CHAPITRE VI
Cette partie du continuel retour est d'un genre spécial. Parmi les vertus auxquelles il faut sans cesse revenir, la pureté, l'humilité et le détachement ne s'imposent rigoureusement que lorsque le mal opposé voudrait prévaloir; tandis que la charité pour Dieu est le devoir de tous les instants. Quant à la charité envers le prochain, quoiqu'elle soit une dérivation de l'amour divin et que son siège principal soit aussi dans le cœur, cependant, quant à son exercice, elle consiste plutôt en actes extérieurs. C'est pourquoi l'on dit d'un religieux qu'il est vraiment charitable, lorsque ses rapports avec le prochain sont tout à fait ce qu'ils doivent être.
Retourner sans cesse à la charité zélée c'est s'appliquer sans relâche à l'accomplissement extérieur des devoirs d'assistance spirituelle ou temporelle en y ajoutant de temps à autre quelques actes intérieurs correspondant aux occupations du moment.
Par où l'on voit que ce cinquième retour au bien n'introduit pas de complication dans la conduite, et que le genre de vie reste simple; puisque le religieux, se contentant de courir, quand il le faut, au secours de la pureté, de l'humilité et du détachement, s'applique intérieurement à aimer Dieu, et extérieurement à le servir dans la personne du prochain.
§ I. — En quoi consiste la charité zélée.
La charité zélée est l'habitude de traiter avec les hommes selon les lois de la charité divine.
La charité divine est la loi qui doit tout régler dans la vie; et elle donne son nom à tout ce qu'elle règle icibas. Lorsqu'une mère suit, dans son amour pour ses enfants, les inspirations de l'amour divin, lorsque, par exemple, elle travaille de toutes ses forces à assurer leur salut éternel, son affection mérite dès lors le nom de charité maternelle.
De même, lorsque le dévouement obéit, lui aussi, au saint amour de Dieu, ce dévouement peut et doit s'appeler charité zélée.
Appliquons tout d'abord ces principes aux devoirs à remplir envers le prochain. Nous en ferons ensuite l'application aux devoirs des religieux entre eux.
La charité zélée consiste à traiter les hommes, non pas selon les lois de l'amour naturel, mais selon celles de l'amour divin.
Les hommes peuvent avoir les uns pour les autres différentes sortes d'amour. Quand on est du même pays, on s'aime de l'amour du pays; quand on est de la même famille, on s'aime de l'amour de famille; quand on est du même Institut religieux, on s'aime de l'amour de confraternité religieuse.
Parmi ces divers genres d'amour il en est un qui plane au-dessus des autres, autant que le ciel plane au-dessus de la terre : c'est l'amour de charité.
Aimer ses semblables d'un amour de charité, c'est leur vouloir plus que la richesse, plus que la gloire, plus qu'une dignité suprême, plus qu'un royaume, plus que l'univers entier : c'est leur youloir Dieu.
Voici un pécheur à la conversion duquel je travaille, afin
qu'il aille en paradis. Je lui veux le bon Dieu ; c'est l'amour de charité.
Je vois un de mes confrères qui me paraît n'être pas un vrai ami de Dieu. Je prie de tout mon cœur pour qu'il le devienne. C'est l'amour de charité, parce que c'est Dieu que je veux à ce frère en Dieu.
Voici une réunion de pauvres ou de malades confiés à ma vigilance. Je soigne leur corps sans doute; mais avant tout je m'occupe de leur âme, et je veux leur assurer le paradis : c'est l'amour de charité, puisque le bien que je veux à ces pauvres et à ces malades n'est autre que Dieu lui-même.
L'amour de charité a pour caractère distinctif de tout subordonner au bien divin. Aussi quand, pour assurer à quelqu'un la possession de son Dieu, il faut lui causer de la peine, la charité n'hésite pas. Quand pour le préserver d'un péché il faut le priver d'un plaisir, là encore, pas d'hésitation. L'idée de Dieu domine toiit, et pour donner Dieu, la charité ne reculerait devant rien.
