité, ô liberté, ô supériorité, ô joie de Dieu en elle, ô plénitude de grâces, ô progrès dans la sainteté, ô assurance du salut! Et, si c'est un Institut entier qui en est là, ô splendeur, ô ferveur, û bénédiction, ù protection, ô maintien du surnaturel en tout, ô honneur devant Dieu et devant les hommes, ô arche de salut !

Mais pour retourner ainsi au détachement il faut cultiver l'oraison du détachement.

§ IV. — L'oraison du détachement.

On commence par se mettre en présence ou de Jésus- Christ pauvre et oublié ; ou de Dieu, unique souverain bien ; ou de Marie, seule après la mort de son Fils et privée de ce qu'elle avait de plus cher au monde.

Ensuite on s'arrête avec foi à quelques pensées du genre de celles-ci.

Le détachement et les exemples de Jésus et de Marie. — O ma pauvre âme, souviens-toi donc que Jésus-Christ a été un pauvre, un pauvre artisan ; que sa sainte Mère a été une pauvre, une pauvre femme de ménage!

Souviens-toi que Jésus demande à tous les hommes

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d'être pauvres avec lui, pauvres d'esprit, et pauvres de fait quand ils ont le bonheur d'être religieux.

Souviens-toi que la pauvreté a laissé Jésus-Christ plongé dans l'obscurité, dans le travail, dans le mépris.

Souviens-toi que, par pauvreté, il a voulu non seulement s'interdire tout superflu, mais même parfois manquer du nécessaire.

Souviens-toi aussi que ce bon Maître est jaloux des cœurs ; qu'il ne peut pas supporter les affections déréglées, qu'il est le Dieu de la charité mais non pas le Dieu du sensible, du charnel; que sa sainte Mère, Vierge des vierges, est également l'ennemie de cette prostitution d'un cœur qui se donneà la créature.

Le détachement considéré en lui-même. — Le détachement, parla pauvreté, est une vertu bien nécessaire, puisque sans elle les religieux ne sont plus religieux.

C'est une vertu bien excellente, puisque par elle les Instituts religieux et leurs membres se maintiennent en Dieu et dans son esprit.

C'est une vertu bien délicate, puisque tous les instincts de la nature sont conjurés contre elle.

C'est une^vertu bien généreuse, puisqu'elle élève l'àme au-dessus de tout ce qui est terrestre.

C'est une vertu bien salutaire, puisque sans elle le religieux court toujours risque de se perdre.

C'est une vertu bien charitable, puisqu'en la pratiquant et en la défendant, un religieux rend à son Ordre le plus signalé des services.

Quant au détachement du cœur par la proscription de toute affection sensible, il est le gardien de la chasteté, laquelle ne peut subsister parfaite si le cœur s'attache.

Il est le gardien de la charité, laquelle ne peut donner ni à Dieu ni au prochain ce qui leur revient, quand le cœur est aux trois quarts ailleurs.

Il est le gardien de toutes les vertus; l'obéissance, la régularité, l'humilité, la piété, la concorde fraternelle

périclitent quand le cœur entre dans les extravagances.

Il est le gardien de l'honneur, car toute affection particulière est, dans un religieux et dans un couvent, un véritable déshonneur.

Il est le gardien de l'àme et du salut, qui est toujours compromis quand le cœur n'est pas pur.

Le détachement et l'éternité. — Il est bien triste d'arriver au moment de la mort avec une conscience chargée de fautes contre la pauvreté, et un cœur rempli de misères contre la pureté des affections. Car alors la justice de Dieu permet pour l'ordinaire que l'on meure comme on a vécu.

Il est bien doux de mourir libre de toute créature ; car alors la grâce de Dieu redouble, et on meurt dans la sainteté.

Le purgatoire est terrible; car le feu que l'on y endure est le même que celui de l'enfer. Or, les religieux qui n'ont ni la vie pauvre, ni le cœur libre d'affections humaines, ont toutes les raisons de craindre un purgatoire rigoureux et long.

Pouvoir se dire qu'après la mort on ira bien vite au ciel, c'est une bien grande consolation. Or, les religieux vraiment pauvres et vraiment purs de cœur peuvent nourrir ce doux espoir.

Nous ne saurions trop entretenir en nous la crainte des jugements de Dieu : du jugement particulier, scène saisissante précisément parce qu'il sera particulier, et que nous serons là seuls avec Jésus-Christ seul ; du jugement général, absolument redoutable précisément parce qu'il sera général et que nous assisterons au terrible partage de l'humanité en brebis et en boucs. Or, pour les religieux pauvres et détachés, ces jugements seront tout miséricordieux. Pour ceux au contraire qui ne sont ni pauvres ni détachés, ô misère et consternation !

Et l'enfer ! Ah! l'enfer! Il est épouvantable : le feu, les pleurs, les grincement de dents, la rage, la haine, la pri-

vo lion de Dieu, l'éternité. Et quand on pense qu'un religieux qui n'est ni pauvre ni gardien de son cœur, est toujours exposé à y tomber!

