La préparation à la mort. Introduction
Le grand moyen de saint Alphonse est la prière.
La prière joue dans la vie de notre Saint un rôle si exceptionnel, qu'elle doit être indiquée immédiatement après l'amour et la persévérance comme trait particulier de sa physionomie. En quel sens? Un homme se dépeint, non seulement par la fin qu'il poursuit, mais encore par le genre de moyens qu'il emploie. On ne ferait pas connaître Démosthène et Thémistocle en disant que tous deux ont servi la patrie; il faut ajouter que l'un a recouru à la parole et l'autre aux armes. Nous connaissons le double but constamment poursuivi par saint Alphonse : aimer et persévérer. Quel est son moyen? Quelle est sa tactique? Avant tout, la prière.
Cette méthode fut le résultat d'un ensemble de convictions acquises par l'oraison et par l'étude.
Notre saint Docteur le savait et il ne le perdait jamais de vue : la prière et la grâce sont liées par deux rapports bien étroits; la prière est à la fois le moyen nécessaire d'obtenir la grâce et la garantie infaillible de son obtention.
L'obligation de prier est permanente. Une seule prière ne suffit pas pour assurer d'un coup la somme de grâces nécessaires à toute une vie ; les supplications doivent se renouveler aussi longtemps et dans la mesure que la grâce est nécessaire.
Malgré la rigueur imprescriptible et la facilité incomparable de cette loi, l'homme naturellement ne prie pas. Dieu accorde la grâce suffisante de prier constamment ; néanmoins pour prier en réalité autant qu'il le faut, l'âme a besoin, non seulement de la grâce commune, mais du don spécial de la prière, lequel s'obtient par la demande.
Pénétré de ces vérités, Alphonse remplit toute sa vie de ferventes supplications. Il met la prière au commencement, au milieu et à la lin de chacune de ses œuvres. Il propage une méthode d'oraison distincte de celle de saint Ignace comme de celle de saint François de Sales, en ce qu'elle est plus suppliante. Il donne à la prière une part plus large dans les ressources et dans les conseils de l'apostolat. Enfin, il est l'inventeur d'une nouvelle industrie spirituelle, industrie qui consiste à prier pour obtenir la grâce de prier, à demander la faveur de savoir prier assez souvent et assez bien.
Ces données jettent une pleine lumière sur la vie et sur les livres du Saint. Pour le bien faire connaître, s'il importe de montrer dans son âme la constante influence de l'amour et les incessantes précautions de la crainte, il est non moins nécessaire de montrer comment, à travers ses entreprises, ses actions privées ou publiques, et. dans tous ses ouvrages, coule un fleuve intarissable de prières qui porte partout la vie et la fécondité.
Mais, cette infatigable prière, Alphonse la fit monter le plus souvent vers le trône de Marie.
Le perpétuel secours de saint Alphonse est la sainte Vierge.
Il était difficile d'assigner à cette considération une place convenable, car l'ardent amour du Saint pour la Mère de Dieu semblait exiger que l'on traitât de sa dévotion envers Marie immédiatement après avoir parlé de son amour pour Jésus-Christ ; mais une raison spéciale engageait à attendre qu'on ait mentionné son esprit de prière. Bien qu'Alphonse ait pour Marie une affection sans limites, et que sa dévotion envers cette bonne Mère joue,
dans sa vie, un rôle capital, c'est plutôt comme dévotion de confiance que comme dévotion d'amour qu'il la cultive et la propage.
0 Jésus, mon amour! 0 Marie, mon espérance! ce sont les deux soupirs de son âme ; ils traduisent autant les convictions de son esprit que les élans de son cœur.
Dans la vie d'Alphonse, le culte de Marie, comme dévotion de confiance, est une marque distinctive tout aussi bien que l'amour de Jésus-Christ. Impossible de faire connaître la vocation de la bienheureuse Marguerite-Marie sans parler de la dévotion au Sacré-Cœur et l'apostolat de saint François de Sales sans montrer l'action de la douceur. Impossible également de dépeindre saint Alphonse, d'expliquer ses actions, grandes ou petites, sans devoir en même temps y joindre le secours de Marie demandé et obtenu. Dans sa jeunesse, dans les débuts de sa vocation, dans la fondation de son Ordre, dans les grandes persécutions, dans les soucis de son épiscopat, partout, à côté de Jésus aimé, cherché et obéi, on aperçoit Marie implorée et agissante. Même phénomène dans ses plus minimes occupations, dans ses œuvres les plus secrètes. Sa théologie, ses sermons, ses missions, ses livres, son gouvernement, tout s'explique par Jésus et par Marie. Cette vaste carrière de quatre-vingt-onze ans est comparable à une heureuse navigation : l'amour de Jésus-Christ est la boussole qui garantit la rectitude des voies : la confiance en Marie est le vent propice qui assure la plénitude de la course. Ces deux pensées peuvent être considérées comme l'un des plus précieux résultats de l'étude des œuvres et de la vie de saint Alphonse.
De même que la flamme ne peut rester inactive, ainsi l'homme convaincu et passionné ne peut réprimer son besoin d'action. Il est temps de montrer avec quelle générosité s'est répandu au dehors le noble cœur de notre héros tout débordant d'amour, d'espérance, de crainte et de prière.
Y L'ardente passion de saint Alphonse est le zèle.
Ce trait de la physionomie de notre Père est tellement saillant que vouloir présenter saint Alphonse sans tenir compte de son zèle, ce serait vouloir décrire un incendie sans parler de flammes et faire connaître saint Paul en se taisant sur son apostolat.
