CHAPITRE V
§ I. — En quoi consiste le continuel retour à la divine charité.
Jusqu'à présent il ne s'est agi que de retours intérieurs à opérer, non pas continuellement, mais seulement quand les circonstances le demandent. Retour à la pureté, quand le péché se fait sentir; retour à l'humilité, quand la personnalité se réveille ; retour au détachement, quand le terrestre et le sensible voudraient envahir l'âme.
Maintenant nous abordons la partie du retour perpétuel qui ne dépend pas des circonstances; et qui, comme la respiration d'un homme vivant, doit se poursuivre sans cesse, du matin jusqu'au soir de chacune de nos journées. Je veux parler du retour à l'amour de Dieu.
En effet, aimer Dieu doit être l'occupation continuelle de l'homme sur la terre. Nous devons nous humilier au moins quand l'orgueil nous tente; nous détacher au moins quand la créature nous prend; mais aimer Dieu toujours, toujours, surtout si nous sommes spécialement consacrés à lui.
Ainsi donc, répétons-le, il s'agit ici d'un retour au bien qui doit s'effectuer sans discontinuer.
Sur cette continuité, pour la rendre abordable et pratique, une explication. Je ne parle pas ici d'une con-
tinuité physique et absolue de tous les instants, de telle façon que je doive ne pas laisser passer une minute de ma vie sans faire un acte d'amour de Dieu. Entendre les choses ainsi, ce serait tomber dans l'impossible, dans l'absurde.
Quand on dit qu'il faut aimer Dieu continuellement, cela signifie que continuellement et durant toute la vie, l'amour divin doit, indépendamment des circonstances, être la principale occupation intérieure de l'âme.
Mais on ne prétend pas que cette occupation, toujours et partout la première, doive être toujours et partout actuelle. Une mère aime son enfant du malin jusqu'au soir ; souvent elle le lui répète ; mais enfin elle n'est pas toujours actuellement occupée à le lui dire et à l'embrasser. Ainsi en doit-il être de l'âme relativement à Dieu. Il faut qu'elle l'aime toujours, qu'elle lui offre des actes d'amour souvent.
Quelle doit être la fréquence de ces retours actuels vers Dieu? Gela dépend des âmes, de leur ferveur, de leur avancement dans la vertu, de leur vocation, des exigences de Dieu. En cela comme en tout le reste, il faut être sage, ne pas rester en deçà de ce que Dieu demande, et ne pas aller au delà* de ce que l'on peut faire.
Cet amour constant dont nous allons nous occuper, a pour objets Dieu et Notre-Seigneur Jésus-Christ son divin Fils, sans gêne ni complication.
Il est dans l'esprit de notre sainte religion que les âmes soient parfaitement à l'aise sous ce rapport; que celles qui ont un spécial attrait pour Dieu aillent plus souvent à Dieu; que celles qui sont plus portées vers Notre-Seigneur aillent plus souvent à Notre-Seigneur.
Sur ce divin mélange du souvenir de Dieu et du retour à Jésus-Christ son divin Fils, j'ai cependant quelques remarques à faire.
Premièrement, il est si naturel d'aller du Père au Fils et du Fils au Père que, si une âme avance dans la vie in-
térieure, immanquablement il lui arrivera de joindre les deux souvenirs ensemble, avec une facilité croissante.
Deuxièmement, malgré la liberté laissée à chacun de choisir entre le Père et le Fils, il est cependant certain que notre sainte religion est celle du Créateur autant que celle du Rédempteur; et que, par conséquent, toute âme qui veut se sanctifier doit s'exercer à monter souvent jusqu'à Dieu. En ce cas, il est bon qu'elle s'habitue à voir dans son Dieu vivant la Trinité des personnes. Puisqu'il y a trois personnes en lui, pourquoi et comment ne pas vivre avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit, en vrai enfant de cette famille divine? C'est une faveur que le Seigneur fait vite aux âmes qui vont à lui dans la pureté, l'humilité et le détachement.