Autre caractère de celte divine vertu : bien qu'elle songe avant tout à assurer la possession de Dieu, elle n'en est pas moins attentive à procurer au prochain tous les biens inférieurs. Elle soulage les malheureux, elle nourrit les pauvres, elle console les affligés; elle fait tout pour délivrer l'homme de ses maux temporels et adoucir sa vie. Mais dans cette bienfaisance qui pense à tout, il est un souci qui domine les autres : celui de Dieu!
Cet amour de charité pour le prochain renferme un troisième trait distinctif, peut-être le principal. Nous venons de voir que dans l'homme la, charité s'attache à l'homme, mais divinement. Elle l'aime puisqu'elle lui veut Dieu, et en même temps tous les biens naturels compatibles avec la possession de Dieu.
Il faut ajouter : dans V homme elle aime Dieu, et Jésus- Christ Fils de Dieu.
Aimer Dieu dans les hommes c'est les aimer parce qu'ils
sont les enfants de Dieu. Si j'affectionne beaucoup un de mes amis père de famille, j'affectionnerai aussi ses enfants. La charité se porte vers les hommes, parce qu'en eux elle voit Dieu leur Père.
Aimer Dieu dans les hommes c'est les aimer parce qu'ils sont les images de Dieu. Si je chéris un de mes semblables, jechérirai son portrait. La charité qui aime Dieu aime les portraits de Dieu.
Aimer Dieu dans les hommes, c'est les aimer parce que Dieu le désire. Une personne qui m'est très chère m'envoie un des siens en me disant : Témoigne-lui les mêmes sympathies qu'à moi-même, je t'en conjure. Cela me suffit, j'acquiescerai parce qu'on me le demande. La charité sait que Dieu nous ordonne d'aimer nos semblables, dès lors elle les aime.
Aimer dans les hommes, non seulement Dieu, mais Jésus- Christ Notre-Seigneur, c'est considérer en eux plus que ses enfants, plus que ses images, plus que ses amis qu'il veut voir aimés comme il les aime. Nous sommes les membres du Rédempteur, aussi à lui, aussi en lui, aussi lui, mystiquement, que les membres appartiennent naturellement au corps. La charité le sait; elle n'ignore pas que le service rendu à un homme est rendu à Jésus-Christ la tête de tout le corps, et dès lors il est facile d'aimer en lui celui qui est comme s'il était lui.
D'après toutes ces explications, il est aisé de comprendre, dans toute sa plénitude, la charité zélée.
Un religieux parfaitement pénétré de celte vertu est un homme qui travaille à donner Dieu à ses semblables, qui leur désire par surcroît et leur procure autant que possible les biens temporels, et qui, en se dévouant ainsi à eux pour eux, entend aussi servir en chacun l'enfant, l'image, l'ami de son Dieu et le membre de Jésus- Christ son Sauveur.
Quant à la charité des religieux entre eux, elle a de commun avec tous les autres genres de charité fraternelle : le mutuel désir de Dieu, le mutuel désir des saintes con-
solations de la vie religieuse, la mutuelle dilection des enfants d'un même Dieu et d'un même Sauveur.
Outre cela, elle a ses traits caractéristiques. Par charité, les religieux se souhaitent et se veulent tous les avantages divins el innocemment humains de leur vocation : l'esprit charitable de leur Ordre, la fidélité à leur céleste mission, la perfection de leurs devoirs d'état, la pureté de la charité dans leur dévouement, la légitime joie des vrais succès, le maintien de leurs saintes Règles, et enfin la paix, avec toutes les douceurs permises et sanctifiées de la vie de famille.
§ II. — La nécessité du continuel retour a la charité zélée.
Le religieux a pour obligation l'introduction de la charité dans les soins spirituels, intellectuels ou matériels à donner au prochain.
Il est exposé à ne pas surnaturaliser ses fonctions.
Si de fait il s'engage dans le naturalisme, misérable est sa vie.
S'il pénètre de charité les emplois qu'il exerce, céleste devient son existence.
Enfin sa vocation lui rend la charité fraternelle à la fois et plus nécessaire et plus difficile.
Reprenons, une à une, ces cinq idées, dont nous allons, Dieu aidant, comprendre toute la force.
Premièrement. Le religieux a pour obligation d'introduire la charité dans les soins spirituels, intellectuels ou matériels à donner au prochain. S'il est prêtre, son ministère est de donner Dieu aux âmes et les âmes à Dieu. S'il est enseignant, son rôle est d'apprendre avant tout à connaître, à aimer et à servir Dieu. S'il est hospitalier, sa vocation tient le milieu entre celle du laïc et celle du prêtre. Le laïc, quand il lui arrive de soigner son semblable, n'est pas obligé en vertu de son état d'ajouter à ses soins matériels le soin
LE CONTINUEL RETOUR A f.A CHARITÉ ZÉLÉE. 223
spirituel. Le prêtre, quand il s'occupe d'une âme, n'est pas forcé par sa profession de s'occuper aussi du corps.
Quant à l'hospitalier, il a les deux choses à accomplir, et cela en vertu de sa vocation même. Il lui est commandé tout à la fois et de rester dans l'humain et de s'élever jusqu'au divin : de rester dans l'humain, puisqu'il doit s'occuper des malades, panser les blessés, nourrir les affamés; de s'élever jusqu'au divin, puisqu'il lui est ordonné de songer à l'âme de ceux dont il soigne le corps, de voir en eux plus que l'homme, c'est-à-dire Dieu et Jésus-Christ son Fils.
Deuxièmement. Le religieux est exposé à ne pas sumaturaliser même ses fonctions surnaturelles, à plus forte raison ses fonctions naturelles.
Au point de vue surnaturel, qu'il ne lui soit pas aisé de toujours remonter jusqu'à Dieu, de toujours s'élever audessus de soi-même pour songer aux âmes, de penser n'avoir rien fait pour elles aussi longtemps qu'il n'a pas assuré leur salut les eût-il comblées de bienfaits, et de percer toujours le voile de la pauvre humanité pour reconnaître en elles Jésus-Christ; qu'un tel effort lui soit difficile, cela se conçoit. Car enfin de pareilles vues de foi sont toujours supérieures à la nature, et lui sont souvent contraires.
Le religieux prêtre lui-même, malgré la sublimité de son ministère, est trop souvent exposé à mêler l'humain au divin. A plus forte raison, le religieux non prêtre, moins inondé de grâces et plus absorbé par des travaux d'ordre secondaire, bien que d'ailleurs très nobles, est-il exposé à agir humainement.
Au point de vue naturel, le religieux, quelles que soient ses fonctions, peut facilement s'égarer. 11 lui faut tenir le milieu entre l'excès et le défaut de bonté. Il doit être compatissant, doux, patient, chrétiennement affectueux; et en même temps modeste, réservé, prudent, religieusement sévère. Comment concilier ces devoirs et ne jamais
tomber dans l'un ou l'autre extrême? Comment n'être jamais trop rude, jamais trop aimable? Il y a là un problème à résoudre, et ce problème n'est pas facile.
D'autant moins facile que souvent, aux difficultés que le religieux rencontre en lui-même, s'en adjoignent d'autres qui lui viennent de sa communauté et du genre que l'on y trouve.
On ne saurait trop se le répéter, il en est des corporations religieuses comme des membres qui les composent. Les membres, sans jamais cesser d'avoir bien des côtés très respectables, sont cependant toujours exposés à déchoir de leur première ferveur. Les corporations peuvent très bien aussi, tout en gardant l'essentiel de leur esprit primitif, être atteintes par des abus de plus d'un genre.
Dans les Congrégations il n'est donc pas rare de constater : ou bien une diminution du surnaturel, les religieux oubliant trop les âmes et ne voyant plus assez Dieu en elles; ou bien une déviation dans les devoirs naturels de la charité, parce que l'on tombe dans un genre trop rude à l'égard du prochain, parce que l'on se lance trop dans l'affectueux, au risque de nuire aux autres et à soi-même; parce que l'on donne dans les deux travers à la fois. Cela peut facilement arriver : car aussitôt qu'un religieux a cessé d'être surnaturel, souvent il est trop bon avec celui-ci et pas assez avec celui-là, selon les caprices de la nature.
Pour toutes ces graves raisons, dans les Instituts, rien de plus salutaire que de pratiquer le continuel retour à la charité zélée.
Si de fait le religieux s'engage dans le naturalisme, misérable est sa vie. Sans le retour à la charité, vous ne tarderez pas à voir germer et croître les misères et les abus, comme les mauvaises herbes croissent dans les champs mal cultivés : oubli des âmes et des secours qui leur sont nécessaires pendant la vie et même à la mort; manque de souci pour la piété dans le prochain, absence de bons exemples dans le religieux; enfin, nombreuses fautes
commises soit contre les délicatesses de la charité, soit contre les délicatesses de la pureté.
Si le religieux, au contraire, pénètre de charité les emplois qu'il exerce, céleste devient son existence. Lorsqu'une Congrégation est, chez la presque totalité de ses membres, fidèle à se replonger chaque jour dans l'élément de la charité, oh ! alors c'est la splendeur de la vraie beauté et de la vraie félicité. Ce sont les petits, les humbles et les souffrants soignés tous également : avec une délicatesse qui ne se dément jamais, avec un dévouement poussé jusqu'à l'héroïsme quand l'héroïsme est requis, avec une modestie qui fait respirer la bonne et salutaire odeur de Jésus- Christ. Mais surtout ce sont les âmes converties, sanctifiées et sauvées ; ce sont les pécheurs plongés dans l'esprit de foi, de piété et de vertu, et arrivant, sans presque qu'ils s'en doutent, des derniers confins de la misère morale au bonheur de vivre chrétiennement et de mourir saintement.
Aussi de ces communautés où, grâce à la quotidienne conversion des religieux, la charité rentre chaque jour, on peut dire qu'elles sont des pourvoyeuses du paradis.
La charité entre les religieux est à la fois plus nécessaire ei plus difficile.
Plus nécessaire, parce que leurs fonctions les obligent à avoir entre eux des relations continuelles, qui deviendraient fort pénibles si la charité ne les sanctifiait pas. En outre, leurs travaux et emplois sont souvent fatigants et ennuyeux. Si leur existence n'était pas adoucie par une grande fraternité dans les rapports, elle finirait par devenir peu supportable.
Plus difficile, parce que le perpétuel croisement d'occupations et de relations qui constitue le fond de leur vie, les expose plus que d'autres à des difficultés entre eux. Quand on est toujours ensemble et toujours occupé à collaborer aux mêmes œuvres, les rapports sont sujets à plus d'accidents; et, si les religieux n'y prennent garde, ils seront vite envahis par les cancans, les procédés déso-
bligeants, les paroles vives, les froideurs, et autres misères de ce genre.
Telles sont, entre beaucoup d'autres, les raisons pour lesquelles le retour continuel à la charité mutuelle et zélée est une pratique des plus utiles.
§ III. — Comment effectuer le retour continuel à la charité zélée.
Trois choses sont nécessaires et suffisent pour que ce retour s'effectue chaque jour dans des conditions avantageuses.
Premièrement, que le religieux, sur ce point surtout, ramène tout à l'observation de sa Règle! Il est des Instituts qui ont des principes de charité mutuelle et apostolique vraiment admirables.
Moi qui lis ces lignes, j'ai certainement le bonheur d'appartenir à un Ordre où les règles de ce genre, avec les coutumes qui les complètent, sont remarquablement bien conçues.
Eh bien! que ma sainte tactique, pour être toujours vraiment un apôtre selon ma vocation, consiste à revenir chaque matin à l'observance régulière, et que ce mot sacré : Ma Règle! prononcé à la fin de chacune de mes oraisons, s'applique principalement à tout ce qui concerne mon dévouement au prochain.
Secondement, il est nécessaire que, parmi les actes dont mon recueillement doit se composer, je réserve une place à ceux qui élèvent au-dessus de la nature dans les soins spirituels, intellectuels ou matériels donnés aux nécessiteux qui me sont confiés.
Sous ce rapport, rien de mieux à faire que de m'imposer la ligne de conduite que voici : Chaque fois que je retournerai à mon emploi, quel qu'il soit, je ferai un acte de foi au mystère de la vie apostolique et je m'y dévouerai de
nouveau par un acte d'amour. Cette foi et cet amour, je les renouvellerai dans l'exercice de mon emploi, lorsque se présentera une difficulté particulièrement grave.
Moyennant cette part réservée, dans mon recueillement, à l'esprit de mon état, je puis espérer que j'arriverai à vivre en vrai sauveur d'âmes.
Troisièmement, il est nécessaire que je cultive l'oraison qui pourrait s'appeler l'oraison de la charité zélée.
§ IV. — L'oraison de la charité zélée.
On fait cette oraison soit avec Dieu, Créateur, Père et nourricier de tous les hommes; soit avec Notre-Seigneur, sauveur des âmes; soit avec la sainte Vierge, notre Mère à tous.
Après l'acte de présence de Dieu et d'humilité, on adhère, par le fidèle souvenir et par la foi, à l'une ou à l'autre des pensées suivantes.
La charité zélée considérée en elle-même. — Je vous remercie, ô mon Dieu, du don de la sainte foi! Grâce à elle, ma vie de religieux est, si je le veux bien, une vie toute céleste.
Ma foi m'enseigne en effet les vérités suivantes : Dieu et Jésus-Christ son Fils, qui aiment tant les hommes, ont voulu cependant confier à certaines créatures humaines les soins spirituels et temporels dus au prochain. Je suis un de ces élus de Dieu, choisi pour rendre service non seulement à mon prochain, mais encore à mon Sauveur. — Mes services peuvent être de deux genres et s'appliquer tant aux âmes qu'aux corps; le dévouement aux âmes l'emporte incomparablement sur le dévouement aux corps. — En donnant à mon prochain des soins* spirituels ou corporels, c'est Jésus-Christ lui-même que je soigne; ceci n'est pas une pieuse exagération, mais une vérité absolumentincontestable. — Plus des créatures sont aimées d'un de leurs
semblables, plus celui-ci regarde comme fait à lui-même ce que l'on fait pour elles; si une mère, par exemple, aime éperdument ses enfants, elle prend pour elle tout ce que l'on fait pour eux ; par conséquent, Jésus-Christ, qui aime les hommes comme jamais on n'a aimé, éprouve en luimême le contre-coup de tout ce qui leur est fait. — Cette sensibilité du Sauveur provient encore d'une autre cause plus puissante, car il existe entre lui et les hommes une union mystérieuse, en vertu de laquelle il est notre tête et nous sommes ses membres. — De même qu'en frappant la joue ou en couronnant la tête d'un homme, c'est cet homme lui-même que j'honore ou que j'offense personnellement, de même ce que je fais à une créature humaine, surtout à un chrétien, je le fais à Jésus-Christ. — Si l'on peut parler ainsi des soins donnés au corps, on doit à plus forte raison le dire de ce que l'on accomplit pour les âmes ; chaque âme a sa valeur propre, et il est infiniment louable de procurer à chacune d'elles, autant qu'on le peut, le bien des biens qui est Dieu. — Enfin il est juste, bon et nécessaire que des religieux employés tous ensemble à servir ainsi Notre-Seigneur dans ses membres, soient unis entre eux par une étroite charité, pour que, faisant d'une part le plaisir de Jésus-Christ, ils ne fassent pas d'autre part sa peine et son chagrin.
Le religieux et Jésus-Christ. — On vient de le voir, les hommes sont les amis de Jésus-Christ; ils sont ses membres. Ce que l'on fait pour eux, c'est pour lui qu'on le fait. Afin de se convaincre de plus en plus du divin plaisir que l'on procure à ce bon Maître, en s'occupant ainsi de ses membres, il est bon de considérer ce qu'il a fait lui-même, et ce qu'il désire que l'on fasse après lui et en son nom. — Il a nourri ceux qui avaient faim ; il aguéri ceux qui étaient malades; il a porté remède à toute langueur et à toute infirmité; il a eu pitié de toutes les misères, et il a passé en faisant le bien. - - Aux âmes, infiniment plus qu'aux corps, il a donné toutes les tendresses et toutes
les ardeurs de son zèle; il les a prêchées, dirigées, nourries de sa chair, abreuvées de son sang, sanctifiées par tous ses sacrements, sauvées par sa mort. — Les hommes considérés en eux-mêmes ne méritent-ils pas que nous leur prodiguions nos soins, à eux qui sont si malheureux en ce monde et si exposés à l'être éternellement dans l'autre?
Ce même Dieu Sauveur qui nous a choisis, nous pauvres religieux, comme ministres de sa charité, a voulu qu'avant tout nous nous aimions les uns les autres, de cet amour de charité que nous devons au prochain. — La charité fraternelle et l'union cordiale ont été les deux grands préceptes qu'il a donnés à ses apôtres avant de les quitter. — Il nous les répète à nous qui avons le bonheur d'être associés à la vie apostolique.
Le religieux zélé et Dieu. — Dieu est Père ; il est sensible à ce que l'on fait pour ses enfants. — Dieu est Créateur, et être Créateur c'est bien plus qu'être Père, puisque le Créateur donne l'être et conserve l'être tout entier. Le Seigneur désire le bien de tous ceux qu'il a créés. Mais, dans son insondable sagesse, il a voulu que le bonheur de ses. créatures fût subordonné à l'action de certains hommes qu'il s'est choisis comme ministres. Cela étant, avec quelle joie et avec quelje reconnaissance il accepte, comme rendus à lui-même, tous les services rendus par la créature à ses créatures. — Dieu est juste, et il ne peut pas ne pas récompenser le dévouement que l'on exerce à l'égard de ses enfants. — Dieu est miséricordieux, et à quiconque est miséricordieux à l'égard du prochain il assure sa propre miséricorde. — Dieu aime les âmes, il les a aimées jusqu'à donner pour elles son propre Fils. Comment ne jurerait-il pas, au nom de sa vérité et de sa justice, qu'il sauvera ceux qui lui sauvent ses enfants?
Le religieux zélé et l'éternité. — Personne n'ignore le célèbre discours de Notre-Seigneur surle jugement dernier. Dans ce discours il enseigne quelle sera la matière de ce jugement solennel : J 'avais faim, dira-t-il aux élus, et
vous m'avez donné à manger ; j'avais soif et vous m'avez donné à boire; fêtais infirme et vous m'avez visité. Venez avec moi dans le royaume qui vous a été préparé1. — Et il dira aux réprouvés : J'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire; retirez-vous de moi, maudits 2. — Tout cela est deux fois vrai pour le religieux zélé. — Pour lui, toute l'éternité semble dépendre de cette seule question : Ai-je pratiqué à l'égard du prochain la vraie charité? — N'ai-je pas eu le malheur de gâter ma charité apostolique par le manque de charité fraternelle? — Ai-je eu, au contraire, le mérite d'aimer mes frères autant que j'ai aimé les âmes, non pas selon la chair, mais selon l'esprit de Jésus- Christ?
Après s'être nourri de ces douces et fortes pensées, le religieux, revenant à l'esprit de sa vocation, offrira à son Dieu un acte de consécration.
Avant tout il priera : « 0 Jésus, Père des âmes, répandez dans mon esprit quelque chose de votre divin Esprit, afin que dans le fond de mon cœur se renouvelle le sentiment de la vraie charité pour les âmes et pour mes frères ! »
Puis il sanctifiera par l'esprit de charité les soins qu'il donne au prochain : « 0 mon Jésus, du fond de mon cœur, je me consacre pour le reste de ma vie, et quoi qu'il puisse m'en coûter, au service du prochain ! Volontiers et de tout cœur j'accepte tout ce que mes fonctions peuvent avoir de pénible et de fatigant. Mais, ù mon Jésus, j'entends
1. Tune dicet rexhis qui adextrisejus erunt : Venitebenedicti Patris mei, possidfle paratum vobis regnum a conslitulione mundi. Esurivi enim, et dedistis mihi manducare ; sitivi et dedistis mihi bibere ; hospes eram, et collegistis me; nudus et cooperuislis me; innrmus, et visitastis me; in carcereeram et venistis ad me (Matth. xxv, 34-37).
2. Tune dieet ethis qui a sinistris erunt : Discedite a me, maledicti, in ignem eelernum, qui paradis est diabolo et angelis ejus. Esurivi enim, et non dedistis mihi manducare; sitivi, et non dedistis mihi polum ; hospes eram, et non collegistis me; nudus, et non cooperuistis me ; infirmus, et in carcere et non visitastis me (ibid., 41-44).
et je prétends qu'en me dévouant aux hommes c'est à vous, à vous-même, que je me dévoue ! »
Après cela il se portera à l'amour des pécheurs : « 0 mon Dieu, ce sera surtout pour l'âme des pauvres pécheurs que je travaillerai ! Je vous offre, Seigneur, mon humble ministère. Acceptez-le et bénissez-le. Convertir le pauvre pécheur, soutenir le pauvre pécheur une fois converti, le faire persévérer, l'amener à une bonne mort et le sauver : telle sera, je vous le promets, la noble passion de ma vie. »
Ensuite il s'offrira en sacrifice en union avec Notre- Seigneur : « Et puisque, ô mon Dieu, j'ai l'honneur d'être votre coopérateur, comme vous et avec vousje veux que ma vie soit une vie d'immolation. Car vous l'avez dit : Le disciple n est pas au-dessus du maître1. Si votre charité vous a condamné à votre croix, il faut que ma charité me condamne à la mienne. »
Enfin il acquiescera de tout son cœur à la sainte loi de la charité fraternelle : « O mon divin Maître, puisque vous avez tant recommandé à vos disciples de s'aimer les uns les autres, je veux, pour votre amour, être toujours l'ami de la paix, delà concorde, de l'union, du support mutuel, de la sainte discrétion, en un mot de toutes les vertus que comporte la vraie charité fraternelle ! »
Après quoi Von prie. Parmi toutes les grâces que l'on demande, on s'attache surtout à celle de la charité : « O Jésus, Père des âmes, ô Marie, patronne des serviteurs de votre divin Fils, je vous demande la grâce de toujours, dans toutes mes fonctions, remonter jusqu'à vous, — d'avoir une foi toujours vive au mystère d'un Dieu caché sous les apparences de l'humanité, — de nourrir dans mon âme l'amour de Dieu par amour pour le prochain, — de porter ma charité jusqu'au bien des âmes, par amour pour elles et pour vous, û mon Dieu, — de puiser dans
l. Non est discipulus super magislrum (Mallh. x, 24).
cette charité les ardeurs et la patience du zèle, — de joindre à mon amour pour les âmes la charité pour mes frères, — et de persévérer ainsi jusqu'à la mort, afin que j'obtienne de vous la couronne réservée à ceux qui sur la terre auront aimé saintement et purement. Ainsi soit-il! »
Après quoi, en renouvelant la résolution de tous les jours, on appuiera principalement sur la promesse de retourner sans cesse à la charité dans les devoirs d'état.
§ V. — Examen et bon propos sur la charité zélée.
En renouvelant chaque matin ma résolution d'observer ma Règle, ferai-je mention spéciale des règles de zèle apostolique et de charité fraternelle?
Dans mon recueillement prendrai-je l'habitude de renouveler mon esprit de foi et de charité pour les âmes, chaque fois que je retournerai à mon emploi, ou qu'en l'exerçant je rencontrerai une difficulté particulièrement grave ?
Parmi les devoirs de la charité fraternelle, respecteraije celui de la discrétion, et le ferai-je consister surtout à ne jamais rien dire qui puisse troubler la paix? Cette règle d'or deviendra-t-elle une des lois de ma vie?
Ferai-je de temps en temps l'oraison de la charité zélée et de la charité fraternelle?
Enfin aurai-je soin de faire quelquefois une revue plus qu'ordinaire de mes devoirs de charité apostolique, et de me confesser, alors surtout, en parcourant un à un les points suivants : naturalisme dans les soins donnés au prochain; trop de rudesse, trop de tendresse; conduite peu édifiante; oubli constant de Jésus-Christ présent dans le dernier des siens; manque de générosité, et surtout de charité au service d'autrui ; oubli de lame et manque de
zèle; enfin, pour tout dire en un mot, substitution des sentiments de la nature à ceux de la charité dans mes rapports avec le prochain ; et avec mes frères, manque de charité dans mes pensées, dans mes sentiments, dans mes paroles et dans mes procédés?