Personne ne l'ignore, dans ce cœur d'apôtre brîile le feu sacré du zèle; mais peu nombreux sont certainement ceux qui pourraient analyser en détail toutes les œuvres inspirées à Alphonse par son dévouement aux âmes.
Quelques mots donc, non pas sur la réalité de ce zèle, mais sur ses principaux caractères.
Le premier est une activité incomparable. Le vaillant apôtre s'impose un vœu inouï dans l'Église : celui de ne jamais perdre une minute de temps. Le zèle seul inspira et soutint cette héroïque résolution. Quel en fut le résultat? La multiplicité et la simultanéité de ses importantes entreprises. Les connaître, c'est les admirer. Depuis sa jeunesse sacerdotale jusqu'à ses quatre-vingt-onze ans, quel étonnant spectacle que celui de son énergie, de sa constance, de sa patience dans ses divers labeurs! Cette longue et prodigieuse activité est entretenue par un feu intérieur toujours ardent. En faveur des âmes auxquelles il s'est consacré, Alphonse s'occupe de tout et, chaque jour, donne du temps à tout : du temps à la contemplation, du temps au ministère, du temps à la composition de ses livres, du temps au gouvernement de sa Congrégation et de son diocèse, du temps à sa correspondance et à ses relations sociales, du temps même à la culture de certains arts utiles. Cette incessante et dévorante variété de travaux est une des merveilles les plus remarquables d'une existence qui en offre tant à notre admiration.
10 INTRODUCTION DE LAUTEUR.
Le deuxième caractère du zèle d'Alphonse est une sagesse ineffable. Il faut ici aborder le système apostolique et pastoral adopté par notre Saint, système sans l'intelligence duquel on ne comprendra guère ni sa personne, ni ses œuvres.
D'abord le saint Docteur se propose et propose à tout pasteur deux buts distincts mais inséparables : la conversion des âmes et leur persévérance. Si l'on perdait de vue cette double fin, si par exemple l'on oubliait que l'illustre apùtre pense autant à la persévérance dans l'avenir qu'à la conversion dans le présent, ou bien, si, illusionné sur le sens de la confession qu'il désire, on n'en faisait qu'un retour partiel de l'âme à la vie chrétienne, dès lors ses livres, sa théologie, ses missions, la conduite de son diocèse, ses exigences comme supérieur de prêtres et de religieux, tout deviendrait inexplicable ou resterait imparfaitement compris. Au contraire, si on se rappelle sans cesse l'incessante ambition d'Alphonse de fournir à la fois des éléments de complète conversion et des garanties de sérieuse persévérance, alors la sagesse de chacune de ses industries devient éclatante et palpable.
Ajoutonsque, d'aprèssonsystèmepastoral, pour convertir et faire persévérer il faut deux ministères différents : celui des pasteurs ordinaires et celui des missionnaires. Le curé ne convertit pas sans le missionnaire, et le missionnaire n'obtient pas la persévérance sans le curé; leur mutuelle coopération est nécessaire. Cette pensée sert puissamment à expliquer la carrière de l'évêqueetdu religieux, plusieurs de ses ouvrages et beaucoup de ses actes.
Ceci bien établi, Alphonse pose en principe que les deux grandes ressources dont disposent les ouvriers évangéliques tant ordinaires qu'extraordinaires sont la bonne prédication et la bonne confession. Voici textuellement quelques-unes de ses paroles : « Si tous les prédicateurs et tous les confesseurs s'acquittaient de leurs fonctions comme il faut, le monde entier serait sanctifié. Les mauvais prédi-
cateurs et les mauvais confesseurs sont la ruine du monde ; et, par mauvais, j'entends ceux qui n'exercent pas bien leur ministère '. » L'amour pour la prédication et la confession, la douleur de voir ces deux grandes fonctions massacrées, et un zèle ardent pour ramener ou perfectionner dans l'Église le' saint usage de ce double grand moyen : voilà trois traits que l'on peut marquer comme les plus saillants de la physionomie d'Alphonse.
Sur la prédication , il avait ses principes très arrêtés : auteur d'une rhétorique apostolique, prédicateur lui-même et prédicateur éminent, il n'accordait aucune estime à cette prédication qu'on est convenu d'appeler relevée ; d'ordinaire, elle n'a pas même le mérite de l'art véritable, et le plus souvent elle n'opère rien dans les âmes : « Il est contraire aux règles de l'art et à celles du bon sens, disait-il, de ne pas suivre le genre propre de l'éloquence dont on fait profession. L'éloquence sacrée doit être évangélique, avoir pour matière les vérités qui sauvent, les vérités qui sanctifient, les vérités du catéchisme... Celui qui, en chaire, va sans discernement à la chasse des aperçus ou profanes ou réservés à la haute science, est un orateur sans jugement, comme serait un avocat qui, au lieu de plaider, prêcherait sur l'enfer. Contraires à l'art quant au fond, ces discours le sont aussi quant à la forme, parce qu'il est ridicule de parler pour n'être pas compris; or, souvent ce style relevé des grands discours ne peut s'adresser qu'à une faible parlie de l'auditoire. Une telle contradiction avec l'art serait supportable encore, si au moins ces discours si beaux et si mal faits procuraient du bien aux âmes. Hélas! ils sont inutiles, ils scandalisent même par la funeste imitation qu'ils provoquent. »
Mais il y a une prédication chrétienne, populaire; et celle-ci, en même temps qu'elle sauve les âmes, a le privilège d'être véritablement éloquente pour la raison qu'elle