Troisièmement, quand on prend pour terme des actes intérieurs Jésus-Christ Notre-Seigneur (et il le faut faire souvent), on doit s'habituer à voir en lui ce qui est en lui, c'est-à-dire l'homme qui est Dieu, et le Dieu qui est homme, en d'autres termes l'homme-Dieu. S'arrêter principalement ou exclusivement à l'homme, ce ne serait ni bon ni louable. Évitons ce défaut, surtout si nous sommes portés à nous attacher à l'humain sans aller jusqu'au divin. Que Jésus-Christ soit toujours pour nous Jésus-Christ, c'est-à-dire le Fils de Dieu fait homme.
Sachons donc que l'amour s'applique et à Dieu et à l'homme-Dieu. Mais sachons aussi que dans ses principaux sentiments il est multiple. Oui, la divine charité est une vertu si vaste qu'elle se partage pour ainsi dire en plusieurs parties, toutes également excellentes.
Nous avons d'abord l'amour proprement dit et borné à ce qui lui est essentiel; en d'autres termes la charité prise en elle-même, et sans aucun des sentiments qui lui sont adjoints.
Nous avons ensuite la première qualité essentielle à 1 amour, si essentielle qu'elle est une seule et même chose avec lui; je veux parler de l'amour pour le prochain, et du
dévouement aux œuvres que le bon Dieu nous demande pour ce cher prochain.
Nous avons aussi la seconde des dispositions inséparables de la charité : l'union à la volonté divine en toutes choses.
Enfin, nous avons la charité revêtue d'un cachet qui lui est propre et que lui a donné Jésus crucifié. Ce cachet divin est l'esprit de sacrifice et l'amour de la croix.
Je puis donc et je dois, dans ma sainte vocation, m'attacher tour à tour à la charité divine, à la charité fraternelle, à la charité obéissante, à la charité patiente; et toujours ce sera la charité.
Ces quatre nuances de l'amour divin feront l'objet de quatre chapitres successifs. Mais, que je le retienne bien, on est loin de m'imposer ou même de me conseiller, comme occupation habituelle, la quadruple poursuite de ce quadruple travail. Ce sera ou bien celui-ci ou bien celui-là, tantôt l'un, tantôt l'autre, suivant les attraits du moment. Tant doit être grande la liberté de ma vie intérieure.
Pourvu que ce soit toujours l'amour de Dieu, je puis donc indifféremment m'en tenir soit à la charité en ellemême, soit à la charité se dévouant au prochain et à l'œuvre de Jésus^Christ, soit à la charité se conformant à la volonté divine, soit enfin à la charité se pénétrant de l'esprit de la croix.
Peu importe vraiment! Cependant il serait à désirer qu'aucune de ces parties principales de l'amour divin ne fût complètement négligée; que, par exemple, on ne s'abstint pas totalement, après avoir dit à Dieu qu'on l'aime de tout son cœur, d'ajouter que l'on veut faire son œuvre et accomplir sa volonté.
Ceci soit dit sans vouloir introduire dans la vie intérieure aucune complication ou surcharge.
L'essentiel est que le retour perpétuel à l'amour de Dieu devienne une opération qui, avec autant de simplicité que de solidité, se poursuive sans cesse et tous les jours; comme dans l'ordre temporel, sans cesse et tous les jours,
on s'occupe de la nourriture, du vêtement et des autres choses indispensables à la vie.
J5 II. — Pourquoi le retour continuel à l'amour de Dieu.
0 ma pauvre âme, tu demandes pourquoi tu dois perpétuellement revenir à l'amour du bon Dieu?
Ah! c'est que perpétuellement tu retombes en toi-même, comme la lourde pierre retombe vers son centre. Et puis, indépendamment de ces basses inclinations, tu as en partage l'impuissance d'aller jusqu'à Dieu : double raison qui te demande un double et perpétuel effort.
Première raison : réaction perpétuelle contre l'amourpropre. Depuis qu'Adam et Eve ont consenti à chercher leur satisfaction en eux-mêmes, tous leurs enfants sont devenus des êtres concentrés, n'ayant plus d'autres sentiments que des affections personnelles et égoïstes. Nous ressemblons à des enfants mal nés, qui ne songeraient jamais qu'à leurs intérêts propres, sans aucun souci de leurs parents. Dieu ne nous intéresse pas; Dieu est pour nous comme un étranger dont il n'y a pas à s'occuper. Le plaisir de Dieu, la gloire de Dieu, la satisfaction de Dieu, le service de Dieu, la volonté de Dieu, l'amour de Dieu, ah! que tout cela nous touche peu! Mais nous, notre intérêt, notre honneur, notre avantage, notre plaisir, ah! que tout cela nous intéresse ! Tant il est vrai que le péché nous a bornés à nous-mêmes, fixés en nous-mêmes, enfermés en nous-mêmes. Principal motif pour lequel nous avons à faire un continuel effort; semblable à leffort d'un oiseau qui, créé pour voler dans les airs, serait retenu dans une cage obscure.
Deuxième raison : Autant nous sommes acharnés à rester en nous-mêmes, autant nous avons de peine à monter jusqu'à Dieu. Dieu, mais je ne le connais pas! Dieu, mais je ne le vois pas! Dieu, mais je ne le comprends pas! Dieu, mais je ne le sens pas! Dieu, mais je n'éprouve rien pour
lui! Dieu, mais il n'a pas de visage qui m'attire! Dieu, mais il n'a pas de parole qui me touche! Dieu, mais il n';i rien qui parle à ma nature !
Et c'est ainsi que, pauvres vers de terre, nous pouvons bien ramper, mais non pas monter; nous traîner dans la poussière, mais non pas aller jusqu'au ciel. Telle est la deuxième cause qui rend nécessaire un perpétuel retour de l'âme, perpétuellement obligée de se soulever au-dessus d'elle-même.
Troisième raison : si au moins, détournés de Dieu comme nous le sommes, nous vivions dans un milieu qui nous corrige, et nous porte à ce Dieu si éloigné de notre cœur. Mais, hélas! hélas! toutes les influences que nous subissons de nos semblables sont terrestres, profanes, trompeuses et mauvaises,
Même en religion, réunis pour aller à Dieu, nous nous éloignons les uns les autres de ce Dieu qui est notre fin. Tant la vanité de la vie, tant l'oubli des réalités divines, tant la séduction des choses de la terre et du temps exercent d'empire sur nous.
Voilà pourquoi il est bon, salutaire, nécessaire d'introduire parmi, les règles de la vie surnaturelle, cette grande et fondamentale loi : Retour perpétuel à Dieu et à soft amour.
%, III. — Comment doit se pratiquer le continuel retourà la charité.
Le continuel retour à Dieu s'opère par l'exercice d'une vertu qui est fondamentale dans la vie religieuse. Cette vertu est le recueillement accompagné de la bonne intention. Le recueillement est le travail d'une àme qui, constamment inclinée à se répandre sur les choses de la terre et du temps, fait effort pour se ramasser et se porter à Dieu.
Voici un supérieur qui sans relâche est plongé dans les sollicitudes de son emploi. De temps en temps il retire son esprit et son cœur de ces occupations humaines, et il rentre dans les pensées et dans les sentiments de Dieu et de l'éternité : c'est le recueillement.
Voici un sujet, absorbé jour et nuit dans des occupations qui le prennent tout entier. Parfois, et comme à la dérobée, il se reporte dans la foi, et il parle à son Dieu : c'est le recueillement.
Le recueillement est une vertu capitale entre toutes. Sans lui c'est la nature, avec lui c'est la grâce. Sans lui c'est la terre, avec lui c'est le ciel. Sans lui c'est la créature, avec lui c'est Dieu.
Le recueillement suppose le retour à la pureté, à l'humilité, au détachement. Car comment voulez-vous qu'une àme qui pactise avec le péché, ou qui s'estime elle-même, ou qui se colle aux créatures, puisse se porter à Dieu.
Le recueillement exige un courage toujours nouveau, comme celui d'un homme qui serait chargé de porter une lourde pierre sur le haut d'une montagne.
Le recueillement comporte toutes sortes d'actes : les actes d'humilité, de contrition, et bien d'autres. Mais son acte principal est l'acte de charité.
Le recueillement est donc l'habitude de faire redire au cœur : Mon Dieu, mon Jésus, je vous aime, et tout est pour vous !
Le recueillement n'est pas une vertu réservée aux âmes extraordinaires. Ah ! s'il fallait dire à Dieu des choses sublimes, soit! on pourrait exempter beaucoup d'âmes de cette obligation. Mais non! 11 s'agit simplement de redire souvent la parole d'un enfant à son père, d'un chrétien à Jésus son Sauveur.
Le recueillement est une vertu essentiellement progressive. Les commençants ne sont pas obligés de s'imposer autant d'élans vers Dieu que les religieux déjà vieillis dans la vie surnaturelle.
Le recueillement doit, quant à la manière, varier suivant la vocation.
Pour les religieux contemplatifs, il peut consister en opérations plus longues et plus mentales. Car ils ont le temps de penser et de vouloir à leur aise.
Mais pour les religieux actifs, il doit consister en élans vers Dieu, tout courts, tout faciles, formulés avec rapidité, et lancés comme des flèches.
Mais ces actes jaculatoires doivent être aussi ardents que courts, aussi fréquents que brefs.
Telle est la vraie vie du religieux : il travaille toujours, mais, en travaillant, il adresse à son Dieu beaucoup de petits mots du cœur.
Parmi les actes dont se compose ce recueillement, il en est un qui passe avant tous les autres et qu'il faut toujours et partout cultiver : c'est la bonne intention.
Aussi, quand nous nous sommes demandé précédemment par quelle vertu s'opère le perpétuel retour à la charité, nous avons répondu en ces termes : C'est par le recueillement accompagné de la bonne intention.
La bonne intention n'est pas autre chose qu'une intime conversion de l'àme qui, au lieu de n'agir que pour ellemême, se décide à agir pour Dieu.
La bonne intention doit être, si nous la voulons entière, un composé de charité pure et parfaite. Notre cœur en la renouvelant doit s'écrier : C'est pour l'amour de mon Dieu, purement pour son amour, pour son amour par-dessus toutes choses, pour son amour comme dernier terme de toutes mes affections.
Non pas qu'il faille chaque fois entrer dans ce détail. .Non! la parole du cœur peut et doit être plus brève. Mais dans sa brièveté, elle doit résumer tous ces sentiments de la vraie charité.
La bonne intention est toujours possible à tous les hommes, sinon toujours au même degré, aumoins toujours assez pour que Dieu soit glorifié et que l'àme s'approche de lui.
La bonne intention est la forme la plus simple et la plus sûre de l'acte de charité.
La bonne intention est la vertu des vertus. C'est la sanctification de toute la vie, c'est notre Dieu constamment glorifié, c'est le mérite constamment accumulé, c'est la paix constamment raffermie, c'est le bon ordre constamment rétabli, c'est la plénitude de tout bien constamment- renouvelée.
Que telle soit donc ma vie ! Que sur mon existence si modeste, règne le perpétuel retour à la charité, par le perpétuel recueillement d'une perpétuelle bonne intention!
Mais, que je ne l'oublie pas, pour en arriver là, je dois prier, toujours prier. On ne va pas jusqu'à Dieu sans attirer Dieu en soi. La prière précède le recueillement et l'amour, comme l'aspiration de l'air précède son expiration.
Tout ce travail, je ne saurais trop me le redire, doit être simple. Pas de contention, pas de casse-tête, pas d'opérations compliquées. Rien que des élans rapides vers Dieu, mais qu'ils soient fréquents, sérieux, sincères !
Cependant, malgré cette simplicité et cette facilité, il est bon que le religieux se réserve dans la journée certains petits moments de retraite intérieure : et qu'alors, se remettant un peu plus longtemps en Dieu, il ravive le foyer, pour en faire sortir des étincelles de plus en plus nombreuses.
Il est à désirer que le recueillement, tout en étant irrégulier, soit en même temps réglé. Irrégulier, parce que les élans du cœur ne doivent ni se compter, ni se peser. Réglé cependant, en ce sens que, pour être sûre de son fait, l'âme diligente fait bien de se fixer certains moments et certains actes qui reviennent régulièrement, et qui, une fois passés. permettent à l'âme sa sainte liberté et ses saintes ardeurs.
Mais, pour revenir ainsi à l'amour par le recueillement,
rien de plus utile, rien déplus nécessaire que de faire souvent l'oraison de la charité.
§ IV. — L'oraison de la charité.
Cette oraison des oraisons se fait de la manière suivante :
On se met en présence de Dieu qui est amour, ou de Jésus dont le Cœur sacré est le sanctuaire de la charité; et on s'humilicprofondément, mais avec une entière conliance ; car il n'y a pas de don que le Seigneur soit plus porté à accorder que celui du saint amour.
Ensuite on applique la mémoire, l'intelligence et la foi, à l'une ou l'autre des fortes vérités que voici :
La charité considérée en elle-même. — La charité est une communication de l'amour qui est en Dieu. Dieu aime en Dieu; et quand il communique sa charité, l'homme aime, lui aussi, comme Dieu aime. Un apôtre qui donnerait sa vie pour le salut d'un pécheur possède un amour semblable à celui qui brûle dans le cœur de Jésus. La charité est donc l'amour qui est en Dieu, mais communiqué à lhomme.
La charité s'applique d'abord à Dieu lui-même. Elle parle à Dieu comme un enfant à son père. Elle lui dit : Je vous aime; et parce que je vous aime, je veux tout ce qui vous fait plaisir, et je ne veux rien de ce qui vous fait de la peine.
La charité aime Dieu par-dessus toutes choses. Elle dit, soit au Père, soit à Jésus-Christ : Je veux votre plaisir et votre joie, beaucoup plus que je ne veux le bonheur de mes parents et le mien propre, parce que je vous aime par-dessus tout.
La charité aime Dieu comme le dernier terme de toutes les affections. Elle lui dit: Mon Dieu, vous le savez, pour moi l'essentiel c'est vous! Je ne m'inquiète pas de la créa-
ture; je ne m'inquiète pas de moi-même, excepté que, pour mon prochain comme pour moi-même, je désire le paradis. Mais pourvu que vous soyez content, pourvu que votre nom soit sanctifié, pourvu que votre règne arrive, pourvu que vous soyez glorifié, heureux, je suis heureux moi-même et satisfait, car je vous aime par-dessus tout, ùDieu,o Père, ô Être infiniment bon, infiniment aimable!
La charité, puisqu'elle a tous ces sentiments pour Dieu, est la vertu des vertus. C'est elle qui procure la paix, puisqu'elle ne songe plus qu'à Dieu; c'est elle qui fait obéir, qui donne la patience, le courage, le zèle, l'humilité, le détachement, la pureté, puisqu'elle laisse tout pour aller à Dieu.
La charité est le mérite des mérites, puisque tout ce que l'on fait pour Dieu est nécessairement récompensé de Dieu.
Enfin la charité est le bien des biens, puisqu'elle unit à Dieu qui est le bien suprême.
La charité considérée en Dieu. — Dieu est la charité même. Il y a des hommes qui naissent naturellement bons. Dieu n'est pas né, mais il est, et depuis toute éternité, naturellement aimant.
Dieu, parce qu'il est aimant, veut être aimé. Car quiconque aime veut l'amour. C'est pourquoi il a mis en tête de sa loi : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton tœur1.
Dieu, voulant être aimé de l'homme, a fait tout ce qu'il était possible de faire pour que l'homme aimât Dieu. Il lui en a donné l'ordre ; il l'y a poussé par ses bienfaits sans nombre; il lui a réservé le don de son divin Esprit, lequel n'est autre chose que le don de l'amour. Le voyant pécheur et perdu, il a pris la résolution de le racheter; pour le racheter, il a pris la méthode la plus apte à lui inspirer l'amour: il a envoyé son propre Fils; il l'a rendu semblable à nous; il a voulu qu'il se dévouât tout entier à notre bien;
1. Diliges Dominum Deurn tuum ex toto corde tuo (Matth. xxh,37
LE CONTINUEL RETOUR A LA DIVINE CHARITÉ. 2l.*{
il a voulu qu'il souffrit et qu'il mourût pour nous. Tout cela, afin que nous fussions poussés et comme forcés à aimer.
Désirant de telle sorte notre amour, ce Dieu si grand et si bon a fait que toute sa religion tendît à l'amour. D'ailleurs il le mérite bien cet amour : car il est si bon, si saint, si beau, et si parfaitement notre Père!
La charité et Jésus-Christ Noire-Seigneur. — Jésus-Christ est venu sur la terre dans un double but : il a voulu nous sauver, il a voulu nous inspirer l'amour.
Du reste ces deux fins n'eu font qu'une, puisque pour être sauvé il faut vivre et mourir dans l'amour divin.
Voyons donc comment Jésus-Christ s'y est pris pour nous décider à aimer, à aimer Dieu son Père, à l'aimer luimême, à aimer notre prochain.
D'abord il a pris la nature humaine. Il aurait pu choisir celle d'un ange. Mais l'homme aime l'homme, c'est pourquoi le Verbe s'est fait homme.
Puis il a voulu être notre semblable, non seulement par nature, mais par condition : pauvre comme les pauvres, petit comme les petits, travailleur comme les travailleurs, soumis à l'obéissance comme nous tous.
Ensuite, durant les trois ans de sa vie publique, il s'est montré toujours bienfaisant, toujours doux, toujours patient, toujours aimable, toujours vrai, toujours droit, toujours saint, toujours aimable.
Il s'est décidé à souffrir, et pourquoi? Pour notre salut? Ce n'était pas nécessaire. Une seule de ses prières aurait suffi pour racheter mille mondes. Mais il voulait que nous aimions ; il savait que rien ne nous excite à aimer quelqu'un comme de voir ce quelqu'un souffrir pour nous. Il s'est donc, par amour et pour l'amour, décidé à souffrir, et à souffrir Dieu sait combien et comment!
Ce n'est pas tout. Ce bon Maître savait que lorsqu'on est loin, on est vite oublié. Il a inventé l'Eucharistie. Pourquoi? Pour l'amour. Il pouvait nous envoyer ses grâces du
haut du ciel. Mais si éloigné, il aurait été moins aimé. Il pouvait se contenter du sacrifice du Calvaire. Mais le passé nous émeut moins que le présent. Qu'a-t-il fait? Il a institué le saint Sacrement, sacrement de sa présence au milieu de nous, de sa présence en nous, de sa présence sur un autre Calvaire. Tout cela pour l'amour.
Enfin dans l'Eucharistie il nous montre son cœur, son cœur aimant, son cœur désirant être aimé, son cœur souffrant de n'être pas aimé, son cœur nous offrant lui-même l'amour qu'il nous demande.
Après tant de prodiges, si moi, religieux, je lui disais : Jésus, vous voulez que j'aime, et moi je ne le veux pas! ce serait le comble de l'ingratitude.
La charité et V éternité. — Si je vis dans la charité, ma vie est un pèlerinage vers le ciel. Si je vis sans la charité, ma vie est un voyage vers l'enfer.
Si je meurs dans la charité, je suis un élu ; si je meurs sans la charité, je suis un damné.
Si je prétends mourir dans la charité en vivant hors de la charité, je me mens à moi-même.
Si je présente au tribunal de Jésus-Christ une vie de charité, vite, bien vite il m'introduira dans le ciel; si je lui présente une vie sanscharité, ô Dieu, qu'il sera sévère pour moi ! — Si mon corps a été habité par une âme ayant lu charité, il ressuscitera glorieux; s'il a été habité par une âme sans amour, il ressuscitera ténébreux.
Et après la résurrection, séparation des méchants d'avec les bons : à droite ceux qui seront morts dans la charité, à gauche ceux qui seront morts sans charité.
Et puis la révélation des consciences, les deux sentences; après quoi ou bien le gouffre ou bien le ciel : tout dépendra de la charité.
En enfer la haine éternelle dans le feu éternel, et au ciel l'amour éternel dans la maison du père de famille.
Encore une fois tout dépendra de ma charité durant ma vie et à ma mort.
LE CONTINUEL HETOIH A LA DIVINE CIIAKITÉ. 2\.'>
Après ces fortes pensées on produit Pacte de chdvité. Sur cet acte, répétons la remarque faite au commencement. Dans tout le cours de cette retraite on pousse mon àmc aux actes parfaits; parfaits non pas quant à l'intensité : on ne me demande pas d'aimer autant que Madeleine a aimé; mais quant à la nature de l'acte : on me demande d'aimer d'un amour de vraie charité comme a aimé la sainte pénitente.
Cette élévation du cœur jusqu'à la perfection des actes est une des conditions les plus nécessaires pour avancer dans la vertu. Que mon âme ait donc le courage de s'y exercer!
Cela posé, venons-en à l'acte de charité pure et parfaite.
D'abord on prie. — 0 mon Dieu, il est aussi impossible à l'homme de produire un acte de charité parfaite qu'au ver de terre de s'élever dans les airs ! Donnez-moi donc des ailes, et je volerai. Je vous le demande par Jésus, par Marie, envoye/.-moi le Saint-Esprit qui est l'amour et qui me fera aimer.
Puis on essaie d'aimer d'un amour de charité, et on s'y exerce de toutes ses forces, 0 mon Dieu, mon Père, mon bienfaiteur et mon souverain bien, je vous aime, je vous aime pour vous-même parce que vous êtes souverainement bon! Je volks aime également, ô Jésus, mon Sauveur qui avez tant fait et tant souffert pour moi!
Puis on s'excite à aimer Dieu et Notre-Seigneur par-dessus toutes choses. — Je vous aime plus que tout ce que j'aime et plus que moi-même. Je suis plus heureux de votre bonheur que du mien, plus ravi de votre gloire que je ne le serais pour moi de tous les honneurs de la terre.
Puis on se porte à aimer Dieu et Notre-Seigneur comme dernier terme des affections du cœur. — O mon Dieu, ù mon Jésus, au delà de vous je ne vois plus rien, et surtout je ne me vois pas moi-même ! Ma dernière sollicitude n'est pas pour moi, mais pour vous. Pourvu que vous soyez content je le suis; parce que je mets ma fin en vous et non pas en moi.
Puis on forme la bonne intention. — 0 mon Dieu, puisque je vous aime plus que moi-même et que toute créature, je veux travailler pour vous, souffrir pour vous, vivre pour vous, mourir pour vous !
Enfin on se tourne contre ce misérable moi, qui voudrait toujours être la fin et le terme à la place de Dieu. — 0 mon Dieu, je me méprise! 0 mon Dieu, je me renonce! 0 mon Dieu, je me détrône! 0 mon Dieu, je me mets à ma place! 0 mon Dieu, je me hais, en tant que je suis idolâtre de moi-même! 0 mon Dieu, pas moi mais vous!
Ayant ainsi produit l'acte, on passe à la prière, dans laquelle, comme il convient, on demande surtout le saint amour.
Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit, Sacré- Cœur de Jésus, divine Marie, à moi pécheur et indigne daignez donner l'amour!
Répandez dans mon cœur la charité, et que ma manière d'aimer soit changée, divinisée.
Faites que, sortant de moi-même et allant jusqu'à vous, j'aie pour vous le sentiment qu'ont les anges et les saints, le sentiment de la divine charité.
Cette charité, conservez-la en moi; augmentez-la, purifiez-la. Faites que je vous aime par-dessus toutes choses, que je vous aime pour vous-même, que je vous aime plus que moi-même.
Faites-moi persévérer dans cet amour jusqu'à la mort. Oui, que le reste de ma vie soit sanctifié par la charité, et que ma mort soit un acte d'amour !
0 Dieu, ô Jésus, ô Marie, opérez en moi cette conversion de l'amour-propre à l'amour divin ; et que désormais ce ne soit plus moi qui règne en moi, mais vous, ô mon souverain bien !
Après quoi on renouvelle la résolution, en appuyant sur le perpétuel retour à l'amour divin.
^ V. — Examen et bon propos sur la divine charité.
Le perpétuel retour à l'amour n'étant pas autre chose que le recueillement avec la bonne intention, vais-je régler et assurer ce recueillement?
Vais-je le régler en m'obligeant pour chaque jour, et à certains moments du jour, à des retours vers Dieu plus profonds eX plus explicites?
Vais-je le régler en me faisant une obligation de m'exercer à produire des oraisons jaculatoires fréquentes et ferventes?
Vais-je le régler en déterminant que, dans ces oraisons jaculatoires, la charité et la demande de la charité auront la meilleure part?
De plus, ferai-je souvent l'oraison de la sainte charité?
Enfin ferai-je parfois des revues et des confessions plus complètes sur cette vertu, en examinant les questions que voici : bonne intention peu renouvelée, intentions peu conformes à la charité, recueillement négligé, recueillement mal réglé, oraisons jaculatoires mal faites; en somme, peu de vrai amour pour Dieu, règne habituel de l'amourpropre?
RETOUR CONTINUEL A DIliU.