Le dé lâchement et Dieu . — Dieu a une Providence : sa Providence est libre ; elle donne ou elle retire sa bénédiction à volonté ; or, cette bénédiction est assurée aux Instituts pauvres et à leurs membres ; et elle se retire petit à petit quand on est devenu riche d'esprit. Quant aux cœurs purs, ils peuvent être sûrs de leur Dieu.

Dieu est le souverain bien, et il veut qu'on ne fasse cas que de lui.

Dieu est charité, et il veut que l'on n'aime que lui.

Dieu est sainteté, et il ne souffre pas que l'âme se jette dans le profane et le terrestre.

Dieu est Dieu, et il ne veut pas que l'homme se fasse des faux dieux, que l'on traite une créature humaine comme si elle était Dieu.

Du souvenir de l'une ou l'autre de ces pensées, souvenir accompagné d'actes de foi et de prières, on passe à Vactc de détachement; lequel se compose de prières, de renoncement aux choses terrestres, de sacrifices du cœur, et d'amour.

Prière. — 0 Jésus, pauvre et Père des pauvres, accordez-moi la grâce de faire un acte de vraie pauvreté ! 0 Jésus, vierge et pureté des vierges, accordez-moi la grâce de perfectionner aujourd'hui la virginité de mon cœur!

Renoncement aux choses terrestres. — 0 Dieu, vous êtes mon unique bien; ô Jésus, vous êtes mon vrai trésor; û ciel, vous êtes mon unique ambition ! C'est pourquoi je veux vivre et mourir pauvre, pauvre selon mon Institut, vraiment pauvre, absolument pauvre. O pauvreté religieuse, je vous veux telle que vous fûtes chez nous dès l'origine ! Et je vous déclare, ô mon Dieu, que, coûte que coûte, je prétends vivre et mourir partisan et avocat de notre pauvreté primitive !

Sacrifice du cœur. — O mon Dieu, je vous offre mon cœur

en sacrifice ! Si je sens que quelqu'un m'aime, je renonce à ce quelqu'un; et avec le secours de votre grâce, je couperai mes liens. Si je sens que j'aime quelqu'un, aidezmoi, Seigneur; je veux ne jamais aimer d'un amour trop humain !

Amour. — Je me détache donc, ô mon Dieu et mon Sauveur, je me détache, mais c'est pour vous aimer ! Oui, je vous aime, je vous le dis bien sincèrement. Je vous aime comme mon bien et ma félicité, et je désire n'avoir de jouissance qu'en vous. Mais je vous aime plus encore à cause de vous-même, parce que vous êtes souverainement bon, aimable, bienfaisant et digne de tout amour.

On en vient ensuite à la prière. Ce que l'on demande entre autres choses, c'est la possession du vrai bien et le détachement de tout le reste.

ODieu, mon souverain bien, ù Jésus, mon Sauveur et mon trésor, je vous demande la force de me priver; le courage de pratiquer le détachement chaque fois que l'attachement voudra se former; la sagesse de toujours aimer et pratiquer la pauvreté; le maintien de cette pauvreté sainte dans mon Institut ; et la force de résister à toutes les suggestions de la nature quand elle voudra secouer un peu le joug de cette pauvreté sainte !

Et mon cœur, ô mon Dieu ! Ah ! mon cœur ! vous savez combien il est faible, combien il a de peine à se détacher quand il est pris, combien les affections humaines le séduisent et l'enivrent. Je vous en supplie, rendez-moi fort contre mon cœur, et contre le cœur des autres ; et accordez-moi la grâce de vivre et de mourir dans la solitude intérieure.

Je vous fais ces prières, ô mon Dieu, ô mon Jésus, ô ma Mère, pour avoir le bonheur de ne plus pécher, de vous aimer, et de persévérer dans le bien jusqu'à la mort.

Cette prière faite et refaite devant Dieu, on prend la résolution ordinaire en insistant particulièrement sur le perpétuel retour au détachement.

S V. — Examen et bon propos sur le détachement.

Ferai-je souvent l'oraison du détachement?

Me ferai-je une obligation du retour au détachement, chaque fois que je me sentirai attaqué du côté du cœur, ou du côté de la pauvreté?

Me ferai-je, sur la pauvreté et le dégagement du cœur, une loi de pénitence ; loi en vertu de laquelle je me confesserai de temps en temps plus en détail, en suivant le questionnaire que voici :

En matière de pauvreté : Pas d'élargissement de la Règle.

— Pas de superflu. — Rien qui sente le luxe. — Rien qui sente le confortable. — Pas un liard de dépense sans permission. — Rien contre nos anciens usages et traditions.

— Pas de murmures en cas de privations.

En fait de dégagement du cœur : Pas de paroles trop affectueuses; pas d'amitiés particulières; pas de consentement à des démonstrations d'affection; pas d'amabilité mondaine; pas de préférence pour personne; et dans le fond du cœur, pas de sentiments qui sentent, même de loin, la passion. -